Le Krameterhof : l'ingéniosité de Sepp Holzer et l'agriculture de demain en permaculture

Paysage du Krameterhof avec ses étangs et terrasses

Le Krameterhof, situé dans la région de Salzbourg Lungau en Autriche, est bien plus qu'une simple ferme : c'est un laboratoire vivant de permaculture, un exemple éclatant de la manière dont une agriculture diversifiée et autosuffisante peut prospérer même dans des conditions climatiques rigoureuses. Étagé entre 1100 et 1500 mètres d'altitude, ce domaine déroute et fascine, attirant paysans, jardiniers et étudiants du monde entier désireux de découvrir les principes révolutionnaires mis en œuvre par Sepp Holzer, surnommé « l'agriculteur rebelle », et poursuivis par son fils Joseph.

Une histoire de persévérance et d'innovation

L'histoire du Krameterhof est celle d'une vision audacieuse et d'une détermination inébranlable. Josef « Sepp » Holzer, né le 24 juillet 1942 à Ramingstein, a repris la ferme familiale en 1962 à l'âge de 20 ans. Dès ce moment, il a commencé à appliquer ses idées révolutionnaires, défiant les conventions agricoles de l'époque. Contrairement aux autres paysans de la région, qui ont pour la plupart misé sur l'élevage bovin et la production laitière, Sepp Holzer voulait perpétuer une agriculture diversifiée et autosuffisante, telle qu'elle a existé ici pendant des siècles. Pour en vivre correctement, il fallait produire des aliments originaux. Ses choix lui ont valu beaucoup d'ennuis administratifs, ainsi que des critiques, mais finalement il a réussi.

Aujourd'hui, c'est son fils Joseph qui poursuit cette agriculture hors norme et guide les visiteurs sur les 45 hectares de l'exploitation alpine. Le Krameterhof est la preuve vivante qu'il existe des alternatives au système agricole conventionnel et qu'un traitement responsable de la nature et des ressources naturelles ne peut être que bénéfique. L'approche de la permaculture, telle que pratiquée au Krameterhof, est une conception alternative diamétralement opposée à la surexploitation. Une fois que nous comprenons les processus naturels, nous pouvons en bénéficier et les transférer à la culture agraire.

La permaculture à haute altitude : un écosystème en harmonie

Vue aérienne des terrasses et étangs du Krameterhof

Le Krameterhof est un terrain souvent décrit comme la « petite Sibérie autrichienne » en raison de son climat rigoureux. Pourtant, Sepp et son fils Joseph ont transformé cette terre en un véritable laboratoire pour tester de nouvelles pratiques agroécologiques, en favorisant la biodiversité plutôt qu'en la combattant. Le domaine prend la forme d'une série de terrasses inspirées des rizières asiatiques, conçues pour optimiser l'utilisation des ressources naturelles et créer des microclimats favorables.

La permaculture de Holzer peut être vue comme une toile d'araignée, où chaque fil est connecté. Les principes sont basés sur l'interaction entre tous les éléments du système, la multifonctionnalité, l'utilisation efficace de l'énergie renouvelable et une exploitation intensive sur un espace réduit. Au Krameterhof, ces principes sont appliqués avec succès, même dans des conditions difficiles, démontrant le potentiel de productivité lorsqu'il existe une gestion circulaire et judicieusement imbriquée.

L'eau au cœur du système : étangs et gestion hydraulique

Une des caractéristiques les plus remarquables du Krameterhof est son système complexe de gestion de l'eau. Sepp Holzer a créé plus de 70 mares, lacs et étangs, dont une quarantaine sont des bassins interconnectés par de petits canaux. Son père a commencé à les creuser dès qu'il a repris la ferme familiale, à 19 ans. Ces réservoirs d'eau contrôlent le ruissellement des eaux de pluie, encouragent le développement d'un écosystème riche (insectes, serpents, amphibiens) et permettent d'équilibrer les températures.

PERMACULTURE - CULTIVER AVEC LA NATURE - Sepp Holzer TRAILER

Lorsque un étang se vide, l'eau suit un chemin caillouteux spécialement conçu pour la purifier et l'enrichir en oxygène avant d'atteindre l'étang suivant. Ce système ingénieux favorise une biodiversité et un équilibre écologique remarquables, sans l'utilisation de produits chimiques. Créer une mare naturelle présente un intérêt énorme pour l’attraction et l’accueil de la biodiversité dans son jardin ! Grenouilles, tritons, libellules, oiseaux des jardins, la liste des insectes et animaux dont la survie dépend plus ou moins directement des mares naturelles est énorme.

Les terrasses et la polyculture : une biodiversité optimisée

Le système de terrasses offre un sol avec suffisamment d'humidité pour les cultures, mais il préserve également l'humus riche en minéraux. Chaque parcelle de terre est semée d'un mélange de 40 à 50 plantes différentes. Le réseau de racines créé stabilise le sol et prévient l'érosion. Ces polycultures en terrasses et vergers de pente sont la marque de fabrique du Krameterhof.

Les pentes entre chaque terrasse sont plantées d'arbres fruitiers et d'arbres en taillis qui fournissent une biomasse utile pour l'alimentation des animaux, le chauffage et le fourrage, ainsi que pour l'amélioration de la fertilité du sol. Des écharpes de brume s’accrochent aux pentes et aux sapins, s’écoulant mollement sur le flanc sud du Schwarzenberg, laissant apparaître au gré des courants une douce mosaïque d’étangs, de vergers, de champs de céréales et de cultures maraîchères.

Microclimats et protection naturelle

L'organisation et la distribution des cultures sont basées sur les ressources naturelles du site pour créer des cycles incorporant l'énergie requise pour les cultures (eau, minéraux, nutriments). Le domaine est conçu de manière à ce que les cultures reçoivent autant de lumière solaire que possible. Les arbres, arbustes et buissons protègent les cultures du vent, empêchant le sol de se refroidir et de se dessécher.

Des microclimats se développent dans des espaces hautement protégés qui accumulent la chaleur naturelle : des plantes qui nécessitent normalement des conditions climatiques plus chaudes fleurissent contre les rochers ou derrière les haies et les murs. Au Krameterhof, Sepp Holzer a démontré comment ces principes peuvent être appliqués avec succès, même dans des conditions difficiles.

La faune au service de la ferme

Au Krameterhof, les plantes et les animaux vivent ensemble et s’entraident, un peu comme une grande famille. La ferme intègre différents types d'élevage animal, créant un équilibre en encourageant l'interdépendance entre la faune et la flore. En chemin, nous croisons une dizaine de cochons noirs des Alpes, des poulets, des dindes et canards, des moutons ainsi qu'un petit troupeau de vaches allaitantes et cornues. Joseph et son épouse Regula élèvent également des chevaux des Franches-Montagnes, des ânes et des poneys.

Cochons noirs des Alpes au Krameterhof

Joseph Holzer explique : « Nos bêtes permettent de valoriser les terres difficiles à exploiter autrement, mais nous misons sur la diversité plutôt que sur la quantité. Comme elles ont des régimes différents, nous faisons des rotations afin de profiter des services rendus par chaque espèce, sans risque d’épuiser le sol. Les vaches sont nourries six mois par an, les chevaux trois. » Le système des étangs, par exemple, permet d'élever des canards, des oies, des poissons et même des écrevisses. Joseph Holzer relève une nasse pleine d’écrevisses, soulignant la diversité de la production.

Les ronces, souvent considérées comme indésirables dans la plupart des jardins, sont valorisées au Krameterhof pour leurs nombreux avantages précieux en permaculture, notamment pour la biodiversité, en offrant abri et nourriture à de nombreux insectes et animaux.

Une philosophie de l'autonomie et de l'expérimentation

À l'instar de son père Sepp, Joseph Holzer n'a jamais voulu entrer dans les programmes de subventions agricoles, qui selon lui, tuent la créativité. « Ce n’est pas le type de sol et le climat local qui font le succès d’un projet, mais bien les nouvelles idées qu’on ose expérimenter et la passion qu’on y met. Voir tous ces jeunes qui retournent à la terre et cherchent les bonnes solutions me rend vraiment optimiste », relève-t-il. Cette philosophie d'expérimentation constante et d'observation de la nature est un pilier de la permaculture au Krameterhof. Il regarde comment la nature fonctionne là-bas, et une fois que tout est planté, il laisse la nature faire son travail.

La production de légumes est conséquente, mais Joseph ne cherche pas pour autant à en vivre : « Mon but est d’approvisionner ma famille et de financer mes cultures avec les surplus, vendus à des amis ou des grossistes. Il y a une telle diversité à la ferme que j’ai toujours quelque chose à écouler. Je vends également 1000 kilos de racines de gentiane par an : elles n’exigent qu’une semaine de travail et me rapportent beaucoup. Mes alcools et mon vinaigre de fruits ont aussi du succès auprès des amateurs. » Joseph Holzer n’est jamais à court d’idées et explore régulièrement de nouveaux débouchés.

Joseph Holzer examinant des racines de gentiane

Le Krameterhof, à travers les décennies d'expérimentation réussie, est la preuve vivante que des alternatives à la monotonie agricole existent et qu'un traitement responsable de la nature et des ressources naturelles ne peut être que bénéfique. La crise écologique d'origine humaine ne peut plus être ignorée ; continuer comme avant n'est plus une option. Cela est particulièrement vrai pour un système agricole qui est sur le point de se priver de sa propre base de vie. La ferme de la région de Lungau à Salzbourg montre ce qui est possible lorsque l'on tire parti de la complexité, de la diversité et de la productivité de la nature.

Un modèle pour l'avenir de l'agriculture

Le terme permaculture a été inventé par les Australiens Bill Mollison et David Holmgren et est une contraction des mots permanent et agriculture. C'est-à-dire que la permaculture tente de développer des systèmes agraires praticables qui permettent la culture durable des terres. Ce faisant, la permaculture est basée sur les interrelations et les modèles diversifiés, complexes et productifs que l'on trouve dans la nature.

L'histoire nous a montré plus d'une fois que la nature ne tolère pas la surexploitation. Si les systèmes naturels sont utilisés à l'excès, ils « basculeront ». Les conséquences de la surexploitation et de la mauvaise gestion peuvent être observées à l'échelle mondiale : crise climatique, dégradation des sols, rareté des ressources, perte d'habitat et de biodiversité.

Nous sommes convaincus que la permaculture fait partie intégrante d'une solution future aux défis agricoles auxquels l'humanité est confrontée et que nous devons organiser et concevoir les paysages culturels de manière à ce qu'ils soient productifs à long terme et diversifiés. Le Krameterhof démontre que le potentiel de productivité, lorsqu'il existe une gestion circulaire et judicieusement imbriquée, est énorme, tant à petite qu'à grande échelle. La beauté des paysages, la biodiversité et la qualité des cultures à une telle altitude sont à couper le souffle, prouvant que la réputation du Krameterhof n'est pas usurpée.

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