Mauvaises Herbes : L’archéologie de l’intime et la résilience des racines

L’œuvre littéraire de Dima Abdallah, et tout particulièrement son premier roman Mauvaises herbes, s’impose comme une exploration profonde des strates de la mémoire, de l’exil et de la filiation. Publié aux éditions Sabine Wespieser, ce récit bouleversant, qui a marqué la rentrée littéraire, invite le lecteur à une immersion dans les paysages intérieurs d’une enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile, devenue une femme cherchant sa place entre le Liban et Paris.

une illustration poétique représentant des plantes sauvages poussant entre des pavés urbains, symbolisant la résilience des

Une poétique de la survie en milieu hostile

Dans le fracas de la guerre civile libanaise, une enfant apprend à survivre en silence. La jeune narratrice de ce saisissant premier chapitre ne pleure pas, elle se réjouit de retrouver avant l’heure « son géant ». La main accrochée à l’un de ses grands doigts, elle est certaine de traverser sans crainte le chaos. Ne pas se plaindre, cacher sa peur, se taire, quitter à la hâte un appartement pour un autre tout aussi provisoire, l’enfant née à Beyrouth pendant la guerre civile s’y est tôt habituée.

Le roman se construit comme un récit croisé, une alternance de monologues intérieurs entre un père et sa fille. Le père, intellectuel qui a le tort de n’être d’aucune faction ni d’aucun parti, n’a à offrir que son angoisse, sa lucidité et son silence. Il essaie de donner le change avec ses blagues et des paradis de verdure tant bien que mal réinventés à chaque déménagement. Pour la narratrice, la seule présence de ce père suffit à la rassurer. Ce dernier lui transmet son amour des plantes, mais lorsque le reste de la famille fuit le pays, il refuse de quitter sa terre.

L’exil et la quête d’identité

L’année des douze ans de sa fille, la famille s’exile sans lui à Paris. Collégienne brillante, jeune femme en rupture de ban, mère à son tour, elle non plus ne se sentira jamais d’aucun groupe, et continuera de se réfugier auprès des arbres, des fleurs et de ses chères adventices, ces mauvaises herbes qu’elle se garde bien d’arracher. L’exil n’est pas seulement géographique ; il est intérieur.

La narratrice insiste à plusieurs reprises pour se dire « ni chrétienne, ni musulmane, ni du nord, ni du sud, ni de l’est, ni de l’ouest ». Cette universalité est une belle opposition au conflit confessionnel qui se joue autour d’eux et aux « identités meurtrières ». En France, elle doit affronter les regards parisiens pleins « de pitié insupportable » devant cette immigrée venue du Moyen-Orient. Elle se sent étrangère dans cette France froide, personne ne la reconnaît dans son quartier parisien et pourtant elle éprouve aussi une distance émotionnelle à l’égard du Liban et de ses tourments permanents.

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Les racines comme métaphore de la mémoire

Les souvenirs s’enracinent comme des herbes folles, tenaces et vitales. De sa bataille permanente avec la mémoire d’une enfance en ruine, l’auteure de ce beau premier roman rend un compte précis et bouleversant. Le père, resté au Liban, ne cherche plus à se souvenir parce que la place occupée par les mauvais souvenirs devient beaucoup trop grande par rapport à celle occupée par les potagers et les jasmins.

La terre a été tellement souillée qu’aucune patrie ne pourra plus jamais y reprosper. Le silence avait trop pris racine. La peur avait trop pris racine. Elle s’était tellement infiltrée partout, elle avait tout colonisé. Ses racines avaient tellement eu le temps de s’étendre en nous qu’il était devenu impossible de la déloger, de l’arracher, pour que les autres émotions soient capables de construire les bons mots et de les mettre dans le bon ordre pour se parler.

Une écriture comme acte de résistance

Dima Abdallah, ancienne étudiante en archéologie, fouille les strates des liens familiaux pour retrouver une paix intérieure. La délicatesse poétique de sa plume, son regard bienveillant et fin sur ses personnages en rupture de ban, se confondant tel un lierre ou un rosier grimpant et obstiné sur un mur froid réputé imprenable, donnent un ton et une force uniques à son travail. Lire un roman de Dima Abdallah est la garantie de se prendre un vent d’humanisme, une dose d’universel et de complexité dans la face, autant de valeurs de plus en plus boudées par l’époque, simplificatrice et belliqueuse jusqu’au grotesque.

un portrait symbolique d'une bibliothèque ancienne mêlée à des éléments de nature sauvage, évoquant le style de l'auteure

Le texte de Mauvaises herbes ne nécessite pas un doctorat en Histoire ni des connaissances ultra-pointues en géopolitique, spécialité zones à risques. Des notions de botanique, éventuellement. Des connaissances en jardin des âmes. Car Mauvaises Herbes est un livre sur la tendresse, la tendresse unissant un père et sa fille une vie durant, sous des formes différentes mais entremêlées dans leurs nuances à jamais, telles des racines indestructibles.

La portée universelle du récit

Ce père et sa fille, dont nous ne connaîtrons pas les noms, endossent par leur anonymat un caractère universel. La cour d’école que tant parmi nous ont connue, peu importe les passeports, devient le théâtre de l’humiliation et de la différence. La seule parade que la narratrice a trouvée à tout ça, c’est l’oubli. Elle se revoit là, dans la cour, contre le mur, à regarder de loin les autres jouer et hurler, se disant qu’elle n’est pas normale.

En discutant avec ce monsieur, elle a enfin compris pourquoi ses maîtresses l’isolaient sur une table toute seule en guise de punition. C’était pour que j’aie honte. J’étais une sorte d’épouvantail, elles se servaient de moi pour motiver les autres élèves à rester attentifs. Gare aux différents. Gare aux rebelles. Gare aux inaptes. Cette réflexion sur le mécanisme du rejet s’étend bien au-delà du cadre libanais, touchant à la psychologie sociale et à la condition de l’individu face à la norme.

Le poids des héritages et la transmission

Dima Abdallah, née au Liban en 1977, est la fille des écrivains Mohammed Abdallah et Hoda Barakat. Elle a hérité de ses parents le goût des mots et sans doute aussi inoculé cette méfiance vis-à-vis des groupes, des places définies d’autorité pour chacun. Cette méfiance ne la quittera plus et ne cessera d’influencer son regard si singulier sur le monde et sur la société française.

L’explosion du port de Beyrouth le 4 août a fait ressurgir pour de nombreux Libanais les souvenirs douloureux d’une guerre civile qui, si elle s’est achevée il y a trois décennies, n’a pas fini d’imprégner les consciences locales. C’est à ce poids indicible de la guerre civile libanaise sur les individus et leurs familles qu’est consacré le premier roman de Dima Abdallah. Plus de tuteur pour la jeune pousse, les mauvaises herbes si elles survivent aux jardiniers officiels ont, en plus d’être sauvages, indomptables et résistantes, des vertus, faut-il le rappeler, médicinales.

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