L’agriculture européenne est confrontée à un impératif croissant : développer des systèmes de culture qui soient à la fois moins polluants et intrinsèquement plus durables. Cette transition s’avère particulièrement cruciale pour des cultures emblématiques comme le riz, dont la production, bien que vitale pour l’alimentation mondiale et le soutien de l’économie dans plus de 120 pays, présente des défis environnementaux significatifs. En Camargue, région emblématique de la riziculture française, des agriculteurs pionniers s’engagent activement dans cette démarche d’innovation. En partenariat étroit avec l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA) et France Agrimer, ils expérimentent des alternatives prometteuses aux méthodes conventionnelles de lutte chimique contre les adventices, ces plantes indésirables qui prolifèrent dans les rizières. Ces recherches visent à garantir la viabilité à long terme de cette culture essentielle, tout en préservant la richesse écologique des zones humides.

Le Fléau des Adventices : Un Enjeu Majeur pour la Production Rizicole
Les adventices représentent un problème majeur pour la production rizicole mondiale. Parmi elles, la panisse (Echinocloa Crus-Galli) et le triangle (une plante de la famille des Cypéracées) sont les deux espèces les plus problématiques dans les rizières camarguaises. Leur présence massive rend la culture du riz, particulièrement en agriculture biologique, extrêmement difficile, pouvant entraîner des chutes de rendement considérables, allant jusqu’à 80%. Ces plantes indésirables entrent en compétition directe avec le riz cultivé pour l’accès à la lumière, à l’eau et aux nutriments essentiels, affaiblissant ainsi la culture principale et compromettant sa productivité. La difficulté de leur éradication est accrue par leur grande proximité morphologique et génétique avec le riz cultivé, rendant les méthodes de désherbage sélectif particulièrement complexes à mettre en œuvre.
Au-delà de la panisse et du triangle, une autre catégorie d'adventices pose un défi spécifique : le riz adventice, également connu sous le nom de « riz crodo » en Camargue, ou encore « riz rouge » ou « riz sauvage ». Ces plants de riz sauvages indésirables se comportent comme de véritables mauvaises herbes dans les parcelles dédiées au riz cultivé, Oryza sativa L.. Ils nuisent au rendement en concurrençant le riz cultivé et sont notoirement difficiles à extirper en raison de leur ressemblance frappante avec la variété cultivée. Ces riz adventices sont en réalité des variétés de la même espèce botanique que le riz cultivé, Oryza sativa. L'appellation « riz sauvage » peut prêter à confusion avec la zizanie des marais (Zizania palustris), dont les graines sont parfois vendues sous ce nom. L'expression « riz rouge » est également utilisée, car la plupart de ces riz nuisibles présentent un péricarpe pigmenté en rouge, bien que ce ne soit pas systématique et que certaines variétés de riz cultivé présentent également cette coloration. Il est important de noter que l'expression « faux-riz » peut aussi désigner d'autres adventices des rizières, comme la Léersie faux-riz (Leersia oryzoides).
L'infestation par les riz adventices est une problématique globale, touchant la plupart des régions rizicoles du monde. Ce problème s'est particulièrement aggravé avec le passage du repiquage au semis direct, une méthode qui, bien qu'efficace pour réduire la main-d'œuvre, favorise la germination des graines d'adventices présentes dans le sol. Les méthodes de lutte traditionnelles reposent principalement sur le choix de semences saines et le traitement du sol avant le semis. Ces traitements visent à éliminer les plants de riz adventices germés en combinant des procédés mécaniques, tels que le sarclage, et des procédés chimiques, comme l'utilisation d'herbicides. Cependant, la recherche de solutions plus respectueuses de l'environnement pousse à explorer des alternatives à ces pratiques.

L'Expérimentation d'Alternatives Durables : L'Exemple de l'Intégration des Canards
Face à ces défis, les riziculteurs camarguais, en collaboration avec des instituts de recherche, explorent activement des techniques novatrices. L'une de ces approches consiste en l'intégration des canards dans les cycles de culture. Cette technique, inspirée de pratiques appliquées au Japon après le repiquage du riz, a nécessité une adaptation significative au contexte camarguais. Au Japon, le riz est généralement repiqué, ce qui permet une intervention plus aisée. En Camargue, la méthode de semis à la volée après mise en eau ne convenait pas à l'introduction des canards. L'agriculteur impliqué dans ces expérimentations a donc opté pour un semis du riz en ligne, enfoui et réalisé à sec. Ce choix stratégique permet aux canards de se déplacer librement dans la rizière entre les rangs de riz, facilitant ainsi leur rôle de prédateurs naturels des adventices.
L'intégration des canards offre des perspectives particulièrement intéressantes pour la gestion des mauvaises herbes. Ces animaux jouent un rôle actif dans la consommation des graines de panisses et d'autres adventices, contribuant ainsi à réduire leur population pour les saisons futures. De plus, cette démarche s'inscrit dans une logique de valorisation des ressources. L'agriculteur a choisi de commercialiser une partie des canards, permettant de rentabiliser l'investissement initial lié à leur élevage et à leur intégration dans le système de culture. Le reste des canards est conservé pour qu'ils continuent à consommer les graines de panisses pendant la période hivernale, assurant ainsi une réduction significative de la pression adventice pour la saison de culture suivante. Cette synergie entre élevage et production rizicole démontre un potentiel réel pour des systèmes agricoles plus intégrés et économiquement viables.
Des canards pour remplacer les désherbants dans les cultures de riz
La Recherche de Solutions Innovantes : HerbaRice et l'Ingénierie Génétique
Parallèlement aux approches d'agroécologie, la recherche scientifique explore également des voies plus technologiques pour lutter contre les adventices. Le projet HerbaRice, par exemple, a cherché à développer un riz non génétiquement modifié, mais résistant aux herbicides, et adapté à la culture européenne. L'objectif était de proposer une solution innovante pour les producteurs de riz européens confrontés à la prolifération des mauvaises herbes, tout en minimisant l'impact environnemental. Pour atteindre cet objectif, l'équipe de recherche a eu recours à un mutagène chimique, le méthanesulfonate d’éthyle (EMS). Cette substance est largement utilisée dans la sélection végétale pour induire des mutations aléatoires dans l'ADN du riz, créant ainsi une variation génétique qui peut être exploitée pour sélectionner des caractéristiques souhaitables, comme la résistance aux herbicides.
Cette méthode de mutagenèse, bien que n'étant pas une modification génétique au sens strict, a permis de mieux comprendre les mécanismes génétiques sous-jacents à la résistance aux herbicides. En identifiant les mutations spécifiques et en procédant à un séquençage ciblé des gènes impliqués, les chercheurs ont acquis une connaissance précieuse sur la manière dont le riz peut développer une tolérance à certains produits phytosanitaires. Cependant, cette recherche soulève également des questions importantes concernant la dynamique des flux de gènes. Les études suggèrent un niveau substantiel de transfert de gènes des variétés de riz résistantes aux herbicides vers les populations de mauvaises herbes. Cette dissémination potentielle pourrait, à terme, entraîner l'apparition de mauvaises herbes elles-mêmes résistantes aux herbicides, rendant le problème encore plus complexe à gérer. Les implications du projet HerbaRice vont donc au-delà de la simple découverte scientifique, abordant des préoccupations essentielles pour les producteurs de riz européens. Le développement d'un riz résistant aux herbicides, même s'il ne s'agit pas d'OGM, représente une alternative pour lutter contre la prolifération des mauvaises herbes, mais son déploiement doit être envisagé avec prudence, en tenant compte des risques potentiels de dissémination génétique.
L'Impact de l'Inondation Hivernale sur la Viabilité des Adventices
Une autre piste de recherche explorée en Camargue concerne l'impact potentiel d'une inondation hivernale des parcelles rizicoles sur la vitesse de décomposition et la viabilité de trois espèces d'adventices clés : le triangle, la panisse et le riz crodo. Cette approche s'inscrit dans une réflexion plus globale sur la gestion de l'eau et son rôle dans la limitation des populations d'adventices. L'idée est de déterminer si le maintien d'une couverture d'eau durant la période hivernale peut contribuer à réduire la présence de ces plantes indésirables lors de la saison de culture suivante. L'analyse porte sur la vitesse à laquelle ces espèces se décomposent sous l'eau et sur leur capacité à survivre et à germer après une période d'immersion prolongée. Les résultats de ces études pourraient permettre d'optimiser les pratiques de gestion de l'eau pour en faire un outil de lutte biologique contre les adventices.

Une Collaboration Essentielle pour une Riziculture Durable
La recherche de solutions durables pour la riziculture camarguaise ne se limite pas à des expérimentations isolées. M. Mouret, ingénieur à l’UMR Innovation de l’INRA, qui coordonne les travaux de recherche visant une riziculture plus durable dans la région, souligne l'importance d'une approche collaborative. Depuis plus de dix ans, un travail en synergie avec la profession agricole est privilégié, à différentes échelles : celle de la parcelle, de l'exploitation et du territoire. Cette collaboration étroite entre chercheurs et agriculteurs permet de tester et d'adapter les innovations au contexte réel des exploitations, en tenant compte des contraintes techniques, économiques et environnementales. Ces actions conjointes contribuent activement au développement de la riziculture biologique, une filière en pleine progression en Camargue, témoignant d'un engagement fort vers des pratiques agricoles plus respectueuses de l'environnement et de la santé humaine. La poursuite des expériences et l'étude de nouvelles techniques alternatives sont essentielles pour relever les défis futurs et assurer la pérennité de cette culture vitale.