Longtemps perçues comme des ennemis jurés de l'agriculture et des espaces urbains « propres », les plantes adventices, souvent qualifiées de « mauvaises herbes », font l'objet d'une reconsidération scientifique majeure. Ce changement de paradigme, porté par des recherches récentes, souligne que ce que nous avons l'habitude d'arracher sans réflexion est, en réalité, un pilier essentiel de la résilience des écosystèmes, de la survie des pollinisateurs et de la multifonctionnalité des terres agricoles.
La valeur sous-estimée des adventices pour les pollinisateurs
Les gouvernements reconnaissent l'importance de soutenir les pollinisateurs en tant qu'aide à l'agriculture. Le gouvernement britannique recommande de planter certaines espèces, comme le trèfle, à côté des cultures pour encourager les pollinisateurs. Mais de nouvelles recherches montrent que certaines mauvaises herbes répertoriées comme préjudiciable fournir un meilleur fourrage aux pollinisateurs. Ce mois-ci, Nicholas Balfour et Francis Ratnieks ont publié leurs découvertes dans le Journal of Applied Ecology.
Le gouvernement britannique répertorie cinq plantes comme nuisibles. Ce sont des plantes originaires des îles britanniques mais considérées comme un danger pour l'agriculture. Balfour et Ratnieks ont comparé la valeur de la biodiversité du séneçon commun, du chardon rampant et du chardon lance avec des plantes recommandées pour les pollinisateurs, comme le trèfle rouge et la marjolaine sauvage. Les écologistes ont étudié six sites de pâturage ou ex-pâturage où ils ont observé les visites des pollinisateurs pour déterminer leurs préférences. Ils ont ensuite combiné cela avec les données de fleurs-visiteurs de la Base de données des interactions pollinisateurs.

Dans la base de données sur les interactions des pollinisateurs, quatre fois plus d'espèces de pollinisateurs et cinq fois plus d'espèces inscrites à la conservation ont été enregistrées visitant les trois mauvaises herbes pollinisées par les insectes. Sur les 387 espèces végétales analysées dans la base de données, en termes d'espèces de pollinisateurs enregistrées, les mauvaises herbes ont été classées 4e (Cirsium arvense), 6e (Jacobaea vulgaris) et 13e (Cirsium vulgare). De même, la base de données sur les insectes et leurs plantes nourricières a montré que deux fois plus d'espèces d'insectes herbivores sont associées aux cinq espèces de mauvaises herbes.
Le Dr Nicholas Balfour a déclaré dans un communiqué de presse : « Il existe maintenant un ensemble substantiel de preuves qui montrent que les mauvaises herbes sont une ressource d'une importance vitale pour les pollinisateurs. Les trois espèces pollinisées par les insectes ont des fleurs ouvertes qui permettent l'accès à une grande variété d'espèces de pollinisateurs, et elles produisent, en moyenne, quatre fois plus de sucre de nectar que les espèces végétales recommandées par le DEFRA. »
Le poids politique et financier de l'éradication
Les demandes d'accès à l'information adressées à des organismes publics tels que des conseils ont indiqué que Natural England et Highways England dépensent environ 10 millions de livres sterling pour lutter contre les mauvaises herbes nuisibles. La majorité des conseils locaux ont indiqué qu'ils contrôlent activement le séneçon, le classant ainsi dans la même catégorie que les espèces envahissantes non indigènes telles que la renouée du Japon (Reynoutria japonica), probablement en raison du Ragwort Control Bill 2003.
Le Dr Balfour a ajouté : « Il est alarmant que de nombreux organismes publics utilisent l'argent des contribuables et des bénévoles pour éliminer activement le séneçon. Cette plante s'est avérée soutenir les espèces d'insectes les plus répertoriées dans notre étude. La mise en œuvre du projet de loi sur le contrôle du séneçon mérite probablement un examen plus approfondi, d'autant plus que les preuves qui le sous-tendent sont discutables. Nos résultats montrent clairement que les mauvaises herbes ont une valeur sous-estimée pour soutenir notre biodiversité naturelle. Malheureusement, la politique agricole actuelle du Royaume-Uni n'encourage ni la préservation ni le partage des terres avec les mauvaises herbes. »
Multifonctionnalité et corridors biologiques en milieu agricole
Longtemps considérées comme de « mauvaises herbes » pour la compétition qu’elles exercent sur les plantes cultivées, les plantes adventices se révèlent être en réalité de grandes alliées dans les écosystèmes agricoles. C’est ce que montre l’étude du projet Disco-Weed publiée le 28 mai 2020 dans Frontiers in Sustainable Food Systems. À partir de données récoltées sur 184 parcelles cultivées de la Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre, une plaine céréalière de 450 km² s’étendant autour du Centre d’études biologiques de Chizé (CNRS / La Rochelle Université), les chercheurs ont montré que la diversité des plantes adventices, et en particulier les espèces rares, contribuaient à la fourniture simultanée de plusieurs fonctions écologiques (multifonctionnalité).
Corridors écologiques: une solution fondée sur la nature face aux changements climatiques
Dans la seconde étude publiée le 8 juillet 2020 dans Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, les scientifiques ont cherché à comprendre les mécanismes à l’origine du maintien de la diversité de plantes adventices dans les parcelles agricoles pour favoriser leur présence. L’équipe a étudié la flore adventice dans 444 parcelles cultivées de la même Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre. Dans ces différentes parcelles, les chercheurs ont montré que la diversité des adventices est plus importante dans les zones « d’interfaces », situées entre la bordure de parcelle et le premier rang de culture.
L’étude montre pour la première fois qu’en plus de leur rôle de refuge pour la diversité de la flore adventice, ces zones non-cultivées agissent comme des « corridors » - milieux reliant fonctionnellement entre eux des habitats vitaux pour une espèce - entre les différentes parcelles d’un paysage agricole. L’étude montre aussi qu’une plus grande proportion d’agriculture biologique dans le paysage augmente la diversité de plantes adventices dans ces zones d’interfaces, en particulier dans les parcelles en céréales d’hiver. « La diversité des plantes adventices étant essentielle pour la fourniture de multiples fonctions écologiques, une gestion extensive de ces zones est une stratégie pour la préserver dans les paysages agricoles » souligne Sabrina Gaba, chercheuse à l’INRAE, auteure des deux publications et porteuse du projet Disco-Weed.
Réensauvagement : une nouvelle esthétique du vivant
On les appelle « mauvaises » par habitude, on les arrache sans y penser. Pourtant, ces herbes indisciplinées pourraient bien être nos plus précieuses alliées face à la crise écologique. Et si leur présence, loin d’être une négligence, incarnait une forme de résistance et de soin envers le vivant ? Imaginez un jardin qui bruisse d'insectes, où les oiseaux picorent des graines oubliées et où la nature semble respirer librement. Ce n'est pas une utopie bucolique, c'est ce que permet le réensauvagement. C'est un changement de regard, un refus de la maîtrise totale au profit de l'équilibre.
Pourquoi c'est crucial ? Parce que les espaces "sauvages" disparaissent. L'agriculture intensive, l'artificialisation des sols, les produits chimiques ont taillé dans le vif du vivant. Chaque recoin de jardin peut alors devenir une oasis : un talus, un vieux tronc, une mare oubliée. Et non, réensauvager ne veut pas dire renoncer à l’esthétique. Un jardin vivant est un jardin beau. Plus coloré, plus sonore, plus évolutif aussi.
Les « mauvaises herbes », ce sont souvent des plantes pionnières. Elles signalent un sol fatigué, ou au contraire très fertile. Elles servent de garde-manger, d'abri, de repère. Le pissenlit, la carotte sauvage, l'oseille… Plutôt que de les éradiquer, pourquoi ne pas les tolérer par zones, en bordure, dans un coin délimité du jardin ? Ce patchwork de « nature libre » est bien plus riche qu'une pelouse uniforme. Le modèle du jardin parfait, ultra-tondu, bordé à la règle, c'est un peu comme une salle stérile : propre mais vide. La biodiversité adore le désordre. Les herbes folles, les branches mortes, les tas de bois… tout cela crée des niches écologiques.

Tensions entre gestion urbaine et biodiversité
À Bordeaux, la nouvelle équipe municipale a lancé un vaste programme de désherbage des trottoirs quand la ville de Montpellier réfléchit, elle, à étendre le premier « quartier sauvage » de France. Chardons, herbes sauvages… Quelle place laisser à la végétation qui s’invite dans les interstices de nos villes ? À Bordeaux, le nouveau maire (Renaissance), Thomas Cazenave, a fait de leur éradication une de ses mesures prioritaires, au même titre que la remise en route de la lumière la nuit dans toutes les rues.
Lundi 4 mai, la municipalité a ainsi posté une vidéo montrant les agents municipaux en tenue jaune fluo passant à l’action à l’aide de débroussailleuses et de binettes. Pour la nouvelle majorité, il s’agit d’en finir avec les « mauvaises herbes », a fait valoir, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, Fabien Robert, l’adjoint chargé du tourisme et du patrimoine historique de la ville. « On a laissé délibérément pendant des années pulluler les herbes folles autour du palais Rohan », regrette-t-il. L’opération de nettoyage, qui s’étend sur 80 rues « identifiées comme très envahies par la végétation sauvage », est prévue pour durer deux mois et sera réitérée à l’automne. But affiché : « Libérer les espaces piétons et faciliter la circulation des poussettes et personnes à mobilité réduite. »
Cette approche contraste vivement avec les recommandations scientifiques qui, au niveau national et international, appellent à une gestion plus souple des espaces urbains et agricoles. En privilégiant la stérilité visuelle sur la fonctionnalité écologique, les politiques de gestion des mauvaises herbes risquent de supprimer des corridors de biodiversité vitaux au cœur même de nos cités.
Vers une transition nécessaire des politiques agro-environnementales
Les auteurs des études récentes appellent maintenant les décideurs politiques à examiner la manière dont les politiques existantes sont mises en œuvre et à reconsidérer le rôle des mauvaises herbes dans la future politique agro-environnementale. L'enjeu est de passer d'une vision de « lutte » contre la nature à une vision de « collaboration » avec les espèces spontanées.
La recherche, notamment celle menée par l'INRAE et le CNRS, démontre que la diversité des plantes adventices est un moteur invisible de la fertilité des sols et de la santé des populations d'insectes. En reconnaissant la valeur intrinsèque de ces plantes, les autorités pourraient non seulement économiser des millions de livres sterling en frais de désherbage, mais aussi renforcer la résilience de nos paysages face aux changements climatiques. La transition vers une agriculture plus durable et des villes plus accueillantes pour la biodiversité nécessite une réévaluation fondamentale de notre langage et de nos pratiques : ce que nous nommons « mauvaise herbe » est, à bien des égards, le socle de notre propre survie écologique.
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