MC Solaar : « Qui sème le vent récolte le tempo », l'héritage intemporel d'un pionnier

Le premier album de MC Solaar, « Qui sème le vent récolte le tempo », aura trente ans dans quelques jours, et son histoire est celle d'un disque majeur, marqué par des péripéties et une influence indéniable sur le rap français et la chanson française. Sorti en 1991, cet opus a introduit le grand public au rap français, proposant un son et un style alors inouïs. Trente ans plus tard, l'album est devenu un classique, et des titres comme « Bouge de là », « Caroline » et « Victime de la mode » demeurent les premiers grands succès populaires du hip-hop en France. C'est une œuvre qui continue de surprendre, d'intriguer et de faire sourire, une véritable redécouverte pour certains et une découverte pour d'autres.

MC Solaar, Qui sème le vent récolte le tempo album cover

Un album longtemps inaccessible, une histoire chaotique

Pendant près de deux décennies, une partie significative de la discographie de MC Solaar a été privée aux auditeurs de rap français en raison d'une histoire quelque peu rocambolesque. En 1997 et 1998, la maison de disques Polydor, qui fait aujourd'hui partie d'Universal, publie deux albums intitulés respectivement « Paradisiaque » puis « MC Solaar ». Le problème réside dans le fait que ces deux disques avaient été conçus et produits comme une seule et même entité, un double-album, qui se retrouvait ainsi séparé en deux sans l'accord de l'artiste.

S'ensuit un procès, remporté par le rappeur, même si, comme souvent dans de telles affaires, personne ne sort véritablement gagnant. Polydor perd l'autorisation d'exploiter les disques de Solaar. Ce sont donc au total quatre albums qui ne sont plus commercialisés : « Qui sème le vent récolte le tempo » (1991), « Prose Combat » (1994), et donc « Paradisiaque » (1997) et « MC Solaar » (1998). Bien que le rappeur ait continué à publier des projets en signant chez Warner, les auditeurs ne pouvaient plus se procurer, dans le commerce, toute une partie de sa discographie.

Il est important de relativiser cette situation : les exemplaires de chacun de ces disques s'étaient écoulés par centaines de milliers, atteignant même près d'un million pour « Prose Combat ». De plus, la démocratisation d'internet a rapidement permis à n'importe quel auditeur de retrouver l'album d'une manière ou d'une autre - que ce soit sur le marché de l'occasion, via le téléchargement illégal, ou en écoutant des albums uploadés sur YouTube.

Avec l'arrivée du streaming, les quatre premiers albums de Solaar faisaient partie des grands absents des catalogues des plateformes, aux côtés d'œuvres emblématiques comme « Les Princes de la Ville » (113), « Le Code de l'Honneur » (Rohff) ou la majorité de la discographie d'Expression Direkt. Ce n'est qu'en 2021 qu'une partie de ces disques "oubliés" est redevenue disponible. C'est le cas de « Qui sème le vent récolte le tempo », réédité cet été, à l'occasion de son trentième anniversaire. Désormais, cet opus majeur de l'histoire du rap français est de nouveau disponible en formats vinyle, CD et digital. MC Solaar lui-même s'interroge : « C’est l’occasion de fêter l’anniversaire. Pourquoi la nouvelle génération n’aurait-elle pas accès à ces choses ? »

Un pionnier adopté par le grand public, marginalisé par le milieu du rap

Très peu d'albums de rap français peuvent se vanter d'afficher trois décennies au compteur. L'année 1991, fondatrice pour le rap français, a vu la publication de quelques disques majeurs dans l'histoire du genre, tels que « Authentik » et « De la Planète Mars », et a marqué les grands débuts de groupes importants pour la suite, comme Ministère Amer et Assassin. Avec son style déjà très caractéristique, Solaar s'illustre d'emblée comme l'une des meilleures plumes de l'époque. Très littéraire dans son approche, il multiplie les schémas de rimes complexes, comme les allitérations à rallonge sur « L’Histoire de l’Art », emploie régulièrement des métaphores, et traite de thématiques larges. Il est donc rapidement qualifié de « poète moderne », une appellation qui lui collera à la peau tout au long de sa carrière.

Au début des années 90, la position de Solaar sur la scène naissante du rap français est déjà marginale. Le rappeur connaît un succès fulgurant avec « Bouge de là », l'un des premiers singles du genre à exploser les compteurs et à être diffusé à la télévision. Il signe par la même occasion le premier titre de rap entendu par la majorité des Français à l'époque. Il est ainsi adopté par le grand public, mais aussi par la critique intello-musicale, qui s'extasie devant son écriture sophistiquée et novatrice. Fatalement, le milieu du rap, plutôt radical dans sa vision de l'industrie du disque, des médias traditionnels et de la musique française, le catégorise comme un artiste de variété.

Preuve que personne ne sait vraiment où le classer, il remporte avec cet album la Victoire de la Musique 1992… du meilleur groupe. Évidemment, cette récompense n'a aucun sens et préfigure des relations compliquées entre le rap et la cérémonie des Victoires pendant les trente années à venir. Cependant, on peut toujours se consoler en se disant que la récompense est attribuée au duo Solaar-Jimmy Jay, le producteur localisé à l'époque à Bagnolet étant le grand architecte musical de « Qui sème le vent récolte le tempo ».

MC Solaar raconte ses textes

Le style Solaar : littéraire, poétique et engagé

La rupture avec le reste du milieu rap n'est pas encore franche en 1991, au moment de la sortie de « Qui sème le vent récolte le tempo », le genre étant encore trop peu répandu auprès des auditeurs. Cet album cristallise pourtant tout ce qui fait de Solaar un artiste en opposition avec une certaine image de la culture hip-hop, alors véhiculée par des groupes plus provocateurs comme le Suprême NTM. Solaar joue énormément avec les mots, revendique ses influences littéraires, son amour de la langue française, des exercices de style et des métaphores filées. Il parle d'amour avec « Caroline », livre des storytellings distrayants avec « Bouge de là », et enchaîne les égotrips dans des titres comme « Qui sème le vent récolte le tempo », « Quartier Nord » ou « À Temps Partiel ».

Malgré cette image de rappeur aux thématiques légères, il se plonge dans des sujets de société qui ne seront que très peu abordés par les autres rappeurs après lui : la pression des modèles physiques féminins vendus par la publicité (« Victime de la mode ») ; la descente aux enfers d'un type banal suite à un accident du travail (« Armand est mort ») ; les dangers du capitalisme entraînant guerres, pollution et inégalités (« La Devise ») ; et bien d'autres. Dès 1991, MC Solaar met un point d'honneur à construire un album avec du fond, à développer des histoires, avec un important niveau d'exigence.

En 2021, l'écoute de « Qui sème le vent récolte le tempo » provoque des réactions ambivalentes. Le retour en force du boom-bap ces deux dernières années permet à l'album d'être toujours d'actualité : sur le plan des sonorités, il est difficile de dire que l'album a mal vieilli, en particulier si on le compare à d'autres productions de l'année 1991. Sur le plan instrumental, le travail de Jimmy Jay est remarquable. À l'époque, la maison de disques lui donne les moyens de ses ambitions, en lui offrant l'accès à des studios dans lesquels les rappeurs ne sont pas encore conviés, et surtout, en acceptant ses demandes. Il travaille alors avec des violonistes de l'Opéra Bastille sur le titre « Caroline » et s'offre du matériel prestigieux, comme le synthétiseur Leslie Rhodes, celui utilisé par les Beatles pour la première fois en 1967. Le style parfois nonchalant de Solaar rend par ailleurs son interprétation suffisamment en phase avec l'époque actuelle, là où d'autres albums plus nerveux, avec des rappeurs qui donnent l'impression de courir après le beat, ont clairement perdu de leur superbe.

Reste à savoir si MC Solaar et Jimmy Jay étaient de véritables visionnaires, ou s'ils ont simplement su créer, malgré eux, un disque intemporel, capable de résister aux évolutions du rap au cours des décennies suivantes. Signe que le duo avait tout de même un œil avisé, « Qui sème le vent récolte le tempo » constitue la toute première apparition de Kery James, alors appelé Daddy Kery, âgé de seulement 13 ans. Trente ans après sa sortie, le premier album de MC Solaar reste un album important, qu'on le connaisse par cœur, qu'on le redécouvre par le biais de sa publication sur les plateformes de streaming, ou qu'on l'écoute pour la première fois.

MC Solaar en concert

La genèse d'un classique : collaborations et inspirations

En 1991, Claude M’barali, alias MC Solaar, a 22 ans. Accompagné du producteur Jimmy Jay, il officialise l’existence du rap français avec « Qui sème le vent récolte le tempo ». La sortie de ce disque marque une nouvelle ère, celle de l’acceptation du rap, et plus précisément du rap français, par le grand public. Avec ses chansons, le jeune Claude M’barali souhaite créer un nouveau style qui s’affranchit de celui du rap américain. « La volonté de créer quelque chose de différent, mais avec tous les aspects du rap », explique MC Solaar, qui définit le style de l'album comme de la poésie ou du « rap musical ». Il ajoute : « On ne savait pas que le disque aurait du succès. Il y a tout de même quelques étrangetés dans cet album, comme 'Bouge de là', 'Ragga Jam' ou 'Caroline' ».

Loin d’imaginer enregistrer un disque complet, MC Solaar commence sa carrière en sortant des titres au compte-gouttes avec le producteur Jimmy Jay. Un jour, un certain Hubert Blanc-Francard, ingénieur du son et musicien, propose au rappeur de coproduire un album. « On rencontre ce Hubert Blanc-Francard qui travaille dans un label. Il nous dit 'Allez-y, produisez, écrivez'. Il nous a motivés à obtenir dix morceaux les uns après les autres », raconte le rappeur. Le duo enchaîne alors les allers-retours - en transports publics - entre le squat où Jimmy Jay « fait des mixtures avec ses platines » et le studio d’Hubert Blanc-Francard. Le résultat est un mélange entre leurs différentes manières de travailler : « L’expérimentation de Jimmy Jay et la cohésion d’Hubert ont donné un équilibre à l’album. » MC Solaar confie : « Quand j’écoute mes anciennes chansons comme 'Caroline' ou 'Quartier Nord', je me demande ce qu'il m’était arrivé pour écrire des choses pareilles, un peu matures, bien écrites. Je ne pensais pas que cela allait ressortir 30 ans après ! J’étais un ado qui écrivait ce qu'il souhaitait pour le monde. »

Solaar ne part pas tout seul à l'aventure. Son compagnon de route est Jimmy Jay, sacré champion de France de DJ en 1989 et heureux gagnant de 300 000 francs au Loto, ce qui lui permet d’acheter et d’aménager un studio personnel à Paris. Avec cet outil de travail providentiel, il va enregistrer et mixer les premiers efforts de MC Solaar, Ménélik, les Sages Poètes de la rue et Sléo. Leurs deux autres comparses ne sont pas des inconnus non plus, puisque Boom Bass et Zdar ne sont autres que le futur groupe électro Cassius.

L'origine du titre « Qui sème le vent récolte le tempo » nous vient du livre d’Osée, une transcription hébraïque de la Bible datant du 8ème siècle : « Ils sèment le vent, ils récolteront la tempête ». Ce titre est un raccourci qui remet les idées en place. Le jeune Claude lit un demi-milliard de bouquins, étudie les langues et la philo, achète les journaux quotidiens et emmagasine du savoir et du vocabulaire pendant que d’autres se défoncent le blaze à l’aérosol et jettent des canettes sur les bagnoles de keufs. En résulte assez logiquement un rap dit « conscient », baigné de citations, de tournures stylisées, de références littéraires, politiques et sociales. On est loin des slogans brutaux et faciles, bien que justifiés pour pas mal d’entre eux ; le côté violent et hardcore, ce n'est pas pour lui. À part peut-être sur « Quartier Nord », et encore, Claude défend son Posse 501 (« cinq cent ouane » dans le texte) et son quartier.

L'impact et la modernité de « Qui sème le vent récolte le tempo »

En (re)passant à l’écoute cet album de bout en bout, on remarque la qualité sonore, le côté carré des titres. Le beat est subtil, les phrasés sont travaillés et rien ne dépasse. Il semble entendre une production actuelle. Comme il le dit lui-même : « Le tempo est roi dans l’arène musicale », et ça fait un bien fou d’entendre cette production veloutée, savamment ponctuée de frappes chirurgicales qui s’immiscent dans le cortex cérébral. Certains morceaux ont pris une saveur particulière, tel « Matière grasse contre matière grise ». La légèreté des propos et la technique de versification servent divers thèmes graves comme la dictature, l’intoxication médiatique, la détresse des populations, ici comme ailleurs.

Évidemment, « Bouge de là » et « Caroline » sont les deux gros tubes en puissance de la galette. Si le premier single en date est léger, simple et rigolo, le second est teinté de bleu. Un cœur brisé qui se répand dans un disque de rap ? Sacrilège ! Pourtant, Solaar ne fait que perdurer une vieille tradition française, celle de la brute au cœur tendre, du rebelle qui saigne du mépris d’une fille… De Gainsbourg à Renaud, de Brassens à Lavilliers, ce stéréotype a rencontré son public, autant chez les hommes que dans la gent féminine. Mais dans le rap, c’était une chose encore inédite. Doit-on alors remercier le gars Claude pour avoir inspiré Eminem ou Akon ? Il en résulte que les ventes seront assurées entre autres par cette formule judicieuse. Samples historiques, jeux de mots ciselés et thématiques houleuses, mais pas trop. MC Solaar a simplement inventé le rap gentil. Attention, ce n’est pas un jugement de valeur, loin de là !

Le rythme et le ton se durcissent le temps d’un « Ragga Jam », gros freestyle entre collègues. Daddy Mory et Big Red, futurs Raggasonic, et un jeune Kery James (Daddy Kery) qui a encore sa voix haut perchée, du haut de ses 14 ans, y participent. Les phrases voltigent, la rhétorique s’emballe et les slogans humanistes sont répétés. La totalité du disque est franchement écoutable, même plus de vingt-cinq ans après. On comprend mal pourquoi le Maître de Cérémonie renie parfois ce premier effort. Serait-ce à cause de la guerre judiciaire l’opposant à son ancienne maison de disques ? Car oui, en effet, depuis l’année 2000, Universal (anciennement Polydor) refuse de rééditer les anciens albums. Les deux dernières pistes de cet excellent premier album, à savoir « La Devise » et « Funky Dreamer », sont une synthèse de cet ouvrage à quatre mains. Des propos témoignant de l’hystérie collective autour du fric, un désir de retour aux valeurs saines, puis un mix que Jimmy Jay pourrait sortir en single aujourd’hui sans avoir à rougir. Il y a quelque chose de très théâtral dans la démarche de cet album. Ou cinématographique.

Illustration représentant l'évolution du rap français

Figure majeure dans le paysage musical français, MC Solaar est le grand frère sage pour beaucoup d’entre nous. Jamais vulgaire, jamais violent, il a su imposer son style et sa démarche, réussissant le grand écart, plaire à l’intelligentsia sans renier ses racines, sa terre, son béton. En 1991, le rap français faisait ses premiers pas dans l'ombre, avec des artistes pionniers tels que Lionel D, Dee Nasty, Suprême NTM ou Assassin. Et MC Solaar sort son premier album, « Qui sème le vent récolte le tempo ». Diffusés par les radios commerciales et à la télévision dans l'émission du Top 50, les titres « Caroline », « Bouge de là » ou encore « Victime de la mode » contribuent au succès de cet album incontournable. L'application iiconi propose un voyage unique au cœur de « Qui sème le vent récolte le tempo ». C’est une découverte ou une redécouverte de l’album avec une sélection de contenus vidéo et photo, une interview filmée inédite de MC Solaar, un podcast exclusif raconté par Olivier Cachin, des documents et articles ainsi que des actualités.

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