Lisbeth Salander dans Millénium : Une Antihéroïne Complexe face à la Violence et à la Société

La trilogie "Millénium" de Stieg Larsson, immense phénomène littéraire, a captivé des millions de lecteurs à travers le monde. En date du 28 novembre 2011, 62 000 000 d’exemplaires de cette série de romans avaient été vendus. Les adaptations cinématographiques suédoises, produites par MBox Studios, ont généré 215 millions de dollars mondialement, et Hollywood, par l’entremise des studios Sony, a lancé sa propre adaptation du premier roman réalisée par David Fincher en 2011. Un tel engouement s'explique par plusieurs facteurs, comme le note la revue britannique The Economist, incluant un langage épuré et direct, des héros mystérieux et éprouvés, une mise en scène des conflits entre le « monde ordinaire » et les « riches et puissants », ainsi qu'une atmosphère nordique froide et sombre. À ces éléments s'ajoutent les caractéristiques essentielles du polar à succès : poursuites endiablées, cadavres mutilés, violeurs, pédophiles, sociopathes et tueurs en série sadiques, le tout incorporé à une trame narrative enlevante où les milliardaires et PDG d’entreprises corrompus côtoient le trafic de drogues, d’armes et de femmes, alors qu’une vaste conspiration des services secrets suédois trahit la démocratie constitutionnelle du pays.

Toutefois, il serait faux d’admettre que cette série se contente de respecter une quelconque « recette » de polars à succès. "Millénium" se distingue par son appartenance au sous-genre du « roman noir », qui privilégie l’observation des conséquences de la criminalité plutôt que la résolution d’une énigme, à l'instar du roman policier traditionnel. Norbert Spehner, dans son ouvrage Scènes de crimes. Enquête sur le roman policier contemporain, décrit les caractéristiques du roman noir, né dans la foulée des hard-boiled fictions des années 1920 : ces romans montrent « la décrépitude morale des protagonistes, la noirceur du cœur humain et la violence qui ravage la société ». Des auteurs comme Dennis Lehane, avec Gone Baby, Gone (1998) ou Mystic River (2002), s’interrogent sur les effets traumatisants de la pédophilie et sur le statut judiciaire des enfants négligés. C'est dans cette lignée que la trilogie "Millénium" peut être lue, en fonction d’une réflexion sur la banalisation des sévices que les hommes adressent aux femmes, une thématique que Larsson développe à partir du personnage central de l’antihéroïne Lisbeth Salander.

La Genèse d'un Personnage Paradoxal : Lisbeth Salander

Portrait de Lisbeth Salander avec ses piercings et tatouages, visage sombre

Selon la rumeur, Stieg Larsson aurait conçu le personnage de Lisbeth Salander en se souvenant d’un événement traumatisant de son adolescence. Il aurait été témoin d’un viol collectif sans intervenir pour aider la jeune victime nommée Lisbeth. Cette expérience personnelle semble avoir profondément marqué l'auteur, qui a ensuite imprégné son personnage d'un passé particulièrement douloureux. Dans la trilogie "Millénium", Lisbeth Salander a été témoin des abus sexuels de son père sur sa mère depuis sa naissance. Elle a ensuite été torturée dans un hôpital psychiatrique durant son adolescence, puis violée par son tuteur légal à l’âge adulte. Celle qu’on décrit comme antisociale et qu’on a diagnostiquée schizophrène paranoïaque renonce aux protections judiciaires - un témoin avec un tel passé psychiatrique n’ayant aucune crédibilité - et choisit de se faire justice elle-même. Elle entame alors une croisade, digne d’un vigilante des comic books américains, contre tous les hommes qui abusent des femmes.

Ce portrait paradoxal de Lisbeth Salander confère un attrait supplémentaire à "Millénium". Ce protagoniste échappe aux classifications morales, éthiques et légales d’une société décrite comme patriarcale, brouillant la frontière entre folie et lucidité. Salander apparaît alors comme un sujet insaisissable, d’une complexité remarquable. Cette complexité se manifeste à travers sa conscience morale particulière, son « éthique sélective » en matière de contrôle de l’information et de droit à la vie privée, et son statut psychiatrique particulier, tributaire d’un ensemble de normes sociales fondamentalement arbitraires. C'est cette richesse qui fait d'elle l'un des personnages les plus fascinants de la littérature contemporaine.

Lisbeth Salander: Mental Health Analysis

Une Conscience Morale Hors-la-Loi : La Loi du Talion Revisité

Stieg Larsson place en exergue de chacun des chapitres de Les hommes qui n’aimaient pas les femmes une statistique sur la violence que subissent les femmes en Suède et sur l’absence de conséquences judiciaires que ces gestes engendrent. De telles statistiques véhiculent un message dénonciateur : les agressions passent généralement sous silence et lorsqu’une femme se plaint, personne ne la croit. Ces statistiques sont accompagnées dans le texte de descriptions crues des violences physiques et sexuelles que subissent les femmes, dont Lisbeth Salander que son tuteur, Maître Bjurman, viole à deux reprises. Cette écriture naturaliste de l’horreur provoque un malaise qui permet au lecteur d’adhérer à la vision du monde controversée de Lisbeth Salander. Par exemple, après avoir été violée pour la première fois par son tuteur Nils Bjurman, Salander se résigne : « Dans le monde de Lisbeth Salander, ceci était l’état naturel des choses. En tant que fille, elle était une proie autorisée, surtout à partir du moment […] où elle avait des piercings aux sourcils, des tatouages et un statut social inexistant. »

Pour contester cet « état naturel », Lisbeth Salander choisit d’endosser le rôle d’une justicière qui œuvre selon son propre code moral manichéen où il y a, d’un côté, les femmes et, de l’autre, les « porcs », « fumiers », « salauds » et « violeurs ». Mikael Blomkvist résume cette dichotomie : « On ne peut rien lui faire faire contre sa volonté. Dans son monde, les choses sont soit « bonnes », soit « mauvaises », pour ainsi dire. » C’est pourquoi elle choisit de combattre le feu par le feu : lors de la troisième tentative de viol de Bjurman, elle le fait chanter en lui montrant l’enregistrement de son deuxième viol puis elle lui tatoue la phrase « Je suis un porc sadique, un salaud et un violeur » sur l’abdomen. Elle l’avertit que s’il revoit une femme ou la retouche, elle le tue. Ces actions indiquent que Lisbeth Salander ignore les lois sociales - les policiers et les tribunaux ne l’ayant jamais écoutée de toute façon - et se façonne une conscience morale absolue.

Il s’agit d’une sorte de retour par la négative aux héros de polar plus traditionnels. À l’intégrité d’un Hercule Poirot ou d’un Sherlock Holmes se substitue la morale tout aussi intègre mais complètement antisociale et hors-la-loi de Lisbeth Salander. Contrairement à Salander, un antihéros tel Sam Spade, le détective privé de Dashiell Hammett dans The Maltese Falcon (1930), conserve une certaine conscience judiciaire et écarte le meurtre de ses possibilités. Quant à Salander, si l’agression le justifie, Mikael Blomkvist est convaincu que son amie serait capable de tuer : « Il lui faut une raison pour tuer - elle doit être menacée à l’extrême et provoquée. » La violence, dans "Millénium", semble la seule réponse possible à la violence. Pour tout dire, la violence chez Larsson est une part essentielle des individus. On ne devient pas violeur ; on l’est.

Le Refus de la Victimisation et l'Absolutisme Moral

Lisbeth Salander refuse toute relativisation du comportement des hommes. Dans Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, lorsqu’elle capture le tueur en série Martin Vanger en compagnie de Mikael Blomkvist, elle rejette toute circonstance atténuante pouvant expliquer son comportement, telles que le lavage de cerveau et l’inceste que son père Gottfried Vanger lui a fait subir. « Je crois que tu te trompes, [dit-elle]. Ce n’est pas un tueur en série malade qui a trop lu la Bible. C’est simplement un fumier ordinaire qui hait les femmes. » Salander refuse l’étiquette de victime, même pour désigner Harriet Vanger qui a pourtant été violée par son frère et son père. Lisbeth Salander lui reproche plutôt d’avoir fui et de ne pas avoir adopté un comportement similaire au sien : « Harriett Salope Vanger. Si elle avait fait quelque chose en 1966, Martin Vanger n’aurait pas pu continuer à tuer et à violer pendant 37 ans. » Son souhait s’exaucera lors du dénouement de l’action. Martin Vanger découvre que Blomkvist veut le livrer aux autorités et décide de l’éliminer. Or, Lisbeth Salander sauve la vie in extremis de Mikael Blomkvist et entraîne le tueur dans une poursuite sur les routes de la Suède, dont il ne sortira pas vivant. Le résultat la satisfait : Martin Vanger ne torturera plus de femmes dans son sous-sol.

Ces actions illustrent le devoir que Lisbeth Salander s’est donné d’empêcher les hommes de violenter les femmes. Elle-même, après avoir été violée, ne demande pas d’aide : « Ces centres [pour femmes en détresse] à ses yeux étaient pour les victimes, et elle ne s’était jamais considérée comme telle. » Elle décide par conséquent de prendre le contrôle de la situation, devenant à son tour un bourreau. Pour Lisbeth Salander, bien qu’il existe une opposition claire entre les « bons » et les « méchants », elle n’est pas doublée de la dichotomie « victime »/« tortionnaire » ; au contraire, les pures victimes apparaissent plutôt comme des lâches. Sa conscience, bref, se situe au-delà des mécanismes sociaux complexes qui mettent en contexte les comportements criminels, leur donnant des causes et des explications.

Holger Palmgren, son ancien tuteur, était certain que Lisbeth Salander était quelqu’un d’authentiquement moral, malgré les actions qui pouvaient être « Juridiquement Douteuses ». Cette interprétation indique que son absolutisme moral correspond davantage aux lois divines, c’est-à-dire qu’à défaut de suivre les lois des hommes, Salander serait dotée d’une morale exemplaire qui départagerait clairement le Bien et le Mal. Certes, un tel pouvoir paraît excessif. Pourtant, à travers l’appareil rhétorique de Larsson, où les manifestations de violence masculines écrasent toutes les femmes - le réseau de prostitution juvénile dirigé par le père de Salander, Alexandre Zalachenko, en étant l’exemple parfait - où l’appareil judiciaire cautionne ou ignore ces abus - la Säpo garde l’existence de cet espion surnommé Zala secrète, des juges et policiers font partie des clients qui violent les adolescentes - la violence des hommes apparaît tout autant absolue dans cette civilisation corrompue.

L'Éthique Sélective de la Hackeuse : Pouvoir de l'Information et Vie Privée

Schéma des réseaux de piratage informatique et du contrôle de l'information

« Tout le monde a des secrets », répond-elle imperturbable. Le paratexte de La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette met en évidence des équations que Lisbeth Salander tente de résoudre dans ses temps libres, notamment le dernier théorème de Fermat. Salander jouit d’une mémoire photographique et d’un quotient intellectuel extrêmement élevé. Ses maladresses sociales combinées à son intelligence portent Mikael Blomkvist à croire qu’elle a le syndrome d’Asperger, une forme d’autisme. Quoiqu’il en soit, la passion de Salander pour les mathématiques et pour l’informatique indique son besoin d’échapper au monde actuel et de se réfugier dans des constructions tantôt abstraites, tantôt virtuelles. Les mathématiques sont aussi une métaphore du tempérament particulier de Lisbeth Salander. Elle affectionne sa « logique pure » qu’elle perçoit comme « un puzzle logique avec des variations à l’infini - des énigmes qu’on pouvait résoudre ». Ces manipulations fondamentalement abstraites « plais[ent] au sens de l’absolu de Lisbeth Salander. »

La passion de Salander peut s’expliquer aisément par cette abstraction : les chiffres sont à la fois objectifs et absolus, tout comme sa conscience morale. Ceci dit, le jeu mathématique lui sert également dans le monde « réel », car elle utilise les mêmes manipulations logiques pour son métier de hacker. La démarche du hacker d’ailleurs n’est-elle pas le simple prolongement de l’activité du mathématicien ? Il n’existe pratiquement pas de différence entre la résolution d’une équation et la création d’un code informatique permettant de décrypter le mot de passe d’un pare-feu pour pénétrer sur un réseau.

En fait, la morale absolue de Lisbeth Salander anéantit toutes ses réflexions éthiques. Sa prise de pouvoir absolue dans le monde virtuel pallie à son impuissance absolue dans le monde réel. À ce moment, les droits et libertés perdent leur sens. Par conséquent, elle utilise impunément les informations qu’elle dérobe sur les ordinateurs de ses rivaux pour parvenir à ses fins de vengeance, de contrôle ou de manipulation. Avec ses talents de hacker, elle observe la vie privée de ses cibles sans même se soucier de leurs droits légaux. « La vérité était […] qu’elle aimait fouiner dans la vie d’autrui et révéler des secrets que les gens essayaient de dissimuler. »

Par contre, Mikael Blomkvist s’oppose aux activités de son amie. Larsson décrit Blomkvist comme un journaliste fondamentalement intègre - à la question de savoir pourquoi il est journaliste, il répond : « Je crois en une démocratie constitutionnelle, et de temps en temps il faut la défendre » - qui s’affaire à démasquer la corruption des grands de ce monde. Stieg Larsson s’est inspiré de sa propre expérience de journaliste pour créer cet alter-ego. Il a lui-même fondé le magazine Expo qui, à l’instar de Millénium, traque entre autres les regroupements d’extrême-droite. Ainsi, lorsqu’il découvre le talent de Salander, il tente de la raisonner. Il entame une discussion sur l’éthique et la vie privée : « Quand j’écris un texte sur un fumier dans le monde bancaire, je laisse de côté par exemple sa vie sexuelle. […] Même les fumiers ont droit à une vie privée. » Lisbeth réplique avec « le principe de Salander » : « Un fumier est toujours un fumier et si je peux lui nuire en déterrant des saloperies sur lui, c’est qu’il l’a mérité. » Ainsi, à défaut de jouir d’un quelconque pouvoir social, juridique ou économique, celle-ci possède un pouvoir virtuellement illimité dès qu’elle se connecte à un ordinateur. Jean-François Lyotard, dans La condition postmoderne (1979), fait d’ailleurs de l’accès à l’information le moyen fondamental d’obtenir du pouvoir dans le contexte des sociétés industrialisées. Lyotard postule que l’informatique transforme le savoir en « marchandise informationnelle » qui « est déjà et sera un enjeu majeur, peut-être le plus important, dans la compétition mondiale pour le pouvoir. »

Le Passé Traumatique et la Réponse à l'Oppression

Lisbeth Salander est une jeune femme de vingt-quatre ans, rebelle, étrange et perturbée, en total déphasage avec la société dans laquelle elle vit. Elle est pupille de la nation et lorsque son tuteur est victime d'un AVC, elle doit rendre compte de son comportement au fonctionnaire Bjurman. Celui-ci abuse de son autorité et la contraint à une fellation pour obtenir l'argent nécessaire à la réparation de son ordinateur, son outil de travail. Lisbeth, après avoir été sauvagement violée par Bjurman qu'elle était venue piéger avec une caméra, vient se venger de celui-ci. Elle menace de répandre sur le net la vidéo du viol s'il ne convainc pas l'administration de l'émanciper.

Ce retrait du monde était nécessaire à Lisbeth après la tentative de meurtre contre son père, dont on comprend qu'il la violait, et qu'elle a laissé brûler vif à 80 %. Après l'attaque cérébrale de son tuteur aimable et gentil, elle est plongée dans un nouveau cauche

tags: #millenium #tuteur #lisbeth