
Le patrimoine médiéval est d'une richesse inépuisable, et parmi ses expressions les plus vivantes, les modillons occupent une place singulière. Ces petits blocs de pierre, souvent relégués au second plan par rapport aux chapiteaux ou aux tympans, se déploient sous les corniches des édifices, semblant en supporter le poids. Ils représentent une facette de la sculpture romane, mais leur présence et leur signification se prolongent et se transforment parfois dans l'art gothique, bien qu'ils soient principalement associés à la période romane. Ils offrent une plongée fascinante dans l'imaginaire médiéval, témoignant des préoccupations de la vie courante comme des élans de fantaisie des sculpteurs.
Les Modillons : Une Expression Artistique Singulière
Les modillons, par leur nature même, sont des supports mineurs mais d'une grande saveur et d'une belle expressivité. Ils se présentent comme des figurations fantaisistes, délicates ou frustes, révélant la verve du sculpteur et l'âme d'une époque. Cet art populaire témoigne aussi bien des préoccupations de la vie courante que de l'imaginaire médiéval. Leur diversité est une de leurs caractéristiques principales. Ils peuvent être historiés, illustrant un thème, décorés de scènes à personnages, ou purement décoratifs avec des motifs géométriques, des représentations d'objets d'usage courant, d'animaux familiers ou de feuillages. Que ce soit pour refléter la quotidienneté ou pour laisser libre cours à l'imagination, les modillons débordent de vie.
Ce qui frappe dans le voyage à travers une sélection de modillons romans est la créativité des sculpteurs et la richesse des thèmes qu'ils abordent. La naïveté et la gaucherie du style des uns frappent tout autant que l'habileté des autres. Si la verve du tailleur s'est souvent donnée libre cours, sous les toits de ces havres de paix et de salut consacrés à la célébration du Tout-Puissant, la liberté d'inspiration semble élevée puisque des scènes érotiques jouxtent des ornementations florales ou géométriques, des représentations animalières ou monstrueuses, ainsi que des évocations de thèmes religieux, éducatifs, moraux. L'art des modillons, à l'extérieur des édifices, est également une bonne voie d'accès à l'art roman pour ceux qui répugnent à entrer dans une église. Prendre le temps d'en faire le tour, ne serait-ce que pour admirer le travail des ouvriers à l'œuvre, au tout début du second millénaire.
L'Influence des Matériaux sur la Forme et le Style

Comme pour les édifices romans en général, les modillons en particulier diffèrent de silhouette selon la nature des matériaux à la disposition des sculpteurs. On sait que les profondes différences dans la nature du sol n'ont pas été sans influencer, tout à la fois, les paysages et l'art de bâtir. Le matériau a joué sur la forme et la structure des églises romanes. Les assises granitiques ou volcaniques donnent des roches dures engendrant une architecture sévère de formes et de couleur. Ces matériaux résistants se prêtent beaucoup moins que le calcaire aux riches ornementations finement ciselées. Exécutés à partir de blocs de pierres sombres et dures de type granitique ou volcanique, les modillons se présenteront le plus souvent sous forme d'esquisses grossières. Réalisés à partir de roches calcaires, tendres et blondes, ils seront davantage ouvragés. Le petit monde plein de saveur des modillons est loin d'être uniforme ; les formules ornementales offrent continuellement des surprises. Certains lieux marient même les différents matériaux, créant une richesse texturale et formelle. La qualité de la pierre, son usure et son exposition aux éléments naturels (vent, pluie, flanc nord) sont autant de facteurs qui peuvent rendre certains modillons moins lisibles, invitant toutefois à la réflexion sur la pérennité de l'œuvre.
Interprétation et Symbolisme des Modillons
Ce qui conduit l'homme moderne à s'interroger sur la dimension purement ornementale des modillons ou sur leur éventuelle portée symbolique. En l'absence de sources historiques laissées par les sculpteurs romans, l'interprétation restera souvent délicate. On peut penser qu'il n'y a pas sous les corniches de projet symbolique global comme il peut y avoir des programmes iconographiques entiers sur les tympans ou les chapiteaux. Il semble, en revanche, que certains modillons, considérés séparément, recèlent un message. Sans doute, faut-il éviter deux écueils dans la lecture des modillons : voir trop ou trop peu. Mesure, cas d'espèce, emplacement et contexte sont des voies d'approche pour le non-spécialiste qui veut voyager à travers le temps des pierres.
De nos jours, la force expressive du sculpteur demeure même si son sens plénier n'est pas parfaitement retrouvé. Nos contemporains peuvent au moins se retrouver à ce niveau, même si la mémoire des pierres exprime plus profondément comment une partie de l'humanité s'est un temps définie avec ses problèmes, sa façon de voir et ses tentatives de se perfectionner elle-même ainsi que le monde dans lequel elle se situait. L'art des modillons est une véritable plongée dans la vie quotidienne de nos bâtisseurs d'églises romanes. Tout y est : le travail, le métier et l'art de bâtir, les échanges et le partage des calepins entre collègues, les objets de la vie quotidienne (le tonneau, la barrique, la carafe), l'érotisme - tant le plaisir solitaire que le plaisir partagé - l'environnement naturel, l'imaginaire, l'humour, la dérision.
Contrairement à l'intérieur de certaines églises, il n'y a pas de cohérence sur le décor des chevets. Au Moyen Âge, tout comme aujourd'hui, on ne peut pas et on ne doit pas réduire l'Art à une fonction utilitaire qui vise une « clientèle » particulière dans le but de lui délivrer un message déterminé. Les tailleurs de pierre romans ne peuvent échapper à ce principe, même quand ils construisent des églises. Ils étaient contraints dans la réalisation du décor intérieur et dans celui des portails. Ils avaient besoin, comme tout artiste quelle que soit l'époque, d'un espace de liberté. Liberté de s'exprimer pour eux-mêmes, d'exprimer leur ressenti du moment, leur bonheur, leur tristesse, leur propre imaginaire, etc.
L’art roman : une porte grande ouverte sur les divagations ésotériques - Michel Pastoureau
Certains modillons peuvent prendre un caractère négatif et sont parfois situés côté Nord d'un édifice. Les signes maçonniques sont souvent présents, notamment le triangle. On retrouve cette image sur de nombreux édifices. Certains historiens de l'Art n'hésitent pas à dire que le portrait de l'homme qui porte ce signe est celui du Maître d'Œuvre (le chef de chantier). Par exemple, sur la façade de l’église Saint-Denis de la Celle-Condé, une barbe tressée séparée, formant un triangle ponté vers le haut (le céleste, l’initiation) est visible, suggérant une profonde réflexion du Maître d’œuvre sur la beauté et la solidité de l'église.
À sa genèse, la lecture des modillons avait pour effet de produire l’éveil spirituel dans l’instantané, saisissant via cet art et cette architecture romane un « Enseignement », un « langage » à images. Le maître maçon qui maîtrisait bien les techniques romanes a sans doute travaillé sur d’autres chantiers.
Diversité des Thèmes et des Motifs
Le petit monde plein de saveur des modillons est loin d'être uniforme ; les formules ornementales offrent continuellement des surprises. Ils peuvent être historiés, illustrant un thème, décorés de scènes à personnages, ou purement décoratifs avec des motifs géométriques, des représentations d'objets d'usage courant, d'animaux familiers ou de feuillages.
Les modillons de Bruère-Allichamps, réalisés dans du calcaire, présentent la diversité des genres : des visages féminins, des scènes érotiques, des feuillages, des entrelacs et autres bestiaires, les « sept péchés capitaux », et bien d’autres images de pierre. Certaines provoquent l’étonnement, d’autres l’émotion. On y trouve beaucoup de masques, d’animaux les plus divers et les plus curieux, des portraits, souvent de beaux visages féminins.
Parmi les motifs les plus frappants, on peut observer des têtes humaines taillées en faible relief, comme le modillon de Deuil-la-Barre (Val-d’Oise), datant du 1er quart du XIIe siècle, où les yeux sont formés de deux cercles dégagés en cuvette, le nez d’un triangle et la bouche d’une simple fente.
D'autres modillons présentent une iconographie plus complexe et parfois énigmatique. Des figurations animales, avec la langue tirée, pourraient avoir une connotation initiatique, la langue étant l'organe de la parole, pouvant exprimer à la fois la vérité et le mensonge. D'autres figures humaines portent les mains aux oreilles, exprimant le refus d'écouter ou d'entendre, restant sourd à la parole transmise, au Verbe. Des images érotiques, comme des corps nus, sont également présentes. Des croix dont les branches se terminent par un cercle expriment un sens d'unification avec la partie divine. Des combinaisons de croix et de triangles suggèrent une essence commune, un médium entre le spirituel et le terrestre.
Les modillons offrent également des portraits, comme ce beau visage de femme extrait d’un modillon de Neuilly-en-Dun. La possibilité que la dame ait posé « en cheveux », c'est-à-dire sans coiffe, ce qui était impensable au Moyen Âge en dehors de l'intimité du couple, soulève des questions sur la liberté artistique et la représentation de la société de l'époque.
Le Modillon : Un Miroir de la Société Médiévale
Ce petit patrimoine roman, interrogé dans son profond silence, constitue un riche document d'histoire. Les édifices romans, s'ils ont tendance à devenir un domaine réservé aux historiens de l'art, furent un jour l'expression d'une jaillissante manifestation de vie. C'est cette énergie vitale créatrice que manifeste cet aspect de l'art populaire que sont les modillons. Cet art, quoique marginal, mérite de ne pas être ignoré car il demeure une représentation de la culture médiévale.
Les modillons, sur lesquels les sculpteurs se sont exprimés librement et de manière totalement anonyme, comblent une infime partie de notre manque de connaissance sur ces tailleurs de pierre, leurs conditions de travail, l'apprentissage de leur art, leurs origines, leur niveau de spiritualité ou leur degré d'initiation. C’est très rare, à l’époque romane, que la sculpture soit signée. Il est d’ailleurs probable que leur signature ou leur dédicace était située sur la partie peinte des chapiteaux (Xavier Barral). L'immense majorité des artistes romans sont restés dans l'anonymat, à l'exception notable de Magistri Humbertus à qui l'on doit les chapiteaux de la tour porche de Saint-Benoît-sur-Loire ainsi que très vraisemblablement ceux de l’église de Méobecq dans l’Indre.

Le modillon est une véritable plongée dans la vie quotidienne des bâtisseurs d'églises romanes. On y trouve des scènes d'intimité, des monstres, des animaux les plus divers et les plus curieux, des sujets laissant perplexe, des visages. La création ne souffrait en somme aucune limite. Il y a autant de modillons présentés qu’il y eut d’inspiration et d’imagination venant de sculpteurs qui se sont réellement fait plaisir.
La Fragilité du Patrimoine et l'Importance de sa Préservation
La détérioration des modillons est une réalité. L'usure de la pierre, l'exposition aux vents et aux pluies, notamment sur le flanc Nord des édifices, contribuent à rendre ces œuvres moins lisibles. Des constatations de détérioration de peintures murales, de moussu sur les dalles, d'infiltrations d’eau ou de suintements inopinés sur une paroi sont malheureusement fréquentes dans certaines églises, en particulier sur les parties les moins ensoleillées et les plus exposées.
C'est pourquoi des initiatives comme celle de l'association Ad'Vienne sont essentielles. Cette association a choisi de mettre en lumière "cette armée de petits monstres" en organisant une exposition estivale consacrée aux modillons remarquables de l'église de Vienne-en-Bessin. L'église de Vienne-en-Bessin (XIe siècle), comme celles de Ryes et de Vaux-sur-Seulles, est renommée dans le Bessin pour ses modillons. Bertrand Bailleul, président de l'association Ad'Vienne, souligne le mystère qui entoure ces curieux modillons de l'église Saint-Pierre et Saint-Gorgon, notant que plusieurs théories s'opposent et qu'aucune explication n'est avérée scientifiquement.
Pour rendre ces sculptures accessibles, l'association a fait appel à Christian Bécot, un spécialiste de la stéréoscopie (photographie en 3D). Les prises de vues saisissantes et la vision en relief des modillons sont incontournables pour leur mise en valeur artistique et leur compréhension thématique. L'exposition présente une quarantaine de modillons commentés par d'illustres médiévistes. Cependant, la source originelle n'a pu être remontée, laissant place à diverses hypothèses. Le père Turmel, curé de la paroisse, penche pour un imagier « voué à l'enseignement du catéchisme pour une population qui ne sait ni lire, ni écrire ». Certains universitaires suggèrent que « les sculpteurs, fatigués des scènes bibliques, aient laissé libre cours à leur fantaisie ». Une autre interprétation propose que ce soient des portraits des habitants de l'époque, hypothèse sans fondement scientifique mais suscitant l'intérêt.
Les Modillons dans le Contexte de l'Art Gothique
Bien que les modillons soient une caractéristique emblématique de l'architecture romane, il est important de noter leur évolution et leur présence dans les premières phases de l'art gothique, où ils tendent à se transformer. Avec l'émergence du gothique, l'ornementation se déplace progressivement vers d'autres éléments structurels et décoratifs, tels que les gargouilles. Les gargouilles gothiques, bien que partageant une fonction de déversement des eaux de pluie, se distinguent des modillons par leur esthétique et leur utilité. Le modillon est un élément ornemental, un corbeau qui soutient la dernière ligne de pierre juste avant la toiture. Les gargouilles, en revanche, sont des conduits sculptés, souvent sous forme de créatures fantastiques, qui évacuent l'eau loin des murs, protégeant ainsi l'édifice.
Ainsi, si l'art gothique développe de nouvelles formes d'ornementation, le souvenir des modillons subsiste comme une expression du génie populaire et de la liberté créative des bâtisseurs médiévaux, un témoignage de la vaste gamme de sujets et de motifs modillonaires.
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