Claude Monet et la Saga des Nymphéas : Une Vie Engloutie dans la Lumière

Que fait un artiste tandis que son pays plonge dans la guerre ? Quand on est en 1914, et que l’artiste s’appelle Claude Monet, il peint. Obstinément. À y engloutir une vie entière. Douze ans avant sa mort, alors que la Grande Guerre venait d’éclater, Monet s’était absorbé dans la peinture en même temps que dans la solitude. Cette fois, le peintre ne s’était pas réfugié à Londres comme il l’avait fait lors de la guerre franco-prussienne, en 1870. Il s’est enfermé à Giverny, cette maison dans l’Eure achetée trente ans plus tôt, à mi-chemin entre Paris et Le Havre, d’où il venait. Entreprenant alors d’achever là ce qui restera sa série la plus célèbre autant qu’un tour de force : les Nymphéas. Cet ensemble unique, véritable "Sixtine de l’impressionnisme", selon l’expression d’André Masson en 1952, offre un témoignage de l’œuvre du dernier Monet conçu comme un véritable environnement et vient couronner le cycle des Nymphéas débuté près d’une trentaine d’années auparavant.

Les Racines d'une Révolution Artistique : De Paris au Havre

Né en 1840 à Paris et ayant grandi au Havre, Claude Monet est un artiste qui a profondément marqué l'histoire de l'art. Sa passion pour la peinture s'est manifestée dès son plus jeune âge. C’est au contact du peintre Eugène Boudin (1824-1898) qu’il s’initie à la représentation de la nature en peinture. Il arrive à Paris en 1859 et entre dans l’atelier de Charles Gleyre (1806-1874) où il fait la connaissance des peintres Pierre-Auguste Renoir (1841-1919), Alfred Sisley (1839-1899) et Frédéric Bazille (1841-1870). Monet, avec sa vision avant-gardiste, a cherché à capturer l'essence même des paysages et des moments, en se concentrant sur les nuances de lumière et de couleur. Au lieu de suivre les conventions académiques rigides de son époque, il a adopté une approche plus libre, utilisant des coups de pinceau rapides et des compositions audacieuses pour saisir l'instantanéité d'une scène. Cette quête de l'instant éphémère l'a conduit à créer des séries de tableaux, où un même sujet est dépeint sous différents éclairages ou à différents moments de la journée.

Monet fréquentait dans la capitale quelques ateliers et des peintres qui, comme lui, tournaient le dos à l’académisme. Ils s'appelaient Cézanne, Pissarro ou Berthe Morizot, et avaient exposé ensemble pour la première fois, en 1874. On ne disait pas encore “impressionnisme” mais c’est bien à partir d’un des tableaux de Monet, Impression, soleil levant, achevé en 1873, qu’un critique d’art ironique avait étrillé le petit groupe d’avant-garde. Le mot était né.

Claude Monet, auto-portrait ou portrait du peintre vers 1899

Giverny, le Sanctuaire et l'Atelier à Ciel Ouvert

Le jardin de Giverny est bien plus qu'un simple jardin pour Claude Monet; c'est son sanctuaire, son atelier à ciel ouvert. Acquis en 1883, ce petit coin de paradis en Normandie est rapidement devenu la principale source d'inspiration de l'artiste. Très vite, il avait détourné un bras de rivière, façonné sur son terrain un étang pareil à un tableau sous les guirlandes des saules pleureurs, et en avait ciselé le jardin à la manière d’une toile que le peintre avait parsemée de plantes exotiques. Et notamment ces nénuphars, que Monet affectionnait dans des espèces rares par centaines, et à quoi il dédiera ses dernières années et la lumière des Nymphéas. Monet, avec une vision précise en tête, a méticuleusement aménagé ce jardin, créant un étang orné de nénuphars, de saules pleureurs et de petits ponts. Chaque élément, chaque plante a été choisi et placé avec soin pour former un tableau vivant. C'est dans ce cadre idyllique que Monet a passé des heures à peindre, capturant les reflets de l'eau, les ombres des arbres et la lumière changeante. Le jardin de Giverny n'était pas seulement un lieu de résidence pour Monet, mais aussi un espace de création, où chaque recoin, chaque fleur, chaque reflet devenait une source d'inspiration inépuisable pour ses œuvres. C’est un jardin «en avance» qui, au gré d’une météo changeante et délicieusement normande, se déploie dans l’antre de Claude Monet.

Le jardin d'eau de Giverny avec le pont japonais et les nymphéas

Les Nymphéas : Une Quête Obsessionnelle de Lumière et de Couleur

Les Nymphéas de Monet, une série de quelque 250 toiles au total, aujourd’hui disséminées aux quatre coins du globe, et qu’on croise au détour des collections permanentes d’un musée, ne sont pas le fruit du hasard, mais plutôt l'aboutissement d'une profonde introspection et d'une observation minutieuse de la nature. L'artiste, toujours en quête de capturer l'essence des paysages, a été particulièrement touché par la beauté des étangs et des fleurs d'eau. Les reflets changeants, les nuances de lumière à différentes heures de la journée, et la tranquillité des eaux l'ont profondément inspiré. Ces éléments ont offert à Monet une toile vivante, un tableau en perpétuelle évolution, où la lumière, la couleur et la texture se mêlent en une danse harmonieuse.

Monet, toujours plus obsessionnel à mesure que les années passaient, n’avait pas achevé sa tâche. On le trouvait toujours à l’atelier, à retoucher un aplat de matière, à rehausser la lumière d’un ricochet.

L'Évolution de la Série

Les Nymphéas de Monet ne sont pas restés statiques. Au fil des années, la série a évolué, reflétant les changements dans la vision et l'état d'esprit de l'artiste. Les premières œuvres étaient plus détaillées, avec une représentation claire des fleurs et des reflets. Avec le temps, les tableaux sont devenus plus flous, plus abstraits, mettant l'accent sur l'atmosphère plutôt que sur les détails précis. Cette transition vers l'abstraction montre la volonté de Monet de transcender la simple représentation pour toucher l'essence même de la nature.

Les Techniques Utilisées

Monet a adopté des techniques innovantes pour donner vie à ses Nymphéas. Utilisant des coups de pinceau rapides et légers, il a réussi à saisir l'instantanéité d'une scène. Plutôt que de se contenter de peindre ce qu'il voyait, il cherchait à capturer ce qu'il ressentait. Cette approche émotionnelle, combinée à l'utilisation audacieuse de la couleur, a donné à ses tableaux une dynamique et une profondeur uniques.

La Lumière et la Couleur

La lumière et la couleur sont au cœur des Nymphéas. Monet était fasciné par la manière dont la lumière changeait au fil de la journée, influençant les couleurs et les ombres. Plutôt que de se contenter d'une palette fixe, il a choisi des teintes variées pour dépeindre les mêmes scènes à différents moments. Les bleus, les roses, les verts et les jaunes fusionnent, créant une harmonie visuelle qui évoque la beauté éphémère de la nature. C’est ainsi que Claude Monet travaillait à attraper les rais de la lumière à mesure que ses obliques s’inclinaient sur la nature avec le jour.

La Perception de la Nature

Pour Monet, la nature n'était pas un simple sujet à peindre; c'était une entité vivante, changeante et mystérieuse. Dans ses Nymphéas, il ne cherche pas à reproduire une image fidèle, mais à transmettre une sensation, une émotion. Chaque tableau est une invitation à voir la nature non pas comme un simple paysage, mais comme une expérience sensorielle, où la vue, le toucher et même le son se combinent pour créer une symphonie de sensations.

La Grande Guerre et la Genèse d'une Œuvre Monumentale

Le travail sur ces supports gigantesques - 93 mètres linéaires une fois mis bout à bout - avait pris corps alors que la guerre s’amorçait, et que Monet se remettait mal de la mort d’un de ses fils, en 1914. À laquelle succéderait, bientôt, celle de sa femme. Et si, souvent, Monet peignait en plein air, il pleut aussi en Normandie. Aussi le peintre finira-t-il par faire construire, chez lui, en 1916, un atelier à la lumière zénithale et aux proportions compatibles avec ce défi en vingt-deux exemplaires, dont les dimensions peuvent excéder six mètres de long.

LE JARDIN DE CLAUDE MONET À GIVERNY EXPLIQUÉ ET RACONTÉ PAR LE JARDINIER QUI L’A FAIT RENAÎTRE

L'Amitié Indéfectible de Monet et Clemenceau

Pour lui, le vainqueur de la Grande Guerre était d’abord cet ami intime, de onze mois son cadet. Un provincial, comme lui, croisé dans sa jeunesse, à Paris, avant que les deux hommes ne se perdent de vue. Clemenceau avait fait médecine comme son père mais il donnait surtout dans le journalisme. Il venait alors d'être élu député républicain, et de se faire connaître pour un discours historique, en 1876, à l’Assemblée pour réclamer l’amnistie générale des communards.

Lorsque Clemenceau et Monet finissent par se recroiser, à partir de 1890, le peintre, originaire du Havre modeste, avait déjà gagné quelques lettres de noblesse. Clemenceau, lui, avait beaucoup voyagé, et même passé plus de quatre ans aux États-Unis, correspondant du journal Le Temps, bien avant de devenir, par deux fois, président du Conseil, sous la Troisième République (de 1906 à 1909 puis de 1917 à 1920). C'est lui qui achèvera d’installer la renommée du peintre. Il y mettra passion et opiniâtreté.

Les deux hommes ne se quitteront plus et dans leur correspondance, on découvre maintes invitations que Clemenceau ne cesse de renouveler, priant son ami, de plus en plus reclus, de le rejoindre, ici en Vendée pour des vacances d’été, là en voyage en Grèce pour la lumière, ou encore en Espagne. Lui-même finira par acheter à Bernouville, à côté de Giverny, un petit château. C’est de là qu’il suivra, avec enthousiasme et familiarité, les avancées du peintre qui révolutionnait la peinture. Quelques photographies témoignent des moments qu’ils partagent au jardin, des promenades qu’ils font dans la campagne normande où il n’était pas rare qu’on retrouve le peintre devant quatre chevalets, à même un champ de coquelicots ou devant une meule de blé.

De politique, presque jamais. Clemenceau, qui avait bien connu d’autres peintres dans sa jeunesse, intervenait régulièrement en faveur des artistes. Jusqu’à faire pression, par exemple, sur le Louvre, après que le grand musée parisien avait refusé d’accueillir dans ses collections une toile d’Édouard Manet. Par deux fois déjà, dans le passé, Manet avait fait le portrait de Clemenceau. Mais son lien à Claude Monet était sans pareil, et ses efforts pour le rassurer, l’encourager, le consacrer, incomparables. De lui, “le Tigre” écrira sur le tard qu’il lui devait d’avoir “appris à comprendre la lumière”.

Avant celle-là, d’autres lettres étaient belles, déjà. Comme celle-ci, qui date de décembre 1899, où le futur ministre se révèle sous un jour nouveau tandis qu’il écrit au peintre : “J’ai vu que l’homme était chez vous à la hauteur de l’artiste, et ce n’est pas peu dire. . . Et voilà maintenant que, sans ma permission, vous me bombardez de ce monstrueux caillou de lumière. Je demeure stupide et ne sais plus que dire. Vous taillez des morceaux de l’azur pour les jeter à la tête des gens. Il n’y aurait rien de plus bête que de vous dire merci. On ne remercie pas le rayon du soleil.”

Le Don à la France et la Naissance du Musée de l'Orangerie

Aussi, sitôt la guerre achevée, et reçue cette lettre du 12 novembre 1918 postée au lendemain même de l’armistice, Clemenceau, avait répondu vigoureusement : il arrivait. Et le voilà, dès le 18 novembre, à Giverny, pour découvrir le travail accompli durant ces mois où lui faisait la guerre, et admirer cette œuvre monumentale qui ne ressemblait à aucune autre. Le voici, aussi, qui, déjà entreprend de négocier : il veut convaincre Monet de céder à la France non pas deux panneaux seulement, mais l’intégralité de la série, dans tout son gigantisme. Offerts par le peintre Claude Monet à la France le lendemain même de l'armistice du 11 novembre 1918 comme symbole de la paix, les Nymphéas sont installés selon ses plans au musée de l'Orangerie en 1927, quelques mois après sa mort.

D’emblée, Clemenceau s'était parfaitement représenté ces grands tableaux à Paris. Pour eux, il avait l'ambition d'un lieu à la hauteur de leur vibration. Il y entendait, aussi, un espace à la grandeur du talent de son ami Monet. Le musée des Arts décoratifs ou cette annexe du musée Rodin, un temps envisagée, lui semblaient trop étriqués : Clemenceau appuiera de tout son prestige le choix des anciennes serres dévolues aux hivers rugueux des orangers des Tuileries. C'est ainsi que verra le jour le musée de l’Orangerie - un mausolée à Claude Monet, façonné de son vivant par le maître en personne, et remodelé sur mesure pour ces œuvres hors norme : certaines salles sont ovales. Le peintre, à vrai dire, se révélera terriblement interventionniste durant tout le chantier. Déjouant coups de gueule et revers dans les travaux, Clemenceau, tout du long, s’en mêlera pour s’assurer que le projet voie le jour. À Giverny, il suivait, à chacun de ses passages, le travail de Monet. Il le rassurait, aussi, tandis que depuis cet ermitage, le peintre se recroquevillait toujours plus sur sa peinture. À Paris, il apaisait l’architecte en lutte avec les exigences de l’artiste, et réaffirmait au besoin le bien-fondé de ce musée à la gloire d’un artiste vivant.

Depuis 1927, c'est au musée de l'Orangerie, à Paris, qu'on peut découvrir le vaste ensemble de panneaux grands formats de la série "Les Nymphéas" de Monet. Mais aussi, cette vingtaine de grands panneaux décoratifs monumentaux, la grande œuvre du peintre à la fin de sa vie, que l’on peut découvrir au musée de l’Orangerie, dans le jardin des Tuileries, à Paris.

Intérieur du musée de l'Orangerie avec les grandes Nymphéas de Monet

Le Défi de la Vision et l'Obstination Créatrice

Mais Monet, toujours plus obsessionnel à mesure que les années passaient, n’avait pas achevé sa tâche. On le trouvait toujours à l’atelier, à retoucher un aplat de matière, à rehausser la lumière d’un ricochet. C’est précisément là, sur les bas-côtés du génie qui résiste et dans la solitude de l’immersion qui parfois fait boire la tasse, qu’un bref texte d’une trentaine de pages de Jean-Philippe Toussaint, paru en mars 2022 chez Minuit, nous guide. Justement auprès du peintre, vieux et barbu, qui s'angoisse et qui s'obstine. Autant dire, en plein tourment : si les Nymphéas sont la grande œuvre de Monet, et que lui-même, dans sa correspondance, en parle comme d’une “entreprise”, ils sont aussi son idée fixe. Et sans doute, encore, la grande aventure psychique de la fin de sa vie.

Car Monet, à mesure que les années ont passé, avait fini par avoir de mauvais yeux. C’était la cataracte. C’était opérable. Et Clemenceau, justement, lui avait trouvé à Paris ce médecin - le meilleur, l’assurait-il, un ami personnel en qui il avait toute confiance. Mais le peintre résistait à se faire opérer, terrorisé à l’idée d’y laisser la vue pour de bon. Or lui n’en démordait pas : les Nymphéas n'étaient pas achevés, et ses tableaux l’attendaient, à l’atelier, pour une retouche, une vision, un geste. Quelque chose d’une urgence en pas chassés qui finissait par donner l’impression que l’œuvre reculait toujours un peu. Le peintre ne livrera jamais les toiles : jusqu’à sa mort, en 1926, Claude Monet négociera toujours une ultime retouche à l'atelier.

Claude Monet dans son atelier à Giverny, devant les Nymphéas

Persévérance ou obstination, l’affaire aura bien failli leur coûter leur amitié, à Monet et Clemenceau. Car alors qu’il avait promis les panneaux au grand homme de 1918, le peintre s’était dédit au dernier moment. La lettre, acquise récemment aux enchères, date de 1925, et on y lit, sur trois pages à l’encre bleue : “Mon bon ami, je vais vous faire de la peine, mais je n'ai plus la force de lutter et il me faut dire une fois la vérité. Ma vie est une torture. Je ne suis plus bon à rien. J'ai beau vouloir aboutir, je n'arrive qu'à tout perdre. Bref, je ne peux exécuter ce à quoi je me suis engagé. On voudra me convaincre, on pourra me menacer et rien n'y fera ; et tant que je serai vivant la donation promise ne sera exécutée. Je suis prêt à rembourser à l’état les dépenses faites, je suis tout disposé à le dédommager par le don de ma collection. C’est tout et je vais l’écrire à M. Léon. Je suis vieux bouleversé bien malheureux”.

Furieux de voir son ami manquer à sa parole, Clemenceau lui avait répondu d’un courrier nerveux et salé, posté le lendemain même : c'était là “un délire d’enfant raté”, “une injure”. Toute la lettre mérite d’être lue tant elle dit à la fois de ce qu’ils étaient l’un pour l’autre, et encore de ce que chacun pouvait dire de soi, au creux de l’intimité de cette amitié profonde.

Portrait de Claude Monet en 1899

“Si vieux, si entamé qu'il soit, un homme, artiste ou non, n'a pas le droit de manquer à sa parole d'honneur - surtout quand c'est à la France que cette parole fut donnée. J'allais vous écrire pour vous demander d'aller déjeuner avec vous dimanche. J'y renonce absolument, et si vous maintenez follement votre décision, j'en prendrai une aussi qui me sera plus douloureuse peut-être qu'à vous-même. En écrivant à Léon, sans même m'avoir donné l'occasion d'une parole, vous avez essayé, comme tous les hommes faibles, de vous couper les ponts. C'est une injure que mon amitié ne méritait pas. Je vous savais capable de folies. Je n'avais pas prévu celle-là. Vous parlez de dommages à l'État. Quelle misère ! C'est à vous-même que, par un caprice insensé, vous faites la pire injure. Vous êtes vieux et diminué dans votre vision. Mais votre génie vous est resté. Vous voulez faire que ce soit un malheur pour vous. Mon assentiment à ce cruel caprice vous sera refusé. Si vous êtes diminué dans votre vision, c'est que vous l'avez voulu en laissant aggraver le mal de l'œil opéré et en refusant comme un mauvais enfant, de laisser opérer l'autre. Cependant il s'est produit un véritable miracle. Vous avez pu peindre et vous avez peint plus grand et plus beau que jamais. Le reste je n'ai pas à le rappeler. Votre conscience, volontairement meurtrie de vos propres mains, vous le rappellera jusqu'à votre dernier soupir. Je vous dis la vérité toute nue, n'ayant plus rien à ménager avec vous. Et maintenant voici qu'un délire d'enfant gâté s'empare de vous. Vous avez décidé que votre peinture ne valait rien, et bien que tous ceux qui ont vu les panneaux les déclarent d'incomparables chefs-d'œuvre, bien que vous fussiez très content d'eux à notre dernière entrevue, vous reprenez cyniquement votre parole en déclarant que même confirmée par votre signature elle a valet de zéro. Je croirais me déshonorer, à mon tour, si je discutais avec vous la question ainsi posée. Vous m'avez écrit en Vendée : "Quoi qu'il arrive, ma parole sera tenue". J'en étais là de vos promesses. Je ne m'en laisserai pas déloger. Si je vous aimais, c'est que je m'étais donné au vous que je vous voyais être. Si ce n'est plus ce vous, je resterai l'admirateur de votre peinture, mais mon amitié n'aura plus rien à faire avec ce nouveau vous. Je suis vieux, moi aussi, et j'ai reçu des coups qui, à mes yeux, ne m'ont pas diminué. Mon ambition pour vous était que vous en puissiez dire autant.”

L'Héritage des Nymphéas : Un Impact Durable sur l'Art Moderne

Deux ans plus tard à peine, c'est toutefois Clemenceau en personne qui inaugure, à Paris, le musée de l’Orangerie. Entre-temps, Monet est mort. Emporté, le 5 décembre 1926, par un cancer du poumon. Son œuvre pouvait désormais quitter l’atelier de Giverny, et s’accrocher, enfin, à la vue de tous. Ainsi leur amitié avait-elle finalement survécu aux Nymphéas : aux obsèques de Monet, dans les brumes hivernales de Giverny, le Tigre est là. Sur les photos de l’enterrement, on ne voit même que lui, au premier rang, avec sa canne et son chapeau melon à la main. Jusqu’au bout, il veille, réclame de se tenir à deux pas de la fosse : il veut “voir descendre Monet”.

Devant la foule qui finalement est venue, Clemenceau peste encore un peu. Le peintre avait pourtant bien précisé : “Surtout, rappelez-vous bien que je ne veux ni fleurs ni couronnes”. Avertis par convenance mais un peu tard, les amis avaient été priés de ne pas se déranger, et on avait remercié le préfet de surtout se garder d’un discours. Bonnard, Vuillard, Pissarro, cependant, avaient fait le déplacement. “Pas de noir pour Monet !”, s’était récrié Georges Clemenceau, à la vue du drap mortuaire qui recouvrait le cercueil du peintre. In extremis, il l’avait fait remplacer par une toile de coton aux couleurs de violettes et d’hortensias. Monet avait été très clair : “Il serait vraiment sacrilège de saccager, à cette occasion, toutes les fleurs de mon jardin.”

Georges Clemenceau aux obsèques de Claude Monet en 1926

Les Nymphéas de Monet ont profondément influencé l'art moderne. En rompant avec les conventions académiques et en explorant de nouvelles techniques et approches, Monet a ouvert la voie à l'abstraction et à l'expressionnisme. Ses tableaux, avec leur jeu audacieux de lumière et de couleur, ont défié les perceptions traditionnelles de l'art et ont inspiré de nombreux artistes du XXe siècle. Les Nymphéas sont plus qu'une simple série de tableaux; ils représentent une révolution, une transition vers une nouvelle ère où l'émotion prime sur la représentation exacte.

Bel arrière-petit-fils de Claude Monet, Philippe Piguet nous fera, cette saison, l’honneur de lectures conférences dans l’incontournable salon-atelier ! S’appuyant sur des extraits de correspondance et des archives familiales, il nous ouvrira quelques fenêtres sur le parcours pictural et personnel du peintre givernois. Ainsi, le jeudi 27 avril évoquera-t-il «Monet à Giverny, une vie au quotidien». Le jeudi 8 juin, l’historien et critique d’art s’intéressera à «Monet en voyage - Londres, Norvège, Espagne, Venise».

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