Au cœur des paysages automnaux, alors que la plupart des plantes entrent en dormance, le lierre déploie une floraison tardive et généreuse, offrant une manne vitale pour une multitude d'insectes. Cette plante grimpante, souvent mal comprise et parfois décriée, se révèle être un pilier de la biodiversité, soutenant notamment les populations d'abeilles solitaires comme la Colète du lierre (Colletes hederae) et les syrphes, ces mouches mimétiques aux allures d'abeilles.

La Colète du Lierre : Une Abeille Solitaire à l'Heure Tardive
Les collètes sont des abeilles solitaires qui creusent des nids dans les sols meubles. Parmi elles, la Colète du lierre (Colletes hederae) se distingue par son cycle de vie étroitement lié à la floraison de cette plante. Les adultes de cette espèce apparaissent en fin d'été, avec les mâles précédant les femelles de quelques semaines. Cette abeille solitaire a une allure d'abeille, avec un thorax roux et recouvert d'une pilosité dense. Elle niche dans des endroits sablonneux ou argileux, souvent sur des talus.
La reproduction de la Colète du lierre est intrinsèquement liée au lierre. Les femelles collectent le pollen du lierre, mais aussi des astéracées, dont elles garnissent les loges de leurs nids. C'est dans ces loges que sont pondus les œufs, et où les larves se développeront en se nourrissant de ce précieux butin. Le cycle de vie de la Colète du lierre est un exemple frappant de coévolution, où une espèce animale dépend étroitement d'une ressource végétale spécifique, apparaissant précisément au moment où celle-ci est la plus abondante. L'identification de la Colète du lierre se fait par sa forte pilosité rousse sur le thorax et son abdomen sombre orné de larges bandes pileuses de couleur chamois à l'apex des tergites, qui font plus d'un tiers de la largeur de ces derniers.
Les Syrphes : Les Mouches Aux Allures d'Abeilles, Artisans de la Pollinisation et Prédateurs de Pucerons
Au sein de l'ordre des diptères, communément appelés mouches, la famille des syrphidés, ou syrphes, occupe une place particulière. Avec environ 500 espèces recensées en France, ces insectes jouent un rôle crucial dans l'écosystème, tant par leur participation à la pollinisation que par l'action régulatrice de leurs larves sur les populations de pucerons.
Les adultes de syrphes, mesurant généralement entre 7 et 15 mm, arborent souvent des rayures jaunes et noires qui les font ressembler de manière troublante à des abeilles ou des guêpes. Cette ressemblance n'est pas fortuite ; il s'agit d'un mécanisme de défense appelé mimétisme. Les prédateurs, ayant déjà eu une mauvaise expérience avec des insectes piquants comme les abeilles ou les guêpes, ont tendance à éviter ceux qui affichent des couleurs similaires. Les syrphes, dépourvus de dard, bénéficient ainsi d'une protection efficace grâce à cette "fausse identité". Contrairement aux abeilles, les syrphes ne possèdent qu'une seule paire d'ailes, une caractéristique clé pour les différencier. De plus, leur taille est généralement plus fine et ils n'ont pas la "taille de guêpe" caractéristique. Le syrphe ceinturé (Episyrphus balteatus), l'une des espèces les plus communes dans les jardins, mesure entre 7 et 11 mm et peut se déplacer en groupe à l'automne.

La biologie des syrphes est fascinante. Les femelles déposent leurs œufs, blanchâtres et d'environ 1 mm, isolément ou par paquets, souvent au cœur de colonies de pucerons. Après une semaine d'incubation, les larves naissent. Ces larves, dépourvues de pattes, de couleur blanche ou vert translucide, sont de redoutables prédateurs. Elles peuvent consommer jusqu'à 300 pucerons en une nuit, bien qu'elles n'en mangent réellement que 30 à 40. Ce rôle de prédateur naturel est d'une grande importance pour le contrôle des populations de pucerons dans les jardins et les cultures. Certaines espèces de larves de syrphes se nourrissent également de débris organiques ou de végétaux en décomposition, contribuant ainsi au recyclage de la matière.
Environ 15 jours après l'éclosion, la larve atteint le stade nymphal. L'adulte émerge deux semaines plus tard. Contrairement aux larves, les adultes se nourrissent de pollen et de nectar, participant activement à la pollinisation des fleurs, tout comme les abeilles. Ils sont remarquablement rapides et possèdent une aptitude au vol stationnaire caractéristique.
Contrairement à certaines idées reçues, les syrphes sont inoffensifs pour l'homme. Ils sont incapables de piquer car ils ne possèdent pas de dard. Leur régime alimentaire à l'état adulte, composé de nectar et de pollen, en fait des pollinisateurs précieux. En hiver, les syrphes hibernent rarement à l'état adulte, préférant le stade larvaire ou nymphal dans des abris variés.
Le Lierre : Plus qu'une Simple Plante Grimpante
Le lierre (Hedera helix), souvent perçu comme un simple couvre-sol ou un envahisseur potentiel des murs et des arbres, est en réalité une plante d'une importance écologique capitale, surtout à l'automne. Son cycle de vie singulier, où il passe d'une forme rampante aux feuilles découpées à une forme arborescente grimpant sur des supports, lui confère des caractéristiques uniques. Le lierre est "hétérophylle", c'est-à-dire qu'il présente deux types de feuilles distincts au cours de son développement.

Contrairement à la croyance populaire, le lierre n'est pas un parasite des arbres. Il utilise simplement le tronc comme support pour atteindre la lumière, s'y accrochant grâce à des racines adventives et des crampons. Il ne se nourrit pas de la sève de l'arbre et n'endommage pas son écorce. De même, sur les murs, le lierre n'abîme la maçonnerie que si celle-ci est de mauvaise qualité, s'insinuant dans les fissures existantes. Pour la végétalisation de façades, une taille régulière peut être nécessaire pour le contenir.
L'apport du lierre à la biodiversité est phénoménal, particulièrement en automne. Sa floraison tardive, souvent fin août et se prolongeant pendant plusieurs semaines, offre une source essentielle de nectar et de pollen à une période où les ressources florales se font rares. Cette floraison profite à une multitude d'insectes :
- Les abeilles domestiques (Apis mellifera) : Elles y trouvent un pollen d'un beau jaune doré, riche en protéines, indispensable à l'élevage du couvain d'automne. Le nectar permet la production d'un miel spécifique, au goût rappelant l'odeur des fleurs de lierre, dont la cristallisation est fine. Ce miel est généralement laissé aux abeilles comme provision d'hiver.
- Les abeilles sauvages : Outre la Colète du lierre, d'autres espèces d'abeilles sauvages profitent de cette ressource tardive.
- Les syrphes : De nombreuses espèces de syrphes, y compris des espèces migratrices, sont attirées par les fleurs de lierre.
- Les papillons : Des espèces comme le Vulcain, le Paon du jour, et le papillon citron utilisent le lierre pour se nourrir avant l'hibernation ou pour pondre.
- D'autres insectes : Punaises, guêpes et une multitude d'autres butineurs bénéficient de cette floraison tardive.
Au-delà de ses fleurs, le lierre offre d'autres avantages écologiques. Ses baies, qui parviennent à maturité en hiver, constituent une source de nourriture précieuse pour les oiseaux passereaux (merles, grives, rouges-gorges) à une saison où les autres baies ont été consommées. De plus, ses ramures denses offrent des abris pour de nombreuses espèces animales durant la période hivernale. Des études ont d'ailleurs montré que le lierre est l'une des espèces grimpantes qui accueille la biodiversité la plus riche.
Le lierre : utile ou nuisible ?
Accueillir et Favoriser ces Auxiliaires dans son Jardin
Pour observer et bénéficier de la présence de ces précieux auxiliaires, il est possible d'aménager son jardin. La première règle est d'éviter l'utilisation de traitements insecticides, auxquels les syrphes et les abeilles sont particulièrement sensibles.
Privilégier une approche de jardinage plus naturelle implique de :
- Laisser se développer des plantes sauvages ou en semer : Des espèces comme le coquelicot, la menthe, la phacélie, l'achillée millefeuille, les vipérines, la pâquerette, la centaurée, la pimprenelle, les ombellifères et le souci sont riches en nectar et en pollen, nourrissant ainsi les adultes de syrphes et d'abeilles.
- Cultiver des espèces variées : En diversifiant les plantations, on étale la période de floraison, offrant ainsi des ressources continues aux insectes, du printemps à l'automne. Le tournesol, les asters, les cosmos, et bien sûr le lierre, sont particulièrement importants en fin de saison.
- Ne pas tondre trop ras ou trop souvent : Les bandes fleuries et les pelouses laissées un peu plus hautes offrent des abris et des ressources alimentaires.
- Conserver ou construire des abris : Des tas de feuilles, des murets, des fagots de tiges creuses, des hôtels à insectes, des feuillages persistants, des écorces fissurées, et le lierre lui-même, constituent des refuges idéaux pour les syrphes et autres insectes durant l'hiver.
En adoptant ces pratiques, le jardin devient un écosystème plus résilient, où les insectes pollinisateurs et les auxiliaires comme les syrphes peuvent prospérer, contribuant ainsi à la santé et à la vitalité de nos espaces verts. L'observation attentive du lierre en fleurs par une journée ensoleillée d'automne révèle un spectacle fascinant de vie et d'activité, soulignant l'importance de cette plante souvent négligée.