La Nielle des blés et le Miscanthus : Deux Plantes aux Destins Croisés dans le Paysage Agricole

Nielle des blés et Miscanthus

Le paysage agricole moderne est en constante évolution, façonné par les impératifs économiques, environnementaux et sociaux. Au cœur de cette dynamique se trouvent des plantes aux histoires diverses, certaines luttant pour leur survie face à l'intensification des pratiques, d'autres émergeant comme des cultures prometteuses pour l'avenir. Cet article explore deux de ces plantes, la Nielle des blés (Agrostemma githago) et le Miscanthus (Miscanthus x giganteus), en détaillant leurs caractéristiques, leurs défis et leurs rôles potentiels dans l'agriculture et l'écologie.

La Nielle des blés : Une Messicole Ancestrale Face à la Disparition

La Nielle des blés, scientifiquement connue sous le nom d'Agrostemma githago, est une plante fleurie annuelle appartenant à la famille des Caryophyllacées. Son nom de genre, Agrostemma, provient du grec, signifiant "couronne des champs", peut-être en référence à sa beauté ou à son calice en étoile à cinq branches. Son nom commun, Nielle des blés, se réfère à ses graines noires.

Origine et Caractéristiques Botaniques

Fleur de Nielle des blés

Originaire du Proche-Orient, la Nielle des blés s'est installée en Europe de manière hasardeuse, voyageant avec les céréales. Elle est classée parmi les messicoles, c'est-à-dire les plantes qui ne sont pas originaires d’Europe occidentale mais qui s’y sont installées en poussant dans des cultures sans y avoir été semées. Le développement de ces plantes dépend partiellement ou totalement des pratiques agricoles, et elles ne s’épanouissent que difficilement (ou pas du tout) en dehors des champs de céréales.

Cette plante se caractérise par ses feuilles gris-vert, linéaires à lancéolées, opposées sur des tiges dressées grêles et duveteuses. Elle mesure entre 40 et 90 cm, et peut atteindre jusqu'à 1 m de haut. En été, plus précisément entre fin avril et début juin, et parfois jusqu'en août et septembre, elle se pare de jolies fleurs solitaires de couleur magenta tirant sur le pourpre, avec parfois un œil blanc, formant une trompette ouverte. Les corolles de 2 à 4 cm dépassent juste des céréales parmi lesquelles l’espèce pousse essentiellement. Son port est dressé, léger et aérien. Le fruit est une grosse capsule ovoïde qui s’ouvre par 5 valves à maturité, laissant apparaître des graines noires couvertes de protubérances pointues.

Toxicité et Rôle Historique

Graines de Nielle des blés

Historiquement, la Nielle des blés était peu appréciée en agriculture. Ses graines contiennent des saponines, des principes actifs qui peuvent être nocifs à haute dose si elles sont ingérées. Mélangées à la farine, ces graines donnent un goût amer et une teinte bleuâtre au pain. Bien qu'une toxicité avérée pour les humains ne soit pas formellement établie, des décès de lapins, de poules et de veaux ayant ingéré une énorme quantité de graines ont été rapportés. Au Moyen Âge, les femmes et les enfants étaient envoyés cueillir la Nielle des blés dès l’apparition des fleurs pour l'éliminer des cultures. Au 19e siècle, il est connu que les populations pauvres recevaient des aliments trop "niellés".

Aujourd'hui, l’espèce demeure une indésirable pour les agriculteurs, y compris biologiques, soucieux de fournir des produits de qualité. Il en est de même pour les brasseurs, qui exigent zéro graine de Nielle dans les parcelles d’orge. La nielle rend les récoltes impropres à la consommation.

La Raréfaction et la Conservation de la Nielle des blés

L’intensification des pratiques agricoles a conduit à la raréfaction de la Nielle des blés. L'utilisation d’herbicides, l'amélioration des techniques de tri des semences, l'augmentation des apports en azote et les dates de moissons précoces sont autant de facteurs qui ont contribué à son déclin. En Belgique, la Nielle des blés est considérée comme disparue. Elle figure sur la liste rouge des espèces menacées de 21 des 35 territoires européens où elle est présente, et est classée en danger en Bourgogne.

Malgré cette raréfaction, des signes d'espoir apparaissent. La Nielle des blés fait dernièrement davantage d’apparitions en Côte d’Or, peut-être du fait du développement de l’agriculture biologique et de cultures telles que le petit épeautre, par nature peu intensives. Les semences de ferme et les moissonneuses-batteuses contribuent à semer et disperser l’espèce. L’année 2024 a été favorable, avec un printemps pluvieux peu propice aux pratiques de désherbage.

Plus encore que le Coquelicot, la Nielle est un symbole et un indicateur d’une agriculture faiblement intensive, sans produits de synthèse. La survie de l’espèce est totalement dépendante des pratiques agricoles. Les tentatives menées par le passé pour conserver artificiellement des espèces dans des espaces spécialement créés ont échoué. C’est grâce à des agriculteurs sensibilisés à la biodiversité qui réserveront quelques mètres carrés de zones refuges que la Nielle des blés échappera à l’extinction.

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Culture et Entretien

Si vous souhaitez contribuer à sa pérennité, il est possible de cultiver la Nielle des blés dans votre jardin. Elle apprécie les sols pauvres et bien drainés ainsi que les expositions plein soleil. Pour le semis, préférez une température de 18 à 20 °C. Il est possible de semer les graines en pleine terre en avril ou mai-juin, dès que tout danger de gelées est écarté. Préparez le sol en retirant les adventices et les cailloux, ratissez puis semez les graines à la volée.

La Nielle des blés ne demande pas d’entretien particulier, la classant parmi les plantes faciles à entretenir. Vous pouvez tuteurer les tiges les plus lâches si nécessaire et supprimer les fleurs fanées au fur et à mesure. Pour multiplier la plante, il suffit de récolter les graines contenues dans la capsule après la floraison. La capsule sèche et finit par s’ouvrir, laissant les graines se ressemer spontanément.

Bien qu'elle soit généralement résistante aux maladies et aux nuisibles, la Nielle des blés peut néanmoins être affectée par certains problèmes. Toutes les parties de la plante sont toxiques si elles sont ingérées, il est donc essentiel d’être vigilant.

Plantes Compagnes et Esthétique du Jardin

La Nielle des blés peut bénéficier de la compagnie d'autres plantes pour diverses raisons, notamment l'amélioration de la santé des plantes, la gestion des ravageurs et l'esthétique du jardin.

  • Bleuet (Centaurea cyanus) : Ils partagent des exigences de culture similaires, préférant tous deux les sols bien drainés et ensoleillés. Ensemble, ils créent une combinaison de couleurs vives et attrayantes.
  • Coquelicot (Papaver rhoeas) : Comme la nielle des blés, le coquelicot est une plante annuelle qui aime les sols pauvres et bien drainés. Leur floraison simultanée ajoute une variété de couleurs rouge vif et rose au jardin.
  • Camomille (Matricaria chamomilla) : La camomille attire les insectes bénéfiques tels que les syrphes, qui se nourrissent de pucerons. Elle a également des propriétés antifongiques naturelles qui peuvent aider à protéger la nielle des blés contre certaines maladies.
  • Marguerite (Leucanthemum vulgare) : Les marguerites offrent une belle combinaison visuelle avec leurs fleurs blanches contrastant avec le rose ou le violet de la nielle des blés. Elles attirent également les pollinisateurs, ce qui favorise une bonne pollinisation croisée dans le jardin.
  • Achillée millefeuille (Achillea millefolium) : L’achillée attire de nombreux insectes bénéfiques, comme les coccinelles et les chrysopes, qui se nourrissent de ravageurs tels que les pucerons. Elle améliore la santé globale du jardin en libérant des substances bénéfiques dans le sol.
  • Lavatère (Lavatera spp.) : La lavatère, avec ses grandes fleurs, ajoute une dimension supplémentaire au jardin et attire les pollinisateurs.

Mellifère, cette fleur est particulièrement visitée par les insectes pollinisateurs. Autrefois très cultivée dans les jardins de nos parents et grands-parents, la Nielle des blés a été mise de côté. C'est le bon moment de la redécouvrir et de l'apprécier pour son charme naturel, fou et désuet, en contribuant à sa pérennité.

Le Miscanthus : L'Herbe à Éléphant, une Culture d'Avenir

Champ de Miscanthus

Le Miscanthus, également appelé herbe à éléphant, Eulalie ou roseau de Chine, est une plante herbacée de la famille des graminées, originaire d’Asie du Sud. Sa culture à grande échelle offre aux agriculteurs une opportunité de diversification de leurs productions, avec de multiples débouchés économiques et environnementaux.

Caractéristiques et Implantation

Le Miscanthus est une plante rhizomateuse et non-invasive. C'est une culture pérenne qui, une fois implantée, peut être récoltée pendant 20 ans ou plus. Après chaque récolte, la plante émet de nouvelles tiges au printemps suivant pour une nouvelle saison de végétation. Elle voit alors son nombre de tiges et leur section augmenter au fil des années, et les tiges peuvent mesurer jusqu’à 4 m de hauteur.

La plantation s’effectue avec une planteuse à pommes de terre ou à tabac. Il est recommandé d’enfouir les rhizomes de 10 à 15 cm de profondeur en conditions météorologiques tempérées. Selon les parcelles, l’objectif sera d’en implanter 18 000 à 22 000 rhizomes par hectare.

Le Miscanthus accepte une très large variété de sols, mais les sols trop séchants ou hydromorphes restent à éviter. Les terres limono-argileuses s’avèrent les plus propices à cette culture. Bien sûr, plus le sol aura de potentiel, plus le rendement sera important.

Avantages Agronomiques et Environnementaux

Utilisations du Miscanthus

En dehors de la première année, la plantation de Miscanthus ne demande aucun apport de produits phytosanitaires, ni même d’engrais. Ses faibles besoins en intrants lui permettent d’être intégrée à proximité d’aires sensibles de captages d’eau.

Le Miscanthus a été reconnu comme surface d’intérêt écologique dans le cadre de la politique agricole. Cette culture pérenne permet de stocker du carbone dans le sol. Dans un essai de longue durée mené par l’INRAE dans la Somme, les stocks de carbone organique sous une culture de Miscanthus sans apport d’azote et récoltée en fin d’hiver ont augmenté en moyenne entre 2006 et 2019 de 0.98 t C/ha/an sur les 40 premiers centimètres de sol.

Des initiatives sont conduites pour implanter la culture sur des aires d’alimentation de captages afin de protéger la ressource en eau. Le Miscanthus peut jouer un rôle tampon en prélevant des nitrates du sol et en limitant la lixiviation. Sous Miscanthus sans apport azoté et récolté tardivement, on observe un pic de nitrates dans le sol sur les deux premières années de culture, mais la culture récupère ensuite ces nitrates car la concentration dans le sol devient dix fois plus faible et se stabilise à un niveau très faible.

Le Miscanthus peut aussi se cultiver en bandes pour limiter l’érosion des sols dans les zones sensibles aux inondations et aux coulées de boues. Ces bandes anti-érosion représentent un service particulièrement intéressant autour des zones habitées. Des études montrent en effet le rôle anti-érosion d’une bande cultivée perpendiculairement à des pentes moyennes : le ruissellement est réduit, les volumes d’érosion sous forme de rigoles diminuent, et la perte de sol est également réduite.

Enfin, le Miscanthus peut contribuer à la protection des zones habitées par une ceinture plantée. En raison de la hauteur de la culture et de ses faibles besoins en intrants azotés et produits phytosanitaires, le Miscanthus crée une zone tampon non traitée qui peut faire écran vis-à-vis des cultures conventionnelles.

Rendements et Développement en France

Les rendements moyens du Miscanthus oscillent entre 8,4 et 11,3 tonnes de matière sèche par hectare au niveau national pour la période 2015-2021. Sur cette même période, les surfaces françaises ont quasiment doublé, passant de près de 4 000 à 8 500 hectares, et le nombre d’exploitations produisant du Miscanthus a également doublé, passant de près de 1 000 à plus de 2 000.

Actuellement, la surface hexagonale atteint 11 500 hectares pour un nombre d’exploitations d’un peu plus de 2 400, ce qui revient en moyenne à 4,3 hectares par exploitation. 85 % des surfaces de Miscanthus sont localisées dans la moitié Nord-Loire de la France, mais la culture connaît également un fort développement en Nouvelle-Aquitaine.

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Utilisations et Débouchés

En France, le Miscanthus a été initialement utilisé en horticulture, la première parcelle agricole ayant été implantée en Alsace en 1993. C’est à partir des années 2000 qu’on a pu constater un intérêt croissant pour sa culture, les premiers débouchés ayant principalement visé la production de biocombustible. Ces projets résultaient de la volonté d’une autonomie énergétique, étant donné le coût croissant de l’énergie et la prise de conscience de la raréfaction des énergies fossiles.

Depuis lors, d’autres débouchés ont pris de l’ampleur :

  • Paillage horticole : Surtout développé à partir des années 2010, sa demande ne fait que croître auprès des collectivités territoriales et de leurs groupements. Il intéresse également les viticulteurs pour réduire l’usage des produits phytosanitaires.
  • Litière pour animaux : Une demande de Miscanthus pour une valorisation en litière pour animaux concerne l’aviculture, les chevaux, les bovins et les animaux de compagnie. Le pouvoir absorbant de la paille et une litière indemne de poussière, de produits phytosanitaires, voire de maladies, sont en effet des qualités recherchées.
  • Matériaux de construction et composites biosourcés : Des usages émergents tels les matériaux de construction et les composites à base de Miscanthus commencent tout juste à se développer. Pour la production de béton à base de Miscanthus, une analyse de cycle de vie le place au même niveau que la production de brique, à l’exception de l’impact vis-à-vis du climat qui est meilleur.
  • Biométhane : Le méthane produit à partir de Miscanthus génère des impacts équivalents à ceux du gaz naturel, mais il se démarque également sur le climat où il est bien meilleur.

Dans chaque cas, la compétition pour le changement d’usage des sols a été prise en compte, et l’impact environnemental s’améliore lorsque le Miscanthus est cultivé sur des terres qui ne sont pas en compétition avec l’usage alimentaire. Ainsi, la culture du Miscanthus sur les zones sensibles présente un double avantage : au niveau écosystémique mais également au niveau des impacts environnementaux associés aux débouchés à base de Miscanthus.

Réticences et Perspectives

En tant que nouvelle culture, le Miscanthus nécessite l’apprentissage et la maîtrise de techniques inhabituelles. Les agriculteurs ont évoqué leurs incertitudes quant aux modalités de récolte de la culture, la récolte hivernale exigeant notamment une portance de sol suffisante pour le passage des engins agricoles. L'implantation est souvent externalisée car elle nécessite un matériel spécifique, peu utilisé sur l'exploitation compte tenu du caractère pérenne de la plante.

Au niveau économique, l’avance de trésorerie préoccupe les agriculteurs, car il faut compter au moins deux années avant que la culture n’arrive à pleine production. À cela s’ajoute un coût d’implantation élevé en raison des rhizomes qui sont chers à produire. Cependant, dans les projets à visée de service écosystémique, ce coût est souvent pris en charge par les agences de l’eau ou les collectivités territoriales.

Des questionnements ont parfois été émis quant à la destruction de la culture, cette technique étant jusque-là assez peu répandue en agriculture. Un essai de destruction sur le site de l’INRAE dans la Somme a montré que la culture de blé qui a suivi n’a pas présenté de repousses de Miscanthus. Non seulement il est possible de détruire une culture de Miscanthus, mais cette destruction représente un avantage environnemental puisqu’elle va générer un stockage supplémentaire de carbone dans le sol qui peut représenter jusqu’à 12 % du carbone organique du sol entrant dans l’humus.

La filière Miscanthus, en pleine émergence, nécessite des connaissances sur de nombreux fronts, ce qui ouvre la voie à de nombreuses perspectives pour la recherche, en particulier à l’INRAE. Tandis que les surfaces cultivées ont rapidement augmenté et les usages et services se sont diversifiés, l’offre variétale est restée limitée à un seul clone cultivé en France, ce qui fragilise la culture au moindre aléa climatique ou phytosanitaire. Par conséquent, l’INRAE va continuer à progresser dans la connaissance de la génétique et de la diversité génétique des Miscanthus. Des progrès en matière de sélection sont attendus pour prendre en compte les spécificités au sein du genre Miscanthus afin de répondre à une diversité de milieux, d’utilisations ou encore de services écosystémiques émergents. Chaque nouvel usage nécessitera en outre d’analyser la possibilité de création de valeur selon des performances qui soient favorables aux niveaux productif, technique, économique et environnemental.

L'Interprofession Française du Miscanthus (IFM)

Depuis le 6 mars dernier, les Ministères de l’économie et de l’agriculture ont officiellement reconnu l’Interprofession Française du Miscanthus (IFM). Cette organisation interprofessionnelle permet aux producteurs et aux utilisateurs de se fédérer et à la filière de se structurer. Les producteurs de Nouvelle-Aquitaine, afin de faciliter les échanges entre eux, souhaitent à travers l'association collaborer pour développer une filière forte.

Conclusion Partielle

La Nielle des blés, autrefois commune dans les champs mais aujourd'hui menacée par l'intensification agricole, est un symbole poignant de la biodiversité perdue et un indicateur des pratiques agricoles peu intensives. Sa réintroduction, même à petite échelle dans les jardins et les zones refuges, est cruciale pour sa survie. À l'opposé, le Miscanthus se présente comme une solution d'avenir, une culture pérenne offrant une diversification pour les agriculteurs, une source d'énergie renouvelable, et de multiples services écosystémiques, contribuant à une agriculture plus durable et respectueuse de l'environnement. Ces deux plantes, malgré leurs destins divergents, soulignent l'importance d'une réflexion approfondie sur nos pratiques agricoles et leur impact sur le monde végétal.

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