Le riz est bien plus qu'une simple céréale en Thaïlande ; il est l'essence même de l'identité du royaume, façonnant sa géographie, sa culture, son économie et sa langue depuis des millénaires. Aliment de base pour des milliards de personnes à travers le monde, le riz représente également un enjeu majeur en matière d'environnement, étant responsable de l'émission d'onze pour cent du méthane à l'échelle mondiale et de la consommation de 40 pour cent de l'eau d'irrigation. En Thaïlande, où sa culture s'est implantée il y a environ 5000 ans, cette céréale sacrée, dotée d'un esprit veillant sur le pays, est au cœur de la vie quotidienne et des traditions.

Le Riz : Symbole Culturel et Économique de la Thaïlande
Le riz, dont on a trouvé des traces dans des sites archéologiques majeurs datant de plus de 3500 ans avant J.C., est le symbole fort de richesse et de prospérité en Thaïlande. Son importance est telle que la cérémonie du Labour, présidée par le Roi sur la place Sanam Luang près du Grand Palais à Bangkok, donne le coup d’envoi de la saison des récoltes. Le verbe « manger » se dit « kin khao », signifiant littéralement « manger du riz », ce qui illustre parfaitement sa place prépondérante dans la vie thaïlandaise.
La Thaïlande se positionne comme un acteur majeur sur la scène mondiale de la riziculture. Avec 20 % de sa surface agricole consacrée à cette céréale, soit 4 millions d’hectares, le pays est le 6ème producteur mondial et l'un des premiers exportateurs, avec une production annuelle d’environ 20 millions de tonnes, atteignant même 27 millions de tonnes de riz paddy (riz brut avant transformation) en 2024. Le « riz thaï », et en particulier le riz Hom Mali de Surin, est considéré par beaucoup comme le meilleur de la planète, réputé pour son parfum de jasmin. Les exportations thaïlandaises de riz ont démontré leur dynamisme, avec des estimations dépassant les 10 millions de tonnes en 2011, générant un chiffre d’affaires substantiel.
Les Rizières Thaïlandaises : Des Paysages et des Écosystèmes Riches
Les rizières de Thaïlande sont de véritables joyaux naturels qui façonnent le paysage du royaume depuis des siècles. Ces étendues verdoyantes ondulant à perte de vue constituent l’essence même de l’identité thaïlandaise. Elles ne sont pas seulement des terres agricoles, mais aussi des écosystèmes riches en biodiversité et des attractions touristiques prisées.
Diversité géographique des rizières :
- Les plaines centrales : Notamment autour d’Uthai Thani et Singburi, ces régions abritent de vastes rizières, parmi les plus productives grâce à des précipitations abondantes et des systèmes d’irrigation performants.
- La région d’Isaan (nord-est) : Réputée pour ses vastes étendues de rizières en plaine, où la culture du riz gluant est une institution.
- Les régions montagneuses du nord : Nichées au cœur du parc national de Doi Inthanon, dans la province de Chiang Mai, les rizières en terrasses de Ban Pa Pong Piang offrent un spectacle naturel à couper le souffle. Ce village Karen, perché à environ 1000 mètres d’altitude, est entouré de montagnes et de falaises escarpées, créant un décor unique. Les rizières de Mae Klang Luang, également dans la province de Chiang Mai, se distinguent par leur beauté sereine et leur intégration harmonieuse avec l’environnement montagneux.
Biodiversité dans les rizières :Les rizières thaïlandaises sont des écosystèmes riches en biodiversité. Elles abritent une grande variété de faune et de flore spécifiques, notamment des insectes, des poissons, des amphibiens et des oiseaux. Une étude a recensé 317 espèces d’insectes appartenant à 19 ordres et 104 familles dans les rizières. Elles jouent également un rôle crucial dans la préservation de certaines espèces menacées.

Cycle de la Culture du Riz : Techniques Traditionnelles et Modernes
Le cycle de la culture du riz en Thaïlande est un processus méticuleux qui débute par la préparation des champs. Le climat tropical, caractérisé par des températures élevées et une forte pluviométrie, est idéal pour la riziculture.
Étapes de la culture :
- Préparation du sol : Les agriculteurs labourent la terre. Traditionnellement, cette tâche est effectuée à l’aide de buffles d’eau, en particulier dans les régions traditionnelles comme l'Issan. Cependant, l'utilisation de tracteurs, souvent surnommés "chinese buffalo" en référence à leur origine de fabrication, tend à se généraliser dans les zones plus modernisées. Le labour se fait en deux étapes : d'abord un labour à sec pour retourner et aérer la terre, puis un labour en eau après irrigation des rizières pour préparer le terrain au repiquage.
- Irrigation : La gestion de l’eau est essentielle. Elle repose sur des systèmes d’irrigation traditionnels, comme le muang fai (un système de canaux communautaires qui distribue l’eau de surface), complétés par des pompes qui acheminent l'eau des étangs ou des rivières vers les rizières, surtout lorsque la saison des pluies est tardive.
- Repiquage : C'est une étape cruciale. Les jeunes pousses, cultivées en pépinière pendant environ 30 jours, sont ensuite transplantées manuellement, brin après brin, dans les champs inondés. Ce travail, souvent effectué par les femmes, est harassant, en plein soleil et courbé toute la journée.
- Croissance et maturation : Pendant 3 à 4 mois (un cycle de croissance de 120 jours), les plants de riz croissent et mûrissent. Les agriculteurs surveillent attentivement le niveau d’eau et luttent contre les nuisibles. Contrairement à une idée reçue, le riz ne pousse pas toujours dans l’eau après les premières semaines ; il croît ensuite tranquillement au soleil, à la manière du blé, pour développer de beaux épis.
- Récolte : Marquant l’apogée du cycle, la récolte est traditionnellement effectuée à la faucille, mais est aujourd’hui souvent mécanisée. C'est un moment de célébration où l'on déguste le « riz nouveau » avec son incomparable goût de noisette.
Les étapes de la culture du riz
Nombre de Récoltes par An et Variétés de Riz
En Thaïlande, on dénombre généralement deux récoltes par an. Les agriculteurs récoltent d’octobre à décembre pour la première culture, profitant de la saison des pluies. Avec l'adoption du "multicropping", qui consiste à réaliser deux, voire surtout trois cultures de riz dans une même année et sur la même parcelle, le nombre de récoltes tend à augmenter pour répondre à la demande croissante.
Les différentes méthodes de culture :On distingue plusieurs techniques pour cultiver le riz en Thaïlande, héritage d’un savoir-faire ancestral transmis de génération en génération :
- Na Dum (repiquage traditionnel) : Cette méthode nécessite plusieurs parcelles. Une première parcelle permet la germination et la création de semis. Une fois les semis assez matures, on les plante dans des parcelles préparées. Populaire dans les zones où la main-d’œuvre est suffisante, elle permet d’obtenir un riz d’excellente qualité grâce à la sélection et au repiquage systématique.
- Na Wan (semis direct) : Repose sur la culture du riz dans un même espace, de la semence au semis, du semis à la céréale mature. Le riz est cultivé directement dans le champ, une méthode courante aujourd'hui en raison de l’économie de main-d’œuvre et de temps. Cependant, le rendement est beaucoup plus faible car une grande partie des graines semées sont mangées par les oiseaux.
- Na Yon (culture de montagne) : Une technique que l’on retrouve dans les hautes terres, où le semis est jeté dans le champ et se développe sans être replanté.
Les principales variétés de riz thaïlandais :La diversité des variétés de riz est une conséquence de la capacité d’adaptation du riz aux différents terrains et aux croisements des graminées. On peut diviser la production de riz thaïlandaise en quatre grands types :
- Le riz parfumé ou riz jasmin (Hom Mali) : Originaire de Thaïlande, ce riz à long grain développe un arôme de noisette et une odeur de pandanus. Il est l’un des plus populaires en Thaïlande et à l’étranger, sans région spécifique à sa culture.
- Le riz gluant ou collant (Khao Niao) : Une véritable institution dans la région d'Isaan (Nord-Est), ce riz est une variété spéciale qui demeure collante après cuisson, et est souvent consommé comme du pain en accompagnement des mets locaux, servi chaud dans des paniers en osier.
- Le riz blanc : Largement cultivé dans tout le pays, c’est une variété omniprésente dans l’alimentation thaïlandaise.
- Le riz complet pour la santé : Ce riz non transformé, comme le riceberry, est riche en vitamines et en fibres.
Innovations et Défis pour la Riziculture Thaïlandaise
Face aux changements climatiques et à la pression environnementale, les agriculteurs thaïlandais doivent adapter leurs pratiques. La production d’un kilogramme de riz nécessite traditionnellement 2000 litres d’eau, et la riziculture est une source significative d'émissions de méthane.
Le Système de Riziculture Intensive (SRI) :Dans l'est de la Thaïlande, dans la province de Sakon Nakhon, Migros soutient une technique innovante de culture du riz respectueuse du climat : le Système de Riziculture Intensive (SRI). Cette méthodologie repose sur une irrigation et un assèchement en alternance du sol, afin de réduire la quantité de méthane renvoyée dans l'atmosphère. Avec ce projet, plus de 1000 familles de paysans sont formées à cette nouvelle méthode, instruites de son efficacité et de sa rentabilité sur des champs d'application. Le projet met également à disposition des familles participantes des outils et des machines plus adaptés au travail, ce qui facilite et sécurise la mise en œuvre. Bien que la participation à ce projet représente une démarche courageuse pour les paysans dont l'existence dépend de la récolte, la nouvelle méthode de culture permet d'augmenter globalement les rendements à moyen terme, de réduire les semences nécessaires et d'augmenter durablement le revenu net des familles de paysans. Par ailleurs, la méthode SRI permet de consommer jusqu'à 50 pour cent d'eau en moins et de réduire l'utilisation de produits phytosanitaires, non seulement coûteuse mais aussi nuisible à l'environnement, contribuant ainsi à la protection des petits organismes.

Défis contemporains :
- Changements climatiques : Les périodes de sécheresse et les inondations soudaines, de plus en plus imprévisibles, menacent la production rizicole, obligeant les agriculteurs à adapter leurs pratiques.
- Intensification et environnement : L'application du multicropping pour répondre à la hausse des exportations, bien qu'économiquement avantageuse, n’est pas sans conséquence sur les questions environnementales. Plusieurs études thaïlandaises ont montré une augmentation constante de la quantité de pesticides et d’engrais utilisés, entraînant un appauvrissement des sols et des pollutions des eaux.
- Protection du patrimoine agricole : La Thaïlande a dû renforcer son arsenal juridique pour protéger son patrimoine agricole, notamment en réaction à des tentatives de modification du patrimoine génétique de son riz parfumé par des entreprises étrangères. Depuis avril 2004, le pays dispose d'une loi protégeant les Indications Géographiques, avec des produits comme le riz Hom Mali de Surin déjà enregistrés.
L'Agrotourisme du Riz en Thaïlande
Avec le développement du surtourisme dans certaines régions, l’agrotourisme, ou tourisme vert, est de plus en plus valorisé en Thaïlande. De petites structures voient le jour, offrant aux visiteurs la possibilité de découvrir les cultures locales au plus près de la population et de s'immerger dans le monde fascinant de la riziculture.
Exemples d'agrotourisme :
- Chiang Rai : Tigerland Rice Farm est très connu et reconnu pour son sérieux dans l’écotourisme et l’agrotourisme, permettant d’apprendre à semer et à récolter le riz.
- Chiang Mai : The Dhara Dhevi Hotel Chiang Mai offre l'opportunité de s’installer au cœur des rizières dans un écrin de luxe, combinant détente et découverte des traditions rizicoles.
En visitant ces paysages fascinants et en participant à ces expériences, les visiteurs découvrent non seulement la splendeur des rizières, mais aussi la richesse des traditions agricoles thaïlandaises et l’harmonie entre l’homme et la nature.