Qui n’a jamais entendu parler de la mauvaise réputation d’un noyer ? On dit souvent que rien ne pousse sous celui-ci ni à proximité. Depuis l’Antiquité, on lorgne d’un œil suspicieux sur le noyer, grand et généreux pourvoyeur de fruits secs, eu égard à sa potentielle toxicité. Pauvre noyer, qui serait à la fois nocif pour les humains, les animaux et les plantes qui viendraient à séjourner sous son ombrage. Le nom de son fruit en porte d’ailleurs les stigmates : en latin, le mot noix se dit « nux », tiré de « nocere », qui signifie nuire. Tout est dit ! Pourtant, cette réputation mérite d'être nuancée par une compréhension fine des mécanismes biologiques en jeu.

La biologie de l’inhibition : la juglone en question
Les noyers font partie de la famille des Juglandacées, comme les pacaniers, dont l’une des particularités est de synthétiser de la juglone. En effet, toutes les espèces des Juglandacées produisent de la juglone qui inhibe la respiration cellulaire des plantes sensibles. Ce composé chimique (C10H6O3 pour les intimes), aux propriétés allélopathiques, entrave la croissance des autres végétaux en obstruant leurs canaux de respiration, gênant par là même l’accomplissement de la photosynthèse.
Cette juglone est présente dans tous les organes de la plante, mais surtout dans les racines, les feuilles, l’écorce et la coque de la noix. Les espèces produisant le plus de juglone sont les noyers noirs et les noyers cendrés. Le noyer commun (Juglans regia), le pacanier et plusieurs espèces de caryers produisent de plus faibles quantités de juglone, donc les risques de toxicité diminuent. Néanmoins, certaines espèces y restent sensibles.
Le facteur temps et la croissance des jeunes noyers
Il est crucial de noter que les jeunes noyers ne causent pas d’inhibition de la croissance d’autres arbres. Il faudra attendre sept ans pour que la juglone se concentre suffisamment dans les tissus pour devenir un facteur limitant. Les jeunes noyers concentrent la juglone en quantité toxique dès l’âge de sept ans. Avant ce stade, la cohabitation avec d’autres espèces fruitières est généralement bien tolérée, ce qui permet aux jardiniers de planifier leur espace avec sérénité durant les premières années de développement de l'arbre.

La feuille, bouc émissaire ou risque réel ?
Chez le noyer, tout transpire la juglone : feuille, écorces, brou et racines. Cela dit, il faut nuancer. Au niveau des feuilles, ce sont les plus jeunes qui sont les plus concentrées. Les anciennes, et plus encore les mortes qui tombent sur le sol, en contiennent nettement moins, d’autant que leur décomposition naturelle fait disparaître la substance en quelques semaines. Si bien qu’un ramassage en règle, suivi de deux à trois mois de précompostage, les lave de tout soupçon de nocivité. Attention, les feuilles mortes de noyer doivent être compostées pendant un an pour être exemptes de juglone !
Les racines : le véritable vecteur souterrain
En réalité, ce sont les racines qui sont le principal vecteur de la juglone, par le biais de leurs exsudats souterrains, avec lesquels les racines des autres végétaux peuvent entrer en contact. Pour reconnaître les racines du noyer, l’écorce est foncée et une fois ôtée le bois vire rapidement au jaune foncé. Leur effet est décuplé dans les sols trop argileux ou mal drainés, car la juglone circule très facilement dans l’eau. Quand on sait que les racines d’un grand noyer peuvent s’étendre bien au-delà de sa frondaison, on comprend le mal qu’il peut causer autour de lui.
Le cycle de l'eau #5 : les racines de la vie
Stratégies de cohabitation et gestion du jardin
N’allons pas si vite en besogne. Ainsi, on ne pourrait rien planter dans ses parages ? Pas forcément. Pour bien connaître un potager à terre argileuse à proximité d’un majestueux noyer, j’ai pu constater qu’il était possible de faire pousser sans trop de difficulté toute une série de légumes telles que le maïs, le cerfeuil, les bettes, la betterave, la carotte, le haricot, le pois et encore d’autres. Je ne connaissais pas forcément les espèces sensibles avant de les tester. Et j’ai remarqué que les tomates et les aubergines n’ont vraiment pas supporté. La littérature confirme que ces espèces sont très sensibles.
Parmi les espèces à éviter à proximité immédiate, on retrouve :
- Achillée (Achillea spp.)
- Courges (Curcubita spp.)
- Framboisier (Rubus spp.)
- Jonquille (Narcissa spp.)
- Tulipe (Tulipa spp.)
- Murier (Morus spp.)
- Petunia (Petunia spp.)
- Pommier/pommetier (Malus spp.)
- Rhubarbe (Rheum spp.)
La première solution pour planter à proximité d’un noyer serait d’avoir un sol plus drainant, par l’ajout de matières organiques humifères ou de sable de rivière aux sols argileux. En effet, la juglone circule dans l’eau du sol. Associer des jeunes arbres et d’autres plantes aux noyers et créer un espace riche en humus peut se réaliser d’autant plus que le sol est vivant, riche en humus et en micro-organismes. Une autre possibilité à envisager est de tester et de confirmer par les essais-erreurs. La toute dernière option serait de déraciner le noyer, et dans ce cas les racines n’émettront plus de juglone après un an.
Surélevez également les cultures sur des buttes ou dans des carrés, afin de soustraire les racines des plantes cultivées au voisinage immédiat de celles de l’arbre. Collectez les feuilles mortes pour constituer un paillage anti-germination, à réutiliser dans les zones à protéger des herbes indésirables. Il faut éviter de planter sous l’arbre et dans un rayon dépendant de la présence de racines ou de feuilles. La détection de racines reste le critère déterminant pour envisager une nouvelle plantation.

En fin de compte, la réputation du noyer est un mélange de réalité biologique et de mythes anciens. Si la juglone est une substance bien réelle, sa concentration et son impact varient selon le drainage du sol, l'âge de l'arbre et la sensibilité des espèces voisines. Une approche pragmatique, basée sur l'observation et l'amélioration de la structure du sol, permet de transformer ce "colosse" en un élément intégré harmonieusement dans un jardin-forêt productif.