La maîtrise de la gestion des prairies constitue le socle fondamental de la rentabilité et de la durabilité des systèmes d’élevage. Une gestion réfléchie des prairies représente une somme de petites astuces peu coûteuses qui permettent d’améliorer les résultats technico-économiques et de gérer l’environnement. Qu’il s’agisse de pâturage ou de production de fourrages stockés, la compréhension fine des stades de développement végétal est le levier principal pour optimiser la valeur alimentaire et le rendement annuel.

La dynamique de la prairie : physiologie et stades repères
La physiologie des graminées fourragères est rythmée par un cycle biologique précis. En flore naturelle, on peut citer des espèces très précoces comme le brome mou, la flouve odorante, le vulpin des près. D’autres sont un peu moins précoces comme le pâturin commun, la houlque laineuse. D’autres encore sont beaucoup plus tardives, comme la crételle ou la fléole. Connaître les espèces permet de prévoir leur rythme, caler les chantiers de récolte et surtout exploiter la prairie au bon stade.
La diminution de la valeur alimentaire est graduelle. Elle est liée à l’augmentation de la proportion des tissus lignifiés et sénescents. Ce sont bien sûr les feuilles jeunes qui ont davantage de valeur alimentaire grâce à leur richesse en sucre. Au bout d’un certain nombre de jours, si les feuilles ne sont pas broutées ou récoltées, elles meurent et sont remplacées par de nouvelles. Plus la proportion de feuilles mortes est importante, plus la valeur alimentaire diminue. En outre, ces feuilles mortes sont souvent porteuses de maladies et réduisent encore l’appétence et la valeur globale du fourrage.
Diagnostic de précision : méthodologie d'observation
Diagnostiquer sa prairie n’est pas chose facile si on n’a pas un fil directeur d’observation et de réflexion. L’observation globale de la flore n’est pas suffisante. Pour faire un bon diagnostic, il faut connaître la fréquence de présence des espèces en prélevant des échantillons.
Une méthode simple et efficace consiste à traverser la parcelle en diagonale, en zigzag, et de prélever une poignée ou une motte à 10 endroits (par exemple tous les 20 mètres). L’échantillonnage doit se faire de façon aléatoire avec, au minimum, dix prises sur un hectare. Cette fréquence permet d’inventorier environ 70% des espèces présentes dans la prairie. Il est prudent d’éviter l’entrée de parcelle et la proximité des points d’eau. Il faut veiller à bien répartir les prises d’échantillons, voire de zoner des endroits différents liés à des historiques différents ou des sols hétérogènes.
Pour estimer la qualité de la végétation, il faut déterminer les proportions de chaque espèce présente et les classer selon leur qualité. Le nombre total d’espèces présentes est révélateur du mode de conduite de la parcelle : un petit nombre de bonnes espèces (7 à 8) indique une bonne prairie, tandis qu'un nombre élevé d'espèces (20 à 50) peut signifier une prairie peu productive.

Stratégies de pâturage et gestion du chargement
La notion de chargement correspond au nombre d’animaux affectés par un éleveur à une parcelle ou un groupe de parcelles au cours d’une période donnée. Ce critère est exprimé en UGB/Ha. Cette notion est bien connue des éleveurs. Pour maximiser le rendement, la surface de pâturage est à ajuster en cours de saison selon la disponibilité en herbe.
Le système de pâturage continu est basé sur une organisation parcellaire où l’objectif est de maximiser la valorisation de l’herbe de la prairie tout en minimisant les excédents et l’apparition de refus. À l'opposé, le pâturage tournant réside dans la subdivision d’un territoire en paddocks, permettant d'alterner les phases de croissance et de consommation. La technique du pâturage rationné consiste à déplacer quotidiennement au sein d’une parcelle une clôture, souvent un fil électrique, afin de délimiter une surface qui correspond à la demande journalière du troupeau. Pour maximiser le rendement, il est possible de mettre en place un « fil arrière » afin d’empêcher les animaux de consommer les jeunes repousses.
La rotation doit ensuite se faire très rapidement. Si vous attendez d’avoir une hauteur « correcte » d’herbe sur la première parcelle, vous allez vous faire dépasser par la pousse. Si vous faites pâturer en dessous de cette hauteur, la plante mettra plus de temps à repartir, car elle devra auparavant fabriquer des feuilles pour optimiser la photosynthèse.
Optimisation des chantiers de récolte : fauche et conservation
Dans les systèmes herbagers, la récolte d’herbe joue un rôle essentiel dans la constitution des stocks fourragers utilisés l’hiver. Il est conseillé de démarrer la fauche dès que la météo annonce une fenêtre de beau temps sur plusieurs jours consécutifs : hygrométrie de l’air inférieure à 70 %, du soleil, du vent et une température d’au moins 15°C.
Le cumul des températures (somme des températures quotidiennes, comprises entre 0 et 18°C depuis le 1er février) est un premier repère. S’il atteint entre 700 et 800°C, une fauche précoce peut être envisagée. La fauche doit être raisonnée en fonction du stade afin d’avoir le meilleur compromis entre quantité et qualité. Pour privilégier la qualité nutritionnelle, l’éleveur peut faucher du stade épi 10 cm dans la gaine jusqu’au stade début épiaison pour un ensilage. Plus il attend, plus le taux de MAT (matière azotée totale), la valeur UF (unité fourragère) et la digestibilité diminuent, mais le rendement sera plus élevé.
Raymond fauche à la faux !
Pour un ensilage, mieux vaut faucher l’après-midi pour maximiser le taux de sucre dans la plante. C’est la teneur en sucre qui permettra une acidification rapide du fourrage et limitera les fermentations butyriques. Une hauteur de fauche de 6 à 7 cm est à respecter. En-dessous de 6 cm, il y a un risque de contamination en butyriques (pour les vaches laitières) et la pousse de la prairie pourra avoir du mal à redémarrer.
La voie sèche : principes du foin
La voie sèche consiste le plus souvent à amener le fourrage à une teneur en matière sèche (MS) supérieure ou égale à 85%. Après la fauche, la plante continue de respirer (utilisation des sucres) tant que son humidité dépasse 40%. Au départ, la dessiccation est rapide car les stomates restent ouverts et parce qu’une partie (les 2/3 environ) de l’eau des tiges migre vers les feuilles qui se dessèchent plus vite. Le conditionnement du fourrage est une opération indispensable pour favoriser la dessiccation des tiges qui se dessèchent plus lentement que le reste de la plante.
Levier de productivité : le trèfle blanc et la vie du sol
La qualité de l'herbe passe par la composition de la prairie et son état sanitaire. À ce sujet, il est recommandé de favoriser le trèfle blanc et les vers de terre, deux alliés incontournables de l'éleveur. Le trèfle blanc est un véritable booster pour la prairie avec ses 1,08 UF et sa teneur de 25 % de protéines. Pour le favoriser, ses exigences sont : maintenir une hauteur d’herbe basse, limiter les apports d’azote dès que le trèfle blanc est poussant, favoriser un sol sain et s’assurer que le pH est supérieur à 6,2.
Quant aux vers de terre, qui brassent les différents horizons de sol, ceux-ci favorisent un enracinement profond des plantes, drainent et aèrent le sol. Pour favoriser leur présence, un apport de matière organique sous forme de compost peut être nécessaire. Un passage de herse en travaillant les premiers centimètres du sol est bénéfique, favorise une zone plus aérée et limite l’accumulation d’un mulch de surface.

Feuille de route annuelle pour une prairie performante
L'interprofession détaille des points clés pour maintenir des prairies de bonne valeur alimentaire, productives et de bonnes qualités environnementales tout au long de l'année :
- Au printemps : Selon l’état du sol, la présence de taupinières, de dégâts de gel ou de dégâts de gibier, passer une herse à pâture et éventuellement un rouleau.
- Gestion des vides : Si des espaces vides sont observés, réaliser au moins ponctuellement un sursemis. La nature ayant horreur du vide, si les espaces vides ne sont pas comblés par des espèces intéressantes, ce seront des adventices qui s’implanteront.
- Apport azoté : Faire un apport azoté dès que la base des 200° cumulés est atteinte (base zéro - 1er janvier).
- Déprimage : Si possible, faire déprimer l’ensemble des prairies avant la mi-avril pour favoriser le tallage et consommer les espèces précoces à un bon stade.
- Stocks sur pied : Pour les parcelles prévues pour la constitution de stocks d’herbe sur pied à faire pâturer en été, faire pâturer une seconde fois pour réduire la présence d’épis. La présence de légumineuses y est, alors, essentielle.
Pour les parcelles destinées à la constitution des stocks, observer les stades : épis à 10 cm, début épiaison et épiaison. Chaque éleveur doit l’avoir en tête pour définir la stratégie fourragère sur son exploitation. D’une manière générale, le meilleur compromis entre le rendement et la valeur alimentaire est à la croisée des courbes, c’est-à-dire à peu près au stade début épiaison (apparition des premiers épis ou premières fleurs pour les légumineuses). Afin de limiter les concentrés dans la ration, l’objectif est donc de récolter des fourrages jeunes pour avoir les meilleures valeurs alimentaires. En pâturant constamment à un stade jeune, le fourrage permet très souvent de ne plus avoir recours aux concentrés, c’est une source d’économie considérable à l’échelle d’un élevage.