
La tonte des moutons, souvent perçue comme une simple tradition printanière, est en réalité une pratique indispensable au bien-être et à la santé de l'animal. Loin d'être un rituel esthétique, elle répond à des besoins physiologiques profonds et a des implications économiques et environnementales importantes. Chaque année, des éleveurs, comme Yannick Frain, éleveur de brebis AOP de prés-salés du Mont-Saint-Michel, organisent la tonte de leurs bêtes, un événement qui mobilise des professionnels aguerris et passionnés.
L'impérieuse nécessité de la tonte : au-delà de la tradition
Le mouton d'élevage que nous connaissons est l'ancêtre du mouflon oriental, domestiqué il y a environ 8 000 à 10 000 ans pour son lait, sa viande et sa laine. Au fil du temps, des sélections génétiques ont été effectuées pour favoriser les moutons produisant une grande quantité de laine, au détriment de leur capacité à muer naturellement. La plupart des moutons actuels ne muent pas, contrairement à leurs ancêtres qui perdaient leur laine progressivement en se frottant aux branchages ou aux pierres. En conséquence, leur laine pousse en continu sans jamais tomber, rendant la tonte obligatoire.
Notre mouton : animal révolutionnaire ou dommage collatéral ?
Cette absence de mue a plusieurs conséquences néfastes pour les animaux si la tonte n'est pas effectuée. Premièrement, la laine est lourde et devient de plus en plus difficile à porter par l’animal, surtout en cas de pluie. Lors des épisodes de pluie, le mouton peut se retrouver à supporter un poids conséquent, augmentant les possibilités de blessures. Des cas de moutons retrouvés avec plus de 30 kilos de laine sur le dos après des années sans tonte ont été observés en Australie et en Nouvelle-Zélande. Deuxièmement, une toison trop dense et volumineuse peut diminuer le champ de vision de l'animal, le rendant incapable de se mettre à l'abri d'un danger imminent. Elle empêche également une bonne inspection des parties les plus sensibles de l’animal (pattes, contours de la queue, ventre, mamelles, parties génitales, etc.), ce qui peut masquer des problèmes de santé ou de parasitisme. La laine retient également une partie de la pluie, ce qui, paradoxalement, peut rendre le mouton plus vulnérable à l'humidité prolongée et aux affections cutanées.
La tonte est donc indispensable pour le bien-être et la santé de l'animal, faisant partie des bonnes pratiques pour le bien-être animal, au même titre que l’accès à la nourriture et à l’eau, l’absence de souffrance psychique et physique et la mise à disposition d’un environnement adapté aux besoins de l’espèce. Le Code civil français reconnaît d'ailleurs les animaux comme des êtres sensibles dans son article 515-14, soulignant l'importance de ces soins.
Le calendrier et les préparatifs de la tonte : optimiser le confort animal
La tonte des moutons s'effectue idéalement au printemps, entre mi-avril et début mai en France. Cette période est choisie avec soin pour plusieurs raisons. Les températures sont remontées, donc l’animal a moins de risque d’avoir froid après la tonte. Il est crucial que la tonte soit effectuée avant les fortes chaleurs estivales pour éviter que le mouton ne souffre de la chaleur avec une toison trop épaisse. Par ailleurs, c’est à cette période que le parasitisme a le plus de chance de se développer, et la tonte permet de mieux contrôler ce risque. C'est aussi le moment où les brebis ont mis bas et où la laine est de meilleure qualité. Selon le climat dans lequel l’animal évolue et selon sa race, une deuxième tonte peut être envisagée.
Les préparatifs sont essentiels pour assurer le bon déroulement de l'opération et minimiser le stress des animaux. Il est préférable que l’animal soit à jeun, afin de ne pas risquer de comprimer sa panse pendant l’intervention, ce qui permet d’avoir une panse moins pleine, de diminuer la pénibilité et de participer à son confort. Le Jour J, la tonte s'effectue lors d’une journée sèche et douce (sans pluie ni vent fort), pour limiter les gros écarts thermiques. Il est également préférable de mettre un abri à disposition, surtout en cas de fort ensoleillement, de pluie ou de vent prévus dans les jours qui suivent la tonte, pour protéger la peau nouvellement exposée de l'animal.

Les professionnels de la tonte : un savoir-faire entre art et efficacité
Tondre un mouton est un art dont la maîtrise s’évalue et qui demande précision et rapidité. Les professionnels s'inspirent souvent de techniques néo-zélandaises, et certains se sont même perfectionnés sur place. Des tondeurs comme Pierre-Alain Demierre, dit « kiki », qui s'est essayé à la pratique à l’âge de 7 ans et travaille depuis cinq ans avec Yannick Frain, ou Rosalie Mallet, ancienne bergère de 27 ans ayant découvert le métier en comice agricole, témoignent de l'engagement et de la passion nécessaires à cette profession. Maurice Vivien, un professionnel de Saint-Gildas-des-Bois, réalise une tonte moyenne en trois minutes, soulignant l'efficacité requise. Il faut être très attentif pour ne pas blesser les moutons ; c’est un travail très physique, mais qui procure de l’adrénaline.
La tonte demande une grande habileté, car il faut maîtriser « entre 60 et 80 kg pour une brebis, et entre 80 et 90 kg pour un mâle » sans leur faire mal ni peur. Le mouton est un animal craintif et contraint dans ses mouvements au cours de l’opération, mais ce n’est en aucun cas douloureux pour lui si la tonte est réalisée correctement. Les blessures, qui peuvent toujours arriver, doivent rester superficielles. Lors des concours de tonte, les participants sont mal notés si les blessures ne sont pas minimes. Il existe donc un ensemble de pratiques permettant une tonte respectueuse pour minimiser le stress des animaux et les blessures.
Pour être tondu, l’animal doit d’abord être immobilisé en position assise sur son arrière-train ou bien couchée. L'acquisition d’une table de tonte est bénéfique pour l’animal et pour le tondeur. Ce dernier adopte une posture qui lui évite de se fatiguer et de se blesser, sollicitant davantage les jambes que le dos. Le mouton est lui-même maintenu dans une position facilitant l'accès à sa toison, installé sur le dos, les pattes attachées. Bien qu'il n'apprécie pas cette contrainte, le fait qu’il ne bouge pas limite les risques de blessures. La table doit être adaptée à la taille du mouton et garantir son confort, avec des sangles conçues pour éviter que le mouton ne se blesse.

Les outils de tonte varient en fonction du volume de moutons et du niveau d'expertise. Si le troupeau est restreint, la tonte manuelle à l'aide de ciseaux permet un contrôle optimal de la coupe, bien qu'elle demande davantage de temps et beaucoup de pratique. Les tondeuses électriques ou pneumatiques optimisent la rapidité d'exécution, et leur coût peut varier entre 300 et 1200€, offrant différents niveaux de qualité et de durabilité. Idéalement, la toison est retirée en un seul morceau grâce à des passes régulières bien maîtrisées.
Sur le terrain, comme lors de la tonte des 470 moutons de prés-salés de Yannick Frain à Roz-sur-Couesnon (Ille-et-Vilaine), chacun a un rôle bien défini. Hugo fait transiter les bêtes, Damien, Dany et Gonzalo sont chargés de les attraper et de les amener aux tondeurs, tandis que Yannick et son fils Alexandre ramassent la laine et la tassent dans des sacs, les « curons », qui partiront de la bergerie dans quelques semaines.
La laine de mouton : une matière première aux destins variés
La tonte des moutons ne se limite pas à leur bien-être ; elle est également intrinsèquement liée à la production de laine. Chaque année, Yannick Frain envoie entre 1,5 et 2 tonnes de laine chez le grossiste, Philippe et Ludovic Labbé, l'un des cinq grossistes en France qui se partagent 90 % du marché français.
Cependant, toutes les laines n'ont pas la même valeur commerciale. La laine des brebis de prés-salés, par exemple, a peu de chance de finir en pull tricoté. « La laine de prés-salés est médiocre » explique Yannick Frain, « parce qu’on est en bord de mer, avec les embruns et le sable ». La laine est le duvet de poils qui protège les animaux du froid et des intempéries, composée de kératine. Sa qualité peut être altérée par l'environnement et la race du mouton.
Malgré tout, la laine reste une ressource naturelle importante, utilisée dans diverses industries, de l'isolation aux vêtements, en passant par l'ameublement. La valorisation de cette matière première est un enjeu pour les éleveurs, même si le marché peut être exigeant en termes de qualité.
Les Moutons de l’Ouest : un exemple d'éco-pâturage et de bien-être animal
L’entreprise Les Moutons de l’Ouest, qui fêtera ses 10 ans en 2026, est un exemple concret de l'évolution des pratiques d'élevage. Gérant 2 000 bêtes réparties sur 250 sites sur le quart nord-ouest de la France, l'entreprise travaille avec 60 % d’organismes publics, comme les métropoles de Nantes, Rennes, Angers et Lorient, pour de l'écopâturage. Concrètement, à partir d’une surface de 2 000 m², l’entreprise peut mettre en place de l’écopâturage, ouvrant un champ des possibles important et contribuant à une progression régulière de son activité, avec un chiffre d’affaires avoisinant 800 000 € en 2025. Ce marché de niche permet aujourd’hui de créer un emploi par an.
La tonte du cheptel des Moutons de l’Ouest a lieu tous les ans, aux mois de mai et juin. Plus il fait chaud et plus les moutons produisent du suint (graisse que sécrète la peau du mouton), ce qui rend le passage des peignes dans la toison plus simple. Le cheptel est tondu par une dizaine de tondeurs situés à proximité des sites d’éco-pâturage. Si les tondeurs professionnels utilisent des tondeuses électriques ou pneumatiques, l'entreprise fait aussi appel à des tondeurs spécialisés dans la tonte « aux forces », avec des ciseaux manuels, notamment pour des animations lors de la tonte, très demandées par les clients en éco-pâturage.
Notre mouton : animal révolutionnaire ou dommage collatéral ?
L'organisation de la tonte de plus de 1000 animaux sur de nombreux sites d’éco-pâturage est un vrai défi. Mais cette opération est également l'occasion de prendre soin des animaux de manière globale. Lors du regroupement des moutons pour la tonte, les éleveurs en profitent pour tailler les ongles, une véritable « manucure du mouton ». Si les moutons ont accès à des zones où le sol est dur, les onglons s’entretiennent naturellement et il n’y a quasiment pas de parage à faire.
Le bien-être animal est une priorité pour Les Moutons de l’Ouest, avec une personne dédiée, Pascaline Gauthier. L'entreprise fait très peu appel aux soins vétérinaires, privilégiant des méthodes douces. Un exemple éloquent de leur professionnalisme est le faible taux de perte : sur 400 naissances cette année, aucune perte. Parmi les projets à venir, figure la construction d’une bergerie en région rennaise en 2026-2027.
Les moutons qui ne nécessitent pas de tonte : des exceptions notables
Bien que la tonte soit une pratique essentielle pour la majorité des moutons d'élevage, il existe quelques races qui n'en ont pas besoin, car elles muent naturellement. Ces races, dont la génétique n’a pas été modifiée par les humains, perdent encore naturellement leurs poils.
Le mouton de Soay, originaire des îles du même nom en Écosse, est l'une des races les plus anciennes. Petit et robuste, il ne resterait qu’environ 1000 spécimens au Royaume-Uni. Son utilité reste limitée, sa viande, son lait ou sa laine n’étant pas exploitables, mais son aptitude à évoluer en terrain escarpé en fait une parfaite tondeuse naturelle.
La race Dorper est plus populaire. C’est une race ovine créée par croisement en Afrique du Sud dans les années 1930 dans le but d'obtenir une race adaptée au milieu aride du nord-ouest de la Province du Cap, mais aussi possédant une meilleure qualité bouchère et un goût plus adapté pour l'export. Ces animaux s'adaptent très bien à d'autres milieux et conditions de pâturages, sont faciles d'entretien, notamment parce qu’ils muent au printemps et qu’ils grandissent rapidement. De nombreux pays africains l'importent.
Le mouton du Cameroun, d’origine africaine et descendant du mouflon sauvage d’Asie, est également une race rustique qui perd naturellement sa laine. Enfin, on peut citer l’Exlana, une race britannique récente, qui a été sélectionnée pour sa capacité à muer naturellement, éliminant ainsi le besoin de tonte.
Ces races représentent des exceptions intéressantes et montrent qu'il est possible, par sélection génétique, de revenir à des caractéristiques plus proches des ancêtres sauvages des moutons, réduisant ainsi la dépendance à la tonte artificielle.
Devenir éleveur ou tondeur : des parcours passionnants et diversifiés
Les parcours de vie qui mènent à l'élevage et à la tonte sont souvent riches et variés. Florence Bertheau, 35 ans, par exemple, a une trentaine de bêtes dédiées à l’écopâturage en plus de son activité de tonte de mouton. Son parcours n’est certainement pas linéaire. Après s'être destinée à l'ostéopathie animale, un milieu majoritairement équin qui l'a « saturée », elle a travaillé dans des magasins bio pour financer ses études. C'est le contact avec les gens et son intérêt pour l'agriculture bio qui l'ont amenée en Bretagne et l'ont conduite à lier ses différentes passions.

Que ce soit pour entretenir un grand jardin, pour leur production de lait, pour leur laine ou simplement pour leur présence agréable, de nombreuses personnes font le choix d’élever des moutons. Béliers, brebis et agneaux sont des animaux d’élevage assez répandus, mais il est indispensable de connaître leurs besoins, notamment en termes de tonte, pour assurer leur bien-être. Pour les personnes qui possèdent seulement quelques moutons, il est vivement recommandé de confier la tâche à un professionnel, car la tonte demande précision et rapidité. La tonte reste un geste indispensable à prévoir pour la bonne santé des moutons au moins une fois par an. C’est une question de bien-être animal, un geste essentiel pour les garder en bonne santé physique et mentale.