Le paysage, bien plus qu'une simple étendue de terre, est le témoin silencieux de l'interaction constante entre l'homme et la nature. Qu'il s'agisse de l'austère beauté des abbayes ou de la créativité débordante des jardins particuliers modernes, une constante demeure : la volonté de transformer le sol en une source de vie, de beauté et de subsistance. Cette exploration nous mène des terres cultivées par les moines cisterciens de l'Allier aux nouvelles pratiques esthétiques et nourricières qui redéfinissent nos espaces de vie.

Les moines de Sept-Fons : une tradition agricole séculaire
Rencontre avec les moines de l’abbaye de Sept-Fons, située à Diou, dans l’Allier. « Les moines de l’abbaye ? Ce sont de grands bosseurs ! » Le ton est donné. Pour les locaux, les 60 frères cisterciens trappistes de l’abbaye de Sept-Fons, à Diou, dans l’Allier, ont la réputation de travailler dur. Ils font partie de l’ordre cistercien de la Stricte observance, un ordre monastique catholique contemplatif respectant la règle de saint Benoît. Mais en plus de la prière et de l’étude qui rythment leurs journées, ils cultivent aussi la terre.
Entre les murs de l’abbaye, ils troquent leur traditionnelle tunique blanche et le scapulaire noir pour le bleu de travail et fabriquent plus d’une centaine de produits qu’ils commercialisent. Ils élèvent également un troupeau de vaches laitières pour la production du fameux fromage de Sept-Fons ainsi qu’un jardin potager et des arbres fruitiers qui leur assurent une autosuffisance alimentaire. Grâce au rucher, ils récoltent du miel ou encore de la gelée royale. Avec 7 millions d’euros de chiffre d’affaires réalisés chaque année, ils peuvent se targuer d’avoir le sens des affaires. Le frère Raphaël, qui nous accueille, en est d’ailleurs le directeur général et s’occupe principalement de la partie lucrative, après avoir été jardinier pendant sept ans.
L’héritage agronomique des ordres monastiques
Les moines ont une grande histoire commune avec l’agriculture. D’après frère Raphaël, ils en seraient d’ailleurs les champions. « Ce sont eux qui ont développé des techniques et qui ont permis un essor considérable de l’agronomie dans toute l’Europe. Ils ont été des défricheurs dans un paysage marqué par la forêt ou les marécages. » Les frères convers, des moines cisterciens dont la vie était dédiée au travail de la terre, ont fortement contribué à développer ces innovations, de leur création vers le XIIe siècle jusqu’à leur disparition officielle en 1965.
« À l’abbaye, l’élevage de vaches normandes dans une région dédiée à la race charolaise faisait déjà sensation à l’époque. Les moines gagnaient tous les concours ! » Paradoxal ? Pas tant que ça… Ils sont certes retirés du monde, mais travaillent « pour » le monde. Une tradition de la formation qui perdure puisque l’abbaye accueille et transmet son savoir-faire à de futurs moines du monde entier qui repartiront dans leurs pays, de nouvelles compétences en poche. Une autre communauté a été créée en République tchèque où les frères adaptent leurs productions. « Ils disposent de nombreuses forêts, ce qui leur permet de développer la sylviculture. Ils élèvent également des moutons et des brebis pour produire de la laine, tout en pratiquant un peu de maraîchage pour leur consommation personnelle », observe frère Raphaël. Un projet du même type est en cours au Vietnam.
Saint Fiacre : le patron des jardiniers et l’art du maraîchage
Cette semaine et jusqu’à la mi-septembre, les jardiniers de France vont fêter la Saint-Fiacre, patron des jardins et des jardineries. Fiacre était un moine irlandais qui s’installa au VIIe siècle dans la région de Meaux. Il mourut le 30 août 670 dans le village de la Brie qui porte aujourd’hui son nom. Dès le moyen-âge, il fut l’objet de la dévotion des jardiniers, des fleuristes et des herboristes. Son monastère étant un paradis du maraîchage et du jardinage. C’était un grand connaisseur de la culture des végétaux, un moine à la "main verte" en quelque sorte. Il avait également une réputation de guérisseur.
Cette année, de nombreuses manifestations sont organisées en son honneur : En Île-de-France, notamment à Villemomble et Coulommiers, en Bretagne, dans le Nord, en Lorraine, dans les Pays de Loire ainsi qu’en Bourgogne, notamment à Sens. Aujourd’hui pour les 208e fêtes de Saint-Fiacre, Orléans va se couvrir de fleurs et de légumes. L’église St-Marceau, installée sur le territoire des horticulteurs, va s’orner de 100.000 fleurs, 2000 potées fleuries et 500 kg de fruits et de légumes. Le tout, reconstitué en jardins éphémères extraordinaires, réalisés par plus d’une 100aine de bénévoles de la corporation.
Foodscaping : quand le potager devient ornemental
Ce que fit la renommée des jardins d’abbaye, puis des fameux « jardins de curés », c’est justement cette cohabitation de légumes, de fruits et de fleurs. Il existait certes d’autres formes de jardins, dans les châteaux et manoirs par exemple, mais exclusivement ornementaux : le potager, considéré comme utilitaire donc un peu vulgaire, était souvent relégué dans un coin discret et cultivé par des domestiques. Chez les gens plus modestes du milieu paysan, le jardin consistait en quelques « simples » (herbes médicinales), raves (les fameuses « racines » dont on nous rabat les oreilles dans les livres d’histoire) et herbes à pots (légumes-feuilles) cultivés tout près de la maison pour agrémenter la soupe quotidienne.
Pourquoi les jardins de curés ou de monastères étaient-ils si différents ? Parce que le prêtre ou le moine, en plus de devoir faire pousser fruits et légumes pour sa propre subsistance et celle de ses « pauvres », devait subvenir à la floraison des autels pour le culte divin. Abondamment fleuris en plus d’être vivriers, les jardins de curés et d’abbayes ont beaucoup influencé le formidable essor des jardins particuliers au 18ème et 19ème siècle.
Mais cette tendance s’est un peu essoufflée. Dès la fin du 19ème siècle, l’exemple de somptueux jardins anglais ou exotiques ont encouragé les jardiniers à cultiver toujours plus de fleurs ou de plantes ornementales pour « épater » les voisins, laissant les maraîchers en plein essor pourvoir les ménages en beaux légumes tout frais. À la seconde moitié du 20ème siècle, les potagers et vergers ont été petit à petit abandonnés pour des « jardins d’agrément » très propres et uniquement ornementaux : un gazon impeccable, des allées cimentées pour « faire propre », quelques plantes et arbustes isolés, des haies bien « nettes » de thuya ou de laurier pour ne pas apercevoir le voisin en caleçon devant son barbecue, éventuellement une piscine et une terrasse dallée.

Évolution des paysages et planification territoriale
La gestion du paysage ne concerne pas seulement les jardins privés, mais s'inscrit dans des démarches globales de territoire. On peut observer cette structuration en trois phases : la phase de diagnostic et définition des enjeux, la définition des objectifs de qualité paysagère (OQP), et enfin le plan de mise en œuvre des objectifs de qualité paysagère. Dans le cadre de l’écriture du nouveau Projet d’Aménagement Stratégique de la révision du SCoT, les élus ont affirmé prioritairement la volonté d’engager une politique paysagère et patrimoniale pour conserver la qualité et l’identité territoriale.
Prenons l'exemple du Vignoble Nantais qui se compose d’une mosaïque de paysages très variés. Une palette de facteurs viennent conférer à chacun d’eux une ambiance particulière que ce soit par le relief qui est tantôt encaissé (allées de la Maine ou de la Sèvre-Nantaise), tantôt très ouvert sur l’horizon (plateau viticole ou plaine maraîchère). Le paysage de l’eau, qui façonne le territoire, sait se faire discrète, comme dans les méandres verdoyants et granitiques des vallées encaissées de la Maine et de la Sèvre Nantaise. Elle peut aussi se montrer éclatante, sous la forme d’un immense miroir d’eau du Marais de Goulaine.
Les paysages agricoles, de la plaine maraîchère de la Loire aux vignobles, en passant par les prairies bocagères et cultures céréalières, prennent leurs racines dans une mosaïque agricole. Elle façonne une identité riche de savoirs-faire et de paysages variés. Le Vignoble Nantais compte environ 104 790 habitants pour 27 communes. Le Vignoble Nantais, se découpe en 12 unités paysagères, allant de la Loire maraîchère, marquée par le paysage immaculé de serres, au plateau bocager boussiron. La Loire est l’élément paysager structurant de cette unité paysagère. Véritable colonne vertébrale, elle pose et ancre les différents motifs paysagers du site.
Vers une nouvelle esthétique du jardin vivrier
Mais cet art de savoir associer avec goût plantes comestibles et ornementales dans des massifs et compositions en dehors des clôtures du potager, et même, pour aller plus loin, de savoir regarder les fruits et légumes comme des plantes ornementales à part entière, c’est cela qui est nouveau. Nos jardins de particuliers ont tellement évolué depuis des siècles, passant de quelques herbes et « racines » du jardin paysan médiéval au jardin fleuri tel que Monet les aimait au 19ème siècle, puis ensuite aux jardins « propres » avec piscine et gazon des Trente Glorieuses… moi je suis prête à parier qu’une page se tourne, c’est le moment.
Les jardins ont changé entre le moyen-âge et la Renaissance. Ils ont changé au 19ème siècle. Ils ont changé après les deux guerres mondiales. Ils vont encore changer. L’essor de la permaculture a remis la nourriture, l’abondance et une certaine forme d’autonomie au cœur des jardins particuliers ou associatifs. Notre planète, l’air que nous respirons, les abeilles, les oiseaux, la faune… tout aspire à ce que nos jardins s’ensauvagent. Mais en ajoutant une dimension réellement esthétique à ce jardin vivrier, notre bonheur se fera profond. Voyons plus loin que le brave paysan du moyen-âge avec ses rangs de raves et de poireaux échevelés !

Le concept de foodscaping, bien que nommé par un anglicisme moderne, puise ses racines dans des pratiques ancestrales oubliées. En réintégrant la production alimentaire au sein même de nos espaces de vie, nous ne faisons pas que cultiver des légumes ; nous cultivons un rapport au monde plus conscient, plus esthétique et profondément ancré dans la terre, à l'image de ces moines qui, depuis des siècles, font du paysage un outil de subsistance et de contemplation.
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