Les Semences Paysannes : Un Combat Essentiel pour la Biodiversité, l'Autonomie et la Qualité Alimentaire

L'agriculture, pilier de notre alimentation et de nos paysages, repose fondamentalement sur les semences. Derrière cet élément en apparence simple se cache un univers complexe d'enjeux économiques, écologiques, culturels et sociaux. Au fil des décennies, le modèle agricole dominant a transformé la semence, autrefois bien commun, en une marchandise soumise aux lois du marché et à la propriété intellectuelle. Pourtant, partout dans le monde, des paysans engagés mènent un combat vital pour reconquérir leur autonomie semencière et préserver une biodiversité cultivée menacée. Ils œuvrent à travers des échanges, des sélections participatives et la construction de réseaux de solidarité, affirmant que les semences paysannes sont au cœur d'un système alimentaire vertueux, résilient et respectueux du vivant.

Au Cœur de l'Échange : Les Rencontres Régionales des Semis

L'un des vecteurs essentiels de cette reconquête est l'organisation de rencontres dédiées à l'échange de semences. « La bourse d’échange de semences va commencer, » et en quelques minutes, des dizaines de sacs contenant des semences de blé recouvrent la table. Ces variétés ont une particularité fondamentale : toutes ont été semées, sélectionnées et démultipliées par des paysans, directement dans leur champ. Elles sont libres de droits, non soumises à la propriété intellectuelle de quelque multinationale. Autour de la table, ce ne sont pas des jardiniers amateurs mais bien des paysans qui partagent leurs expériences et leurs trésors génétiques.

Un participant explique : « Ça c’est un mottet rouge, une variété de blé tendre qui était autrefois très répandue en Savoie. Elle est réputée donner un bon goût au pain. » Ces rencontres régionales des semis, organisées chaque année par l’Association pour le développement de l’emploi agricole et rural (Ardear Rhône-Alpes), comme cette fois dans la Drôme, sont cruciales. Une paysanne en cours d’installation confie : « C’est la première fois que je viens. Ce n’est pas toujours facile d’identifier les variétés. » C’est justement l’objet de ces événements.

La diffusion des semences fait totalement partie du travail de paysan. L’histoire de ces rencontres remonte à 2004, lorsque des paysans de l’Ardear décident d’expérimenter l’usage de variétés paysannes de céréales, comme le blé, le seigle, l’orge ou le maïs. Leur objectif principal est de reconquérir leur autonomie semencière, c’est-à-dire cesser de s’approvisionner auprès des grandes firmes qui trustent le marché des semences, pour trouver des variétés plus adaptées à leurs pratiques.

Bourse d'échange de semences paysannes

Comprendre les Semences Paysannes : Un Patrimoine Vivant

Pour les paysans engagés, il est impossible de penser à une agriculture sans semences, variétés et boutures. Ces boutures et variétés paysannes incarnent une action de vie qui s’inscrit dans des mouvements plus larges, comme la VIIème Conférence Internationale de La Via Campesina tenue en 2017 au Pays Basque, qui réaffirme le mode de vie paysan. Les semences paysannes, végétales ou animales, sont le gage d'autonomie et de souveraineté alimentaire, faisant du paysan le gardien de cette semence, chargé d'en garantir la multiplication et la distribution.

Les semences paysannes sont des semences reproductibles libres de droit, à fécondation libre (aussi appelées variétés population), pouvant être récoltées et semées années après années pour être reproduites, transmises ou échangées. Selon la définition de 2019, consentie collectivement lors d'une Assemblée Générale du Réseau Semences Paysannes (RSP), les variétés populations sont composées d'individus exprimant des caractères phénotypiques proches mais présentant encore une grande variabilité leur permettant d'évoluer selon les conditions de cultures et les pressions environnementales. Elles sont définies par l'expression de caractères issus de combinaisons variables de plusieurs génotypes ou groupes de génotypes.

Véronique Chable, chercheuse agronome spécialisée en agriculture biologique et semences paysannes à l'Inrae, résume : « Les semences paysannes sont reproductibles et donc reproduites dans leur environnement de production avec des méthodes naturelles. Les graines sont semées, sélectionnées et reproduites par les agriculteurs. » Ceux-ci peuvent ensuite les réutiliser les années qui suivent.

Ces semences sont le fruit d’un savoir transmis de génération en génération. Sélectionnées au fil du temps par les communautés, elles présentent des qualités remarquables : elles sont souvent plus nutritives, plus résistantes aux maladies ou aux risques climatiques, et généralement mieux adaptées aux conditions locales que les semences industrielles. Ce qui est en jeu ne se limite pas à l’agriculture. Autour des semences gravitent des langues, des récits, des pratiques spirituelles et des modes de gestion collective.

L’agroécologie, consubstantiellement ancrée dans les bases agronomiques de l’agriculture biologique, démontre que tout participe du Tout et que tout est une partie du Tout. Le sol fait la plante, tout comme la plante fait le sol. Plante et sol co-évoluent : l’un se nourrit de l’autre, l’un participe de l’autre. Il en est de même pour la graine qui, semée dans son environnement, sauvegardée puis cultivée dans les traditions et le savoir-faire paysan, élevée et sélectionnée, devient dès lors une semence paysanne. Une semence paysanne co-évolue. Les paysans engagés en agriculture biologique coopèrent avec le vivant pour produire une alimentation de qualité et assurer la pérennité de leurs terroirs. Ils reconnaissent un sol vivant par la diversité biologique qui l’habite. Or cette diversité est soutenue par la diversité des plantes qui y poussent. Les semences paysannes offrent une diversité intrinsèque et toujours renouvelée pour assurer la coévolution au sein de l’agroécosystème en incluant l’évolution des pratiques.

À l’opposé des hybrides F1, des clones et autres OGM industriels, les semences paysannes sont libres de droits de propriété et sélectionnées de façon naturelle dans les fermes et les jardins menés en agriculture paysanne, biologique ou biodynamique. Rustiques et peu exigeantes en intrants, elles possèdent aussi une grande diversité génétique qui les rend adaptables aux terroirs, aux pratiques paysannes ainsi qu'aux changements climatiques.

Comparaison semences paysannes et semences industrielles

Le Modèle Industriel : Monopole, Standardisation et Perte de Biodiversité

L'histoire de l'agriculture, qui s'étend sur 12 000 ans, est celle de paysans qui sèment, récoltent, sélectionnent et échangent librement leurs graines. Cependant, le XXe siècle a marqué une rupture profonde dans cette coévolution multimillénaire. Après la Seconde Guerre mondiale, la priorité du gouvernement français était de récupérer son indépendance alimentaire pour ne plus dépendre de l’aide américaine. C’est ainsi que de nouvelles semences sont nées. Pour arriver à récolter des plantes plus homogènes et stables, dans le seul but d’accroître la production alimentaire, il a semblé primordial de créer des semences industrielles.

Aujourd’hui, dans le monde, cinq géants de la chimie, devenus producteurs de semences, contrôlent la moitié du marché et veulent une chose : être propriétaires des semences. Qui plus est, pour être mise en vente, la moindre variété doit être renseignée dans un registre : le catalogue officiel des variétés. On y inscrit leur nom, leur variété et surtout son propriétaire. En France, 9 000 variétés y sont inscrites, appartenant majoritairement aux cinq multinationales (Bayer, Monsanto, Limagrain, Pioneer et Syngenta). En dehors de ce catalogue, les agriculteurs n’ont, en théorie, pas l’autorisation d’utiliser des semences de variétés anciennes.

Avant d’y être inscrites, les graines doivent passer des tests très stricts. C’est le GEVES (Groupe d’Étude et de contrôle des Variétés Et des Semences) qui donne l’autorisation à une variété d’entrer dans le catalogue des semences, permettant ainsi aux agriculteurs de la cultiver librement. Pour être homologuées, les cultures doivent être au garde-à-vous : pas un épi ne doit dépasser ! Christian Dalmasso souligne que : « Les semences du catalogue ont été sélectionnées sur les meilleures terres de France, avec tout un arsenal de chimie et d’engrais. »

Ces graines appelées « hybrides » sont le résultat d’un croisement savamment étudié entre deux variétés sélectionnées selon certains critères. L’hybride F1, contrairement à l’espèce naturelle, s’autoféconde et n’a donc pas besoin d’assistants pollinisateurs comme les abeilles ou le vent. À chaque fécondation, le patrimoine génétique de la graine hybride est drastiquement réduit du fait de la consanguinité. La première génération d’hybrides F1 donne une graine très productive, mais si elle est replantée à la saison suivante, le résultat sera beaucoup plus décevant. L’agriculteur est contraint de racheter chaque année ses graines hybrides pour s’assurer une récolte optimale. De plus, leur hypersensibilité rend indispensable l’utilisation de pesticides. Les géants semenciers qui les produisent se sont donc également mis à fabriquer les pesticides associés, créant une dépendance encore plus accrue des agriculteurs.

Ananda Guillet, président de Kokopelli, détaille : « Les F1 ont été croisées pour répondre aux critères de la grande distribution : cultiver des légumes plus productifs et calibrés, qui se conservent bien, supportent les chocs, et sont adaptés aux engrais et produits phytosanitaires en général. » Ce virage pris par l’agro-industrie dans les années 1940 a séparé la production de la reproduction et a changé les pratiques paysannes. Avant cela, les agriculteurs réalisaient leurs propres semences pour les échanger et les replanter ; producteur de semences n'était pas un métier.

Le clonage des semences a porté ses fruits : en 50 ans, la production agricole française a doublé, et le peu d’agriculteurs restants est devenu six fois plus productif. Aujourd’hui, 95% des semences de maïs inscrites au catalogue sont hybrides, donc stériles. Néanmoins, la face cachée de ces graines est moins reluisante : le monopole radical exercé par l'industrie sur les semences a provoqué la disparition de 75 % de la biodiversité cultivée en 50 ans. Il a conduit l’agriculture dans un cercle vicieux dévastateur où les agriculteurs ont perdu tout un pan de leur métier et sont à la merci des grands semenciers.

Les semences standardisées n’ont pas la capacité de s’adapter aux différents terroirs. L’homogénéisation des graines et donc des cultures induit une utilisation massive d’intrants chimiques et de pesticides. Un champ d’une même variété ne trouvera pas l’aide d’autres variétés qui ont la capacité de lutter efficacement contre l’attaque de certaines maladies. Ceci a considérablement détruit la biodiversité, pourtant indispensable à notre alimentation. Pour preuve, depuis l’introduction des pesticides néonicotinoïdes en 1990, 75% des insectes volants ont disparu en Europe.

En outre, la qualité nutritionnelle a été compromise. On estime qu’une tomate ancienne aura la même dose de nutriments que cinq à douze tomates conventionnelles. Vitamines A et C, protéines, phosphore, calcium, fer et autres minéraux ou oligo-éléments ont été divisés par deux, par vingt-cinq, voire par cent, en un demi-siècle. La baisse des rendements, de même que la qualité irrégulière des variétés du catalogue, conduisent Christian Dalmasso et d’autres paysans à chercher des semences plus en adéquation avec leurs conditions de culture, notamment en agriculture biologique.

Monopole semencier mondial

La Reconquête de l'Autonomie Semencière : Recherche et Sélection Participative

Face à ce constat alarmant, des paysans comme Christian Dalmasso, avec l’Ardear, commencent par identifier les céréales qui étaient autrefois cultivées dans leur région. Leurs recherches les conduisent chez des particuliers qui continuent de cultiver, pour leur consommation personnelle, des espèces non inscrites au catalogue. L’Ardear se tourne également vers l’Inra, l’Institut national de la recherche agronomique (aujourd'hui Inrae), qui collecte, répertorie et stocke des échantillons de plantes et de graines.

Une fois les semences retrouvées, il faut réapprendre à les connaître après des décennies d’oubli. Un travail de « sélection participative » des blés a été mis en place depuis dix ans, associant les paysans à des chercheurs de l’Inra. L’idée est de mener des recherches en partant d’un réseau de fermes et de leurs besoins spécifiques. Raphaël Baltassat, paysan près d’Annemasse en Haute-Savoie, participe à ce programme incluant 65 fermes en France et 1350 parcelles de culture. Il compte à lui seul une « collection » de 80 variétés. Il explique : « Nous partons de variétés anciennes, parfois trop grandes, avec de petits rendements ou qui versent (c’est-à-dire qui ploient). Environ dix mètres carrés par variété sont nécessaires. »

Pour partager les expériences et connaissances acquises, des formations et visites de fermes sont régulièrement organisées entre paysans. En parallèle, des essais sont menés à l’Inra pour évaluer les caractéristiques des variétés sur le plan nutritionnel et « organoleptique » - c’est-à-dire concernant leur apparence, leur odeur, leur goût, ou encore leur texture. Christian Dalmasso souligne : « C’est une démarche ouverte, mais qui requiert un travail d’observation assez soutenu du paysan. On sélectionne avec son propre regard, et la problématique de sa ferme. » Selon l’Ardear Rhône-Alpes, plus de 250 variétés de céréales à paille et de maïs sont ainsi cultivées et préservées sur les fermes, dans le cadre de ce programme de sélection participative.

Parcelle d'essai de variétés paysannes

Les Réseaux de Soutien et de Coopération pour la Biodiversité Cultivée

Les rencontres régionales des semis sont l’occasion de favoriser l’échange de ces semences entre les paysans. Alexandre Hyacinthe de l’Ardear décrit : « Nous faisons en sorte que les rencontres soient toujours accompagnées de partages d’expériences et de savoir-faire, qui sont essentiels pour construire son autonomie. » Si la vente de semences non inscrites au catalogue officiel était interdite par la loi, l’échange de semences en vue d’un travail expérimental est toujours possible. Émilie Lapprand, du Réseau Semences Paysannes, précise que « la loi biodiversité votée pendant l’été implique des changements. » Les échanges entre paysans de semences et de plants libres de droits peuvent désormais se faire également dans le cadre de « l’entraide générale. »

Lors de l’échange de semences, chaque personne est invitée à noter sur une fiche le nom de la variété qu’il compte semer sur sa ferme, la quantité, et le nom de la personne qui lui a donné la variété. Alexandre Hyacinthe ajoute : « Nous centralisons les informations à l’Ardear, et lorsqu’une personne cherche des informations sur une variété, on peut l’orienter. »

Le mouvement pour les semences paysannes s'étend et s'organise. “Adopter une semence” est une action de vie qui s’inscrit dans le cadre de la VIIème Conférence Internationale de La Via Campesina. Les paysans et les peuples autochtones sont des gardiens de ces semences et en garantissent la multiplication. La vérité que porte en son sein l’agroécologie, consubstantiellement ancrée dans les bases agronomiques de l’agriculture biologique, réside dans la démonstration que tout participe du Tout et que tout est une partie du Tout. Le sol fait la plante, tout comme la plante fait le sol. Plante et sol co-évoluent, l’un se nourrit de l’autre, l’un participe de l’autre.

Dans les pays peu industrialisés, les systèmes semenciers autonomes font partie intégrante des sociétés paysannes. Ils forment des réseaux horizontaux d’échanges, souvent informels, qui enrichissent sans cesse la biodiversité domestique. Pour renouer avec ces pratiques collectives et retrouver les savoir-faire paysans autour des semences, les membres du RSP sont allés à la rencontre d’expériences de sélection paysanne dans plusieurs pays. Suite à un voyage d’échange au Brésil où les paysans produisent et conservent en commun des semences dans des Casas de Sementes Criolas (littéralement : Maisons des Semences Créoles), l’idée s’est répandue en France et des Maisons des Semences Paysannes germent un peu partout.

Pour ne plus être seuls, pour pouvoir échanger, pour assurer une conservation collective des semences paysannes, les paysans s’organisent entre eux, mais aussi avec des jardiniers, des artisans, des cuisiniers, pour conserver et sélectionner collectivement les semences des variétés dont ils ont besoin. Il est très difficile aujourd’hui de conserver, sélectionner et produire seul toutes ses semences, et de faire face au risque de pertes (intempéries, maladies, mauvaises récoltes). Les Maisons des Semences Paysannes permettent de mutualiser les différentes étapes, de sécuriser les collections vivantes et de renouveler la biodiversité cultivée. Elles sont aussi un levier pour protéger les semences paysannes de possibles accaparements (biopiraterie, confiscation par des gènes et/ou des caractères brevetés). Les précieuses semences paysannes ne dépendent pas de l’agro-industrie et sont au cœur d’un système alimentaire vertueux.

AVSF agit concrètement en Colombie avec le projet ARRIC (Appui à la Réforme Rurale Intégrale en Colombie), lancé en 2024 dans quatre départements (Córdoba, Sucre, La Guajira et Caldas). Entre activités de plaidoyer, formations, organisation de visites et d’échanges entre différentes organisations paysannes colombiennes et françaises, une des actions du projet ARRIC est l’échange de semences paysannes. Ces foires ne sont pas que de simples espaces de troc. Ce sont des actes politiques, des mécanismes de résilience collective. Jackelin Gil, productrice de la coopérative ASPROAL, témoigne : « Échanger nos graines, c’est vraiment important parce que ça nous permet de partager avec d’autres organisations ce que l’on prend soin de préserver, ce que l’on cultive, et c’est comme si on leur transmettait notre identité et qu’eux nous transmettaient la leur, c’est vraiment magnifique. » Sur les étals, la diversité est au rendez-vous : courges, potirons, haricots, riz, maïs, pois cajan. Chaque foire est l’occasion de découvrir, d’essayer, et d’adopter de nouvelles variétés. Ces échanges de semences donnent vie à une politique publique ambitieuse, qui, depuis 2024, reconnaît officiellement l’agrobiodiversité comme une richesse essentielle des cultures paysannes et autochtones.

En Normandie, Triticum, une association de citoyens et de professionnels, œuvre pour la défense de la biodiversité en aidant les paysans à cultiver des variétés de céréales anciennes (plus de 300). Raphaëlle Mann, chargée de mission agronomie et filières de l’association, souligne : « On sait que le blé tendre a été sélectionné au fil des années notamment sur des critères de rendement, et que le sujet de la nutrition a été laissé de côté. » Les variétés de Triticum (semence de blé Japhet ou Bon Cauchois, épeautre Oberkulmer, seigle de Pluvigner…) permettent d’obtenir des pains plus nourrissants. Les boulangers, mais aussi les meuniers qui écrasent sur meules de pierre, sont concernés par cette démarche qui permet de garder le germe (la partie la plus nutritive des céréales) et davantage de son. Triticum s’engage sur des farines T80 minimum (plus riches en fibres) et encourage une fermentation 100 % levain, qui permet de développer des arômes intéressants, des pains plus nutritifs, plus digestes, avec un index glycémique bas et qui se conservent mieux.

Le Centre de ressources de botanique appliquée (CRBA), cofondé près de Lyon en 2008 par Stéphane Crozat et Sabrina Novak, travaille sur l’adaptation des variétés de fruits et légumes au climat actuel et futur. Pour cela, ils récupèrent des semences de trois manières : en relation avec différentes banques de semences en Europe, en Amérique du Sud et en Russie, via le très connu Institut Vavilov (même si depuis la guerre, les contacts sont malheureusement distendus) ; lors d’inventaires dans des parcs naturels régionaux (Chartreuse, Vercors…) ; et par des expéditions. Ils préservent (en réfrigération ou congélation) des collections de graines reproductibles de différentes espèces végétales, notamment les plus menacées d’extinction, mais pas uniquement. Cette protection des semences paysannes peut être utile pour notre souveraineté alimentaire, en cas de crise agricole ou de désastre écologique.

Le CRBA travaille de manière collégiale avec des agriculteurs, des chefs et des citoyens. Au cours des derniers tests, ils ont comparé différentes variétés de laitues, courgettes, poireaux et épinards. Ils en ont retenu 150 de chaque, avant d’affiner la sélection sur trois ans, en fonction des critères de chacun des collèges (le rendement, la facilité à cuisiner, le goût…). À la fin, il reste entre 4 et 6 variétés, que l’on multiplie et distribue gratuitement aux paysans. La laitue blonde de Saint-Étienne, qui a quasiment disparu, a par exemple passé les sélections.

Logo Réseau Semences Paysannes

Enjeux et Défis de la Sauvegarde des Semences Paysannes

Ce travail essentiel est aujourd’hui en péril. Christian Dalmasso souligne : « Sur 2016, la région Auvergne-Rhône-Alpes (dirigée par Laurent Wauquiez) a baissé de 30% nos financements, ce qui implique une baisse d’effectifs. » Ces coupes budgétaires interviennent alors que la demande pour ces variétés anciennes est croissante. « Il y a un engouement des acteurs des filières longues sur le blé et la farine issus de ces variétés, alors même que nous n’avons pas les quantités pour les approvisionner, » relève Christian Dalmasso.

Concernant le cadre légal, l’interdiction stricte d’utiliser des semences paysannes est à nuancer. Depuis le décret de 1981 interdisant la commercialisation et la vente des semences non inscrites au catalogue officiel, une partie de la société européenne s’est insurgée de voir la quasi-totalité des semences entre les mains des grands groupes. Après des années de luttes acharnées, les eurodéputés ont voté, en avril 2018, pour mettre un terme à la « criminalisation » de la semence paysanne. Votée définitivement le 2 octobre 2018, la loi EGALIM (pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous), dans son article 78, autorisait quiconque à vendre des semences anciennes aux particuliers. La vente de semences paysannes à des jardiniers amateurs a été officiellement autorisée en juin 2020. Les agriculteurs ont, quant à eux, le droit de cultiver des variétés non inscrites au « Catalogue officiel des espèces et variétés des plantes cultivées » (c’est le cas de la très grande majorité des semences paysannes) et d’en vendre la récolte, mais pas de commercialiser des graines ou des plants.

Le combat pour les semences libres est donc loin d’être fini. La place du citoyen dans ce combat est essentielle. Le consommateur peut faire des choix : s’informer, chercher à savoir d’où vient ce qu’il mange et comment cela a été produit. Privilégier un approvisionnement biologique et local encourage l’agriculture paysanne et la transformation artisanale. AMAP, circuits courts, fermes ouvertes, marchés de producteurs : il y a mille et une façons d’aller à la rencontre des producteurs qui s’engagent. Cela permet de connaître les produits, les modes de culture, les choix de variétés. Cela soutient l’agriculture locale et évite les produits alimentaires importés ou hors saison. Soutenir les campagnes en faveur de la biodiversité cultivée et des droits des paysans, comme celle d’Agir pour l’environnement et du Réseau Semences Paysannes, favorise l’émergence du sujet sur la scène politique.

Il est très difficile aujourd'hui de conserver, sélectionner et produire seul toutes ses semences, et de faire face au risque de pertes (intempéries, maladies, mauvaises récoltes). Les Maisons des Semences Paysannes permettent de mutualiser les différentes étapes, de sécuriser les collections vivantes et de renouveler la biodiversité cultivée. Elles sont aussi un levier pour protéger les semences paysannes de possibles accaparements (biopiraterie, confiscation par des gènes et/ou des caractères brevetés).

Rien ne vous permet de savoir que les fruits ou légumes que vous achetez sont issus de semences paysannes, car il n’existe pas de label existant, même si la question s’est posée au sein du Réseau Semences Paysannes. Pour dénicher de bonnes tomates, c’est-à-dire des tomates issues de semences paysannes, souvent nommées tomates anciennes, il va falloir se tourner vers les marchés, les ventes directes de producteurs, ou bien mettre les mains dans la terre. Il faut aussi savoir « saison » garder : les bonnes tomates sont disponibles de juin (pour les plus précoces et dans certaines régions), mais le plus souvent de juillet à octobre ou novembre. Celles que vous achetez avant auront poussé hors-sol, très souvent dans des serres chauffées.

Agriculteur sélectionnant des semences

Le Goût, la Résistance et la Diversité : Les Atouts Incontestables des Semences Paysannes

Les variétés de l'agriculture paysanne présentent des atouts majeurs, notamment en termes de goût et d'adaptation. Ananda Guillet de Kokopelli souligne que sur les tomates, « la différence avec des hybrides F1 est énorme. Elles sont, selon les variétés, plus acidulées, plus sucrées, plus juteuses. Sur d’autres légumes, le goût est aussi différent. On propose chez Kokopelli une quarantaine de variétés de courgettes dont les saveurs diffèrent. Contrairement à la courgette de supermarché qui n’en a pas vraiment. » Stéphane Crozat ajoute : « Globalement, les variétés de l’agriculture paysanne sont plus goûteuses. Mais il arrive que certaines soient insipides. Par ailleurs, le goût a beaucoup évolué. Nous aimons beaucoup plus le sucré que l’amer. Les semenciers répondent à cette tendance : certaines de leurs variétés - tomates cerises ou cocktail - sont très sucrées. Mais la plupart du temps, comme les critères de sélection des F1 sont le rendement, le calibrage, la résistance à la sécheresse ou à une maladie, le critère du goût est laissé de côté. »

Ces semences « vont s’adapter au terroir et vont enregistrer les informations : sécheresse, maladie. Cela va leur permettre de s’adapter aux conditions de leur environnement et, par exemple, d’avoir moins de besoins en eau. » À l’heure du changement climatique, c’est capital. Stéphane Crozat mentionne qu’on entend beaucoup dire qu’il suffirait de faire remonter les cultures du Sud vers le Nord, mais que c’est bien plus compliqué que cela, le dérèglement climatique entraînant des alternances de périodes de sécheresse, de froid, de pluies intenses. Donc la recherche vise à adapter ici des variétés résistantes. Par exemple, au Daghestan (Russie), l’amplitude de températures est énorme (entre -22 °C et +53 °C) et pourtant certains fruitiers poussent. On trouve des pastèques et melons qui fructifient à 45 °C. En France, aucune de nos variétés de légumes ou de fruits ne fructifie à ces températures.

Ces semences, parce que reproductibles, participent à l’autonomie des agriculteurs - qui ne sont plus dépendants de semenciers - et à l’autonomie alimentaire d’un territoire. Il est également important de rappeler qu’en sélectionnant et cultivant ces variétés depuis des années, les agriculteurs ont permis de les conserver. Sans cela, la diversité génétique cultivée ne serait pas aussi grande. C’est aussi notre patrimoine, et il est souvent meilleur.

En mars, c’est la bonne période pour semer certains légumes d’été et des plantes aromatiques : il ne faut pas tarder pour les tomates ! Il est recommandé de les choisir paysannes et bio. Il est utile de regarder sur l’étiquette la provenance de la graine, car certains semenciers s’approvisionnent très loin, ce qui est dommage. Il faut jeter un œil au taux de germination. Les Semences de l’Ombelle, par exemple, garantissent un taux plus important que le minimum légal. Ce qui garantit le succès d’une culture, c’est un sol riche et vivant.

En cette fin de rencontre régionale des semis, chacun repart vers sa ferme avec différentes variétés entre les mains. Malgré les freins politiques, la détermination des paysans à recouvrir leur autonomie et à développer la biodiversité cultivée est intacte, avec l’espoir d’apporter des réponses locales face au développement démesuré des multinationales semencères.

Tomates anciennes de diverses variétés

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