La permaculture, bien plus qu'une simple technique de jardinage, s'est imposée en Amérique latine comme une stratégie efficace pour répondre à des enjeux cruciaux de développement durable à petite échelle, mais également pour lutter contre la pauvreté. À travers des méthodes de production à faible coût, elle permet d'assurer aux familles et aux communautés une certaine « sécurité alimentaire ». Ce mouvement, qui puise ses racines dans des savoirs ancestraux tout en intégrant des innovations contemporaines, transforme les paysages et les consciences du Mexique jusqu'à la Patagonie.

Le Nomadisme au Service de la Terre : Le Proyecto Comun Tierra
Leticia et Ryan forment un couple américano-brésilien d’un genre particulier. Cela fait maintenant 5 ans qu’ils se sont lancés dans une folle aventure nomade en cherchant à promouvoir la pratique de la permaculture, grâce au projet « Proyecto Comun Tierra » (« Projet Terre Commune »). Depuis, ils sillonnent les routes d’Amérique latine en camping-car à la rencontre de communautés vivant de manière durable, tout cela avec une caméra à la main pour documenter leur périple et inspirer ce type de projet à d’autres.
Après avoir découvert l’univers de la permaculture sur les terres californiennes en 2010, Leticia et Ryan tombent sous le charme de cette agriculture respectueuse de l’environnement et décident d’embarquer pour un voyage d’un an. L’expérience leur plait tant qu’ils décident de prolonger leur voyage. Ce périple les a amenés à recueillir énormément d’informations sur les pratiques et techniques de la permaculture en Amérique du Sud, ainsi que sur les communautés visitées, vivant parfois de façon isolée.
Leur véhicule, baptisé « Minhoca », est une prouesse d'ingénierie écologique. À l’intérieur, on y trouve des toilettes sèches, mais aussi une « machine-bicyclette » multitâche qui permet au couple d’ « automatiser » certaines tâches du quotidien. Le véhicule est également équipé de panneaux solaires, générant assez d’énergie pour contribuer à l’alimentation de certains équipements. Un four solaire leur permet ainsi de réchauffer des aliments. Enfin, il est bon de souligner que « Minhoca » roule grâce au propane, un gaz qui émet 20 % de moins de CO2 que l’essence ou le diesel.
L’Agroforesterie : Réhabiliter les Sols Épuisés
Dans de nombreuses régions, l’agriculture conventionnelle laisse derrière elle des sols épuisés après des années de monoculture sous perfusion d’intrants chimiques. L’agroforesterie apparaît comme une alternative viable pour réhabiliter ces terres. Tout comme l’agroécologie, elle prend exemple sur la nature, en associant des cultures ou des élevages avec des arbres dans la parcelle.
Les bénéfices sont multiples. L’arbre permet de recréer de l’humus, de protéger les cultures du soleil direct et des maladies, et d’enrichir les sols naturellement. En Colombie, le projet « Coffee for Peace » illustre parfaitement cette dynamique. Nora, une productrice locale, témoigne : « Au début, nous avons coupé tous les arbres et fait beaucoup de dommages à la nature. La rouille du café a fini par exterminer toutes les cultures. » Grâce à l’appui de PUR Projet, elle a replanté des arbres natifs et fruitiers. Désormais, sa ferme est gérée de manière agroécologique et autosuffisante ; elle fabrique même son propre gaz pour cuisiner à partir de la fermentation des déchets de canne à sucre, du café et des excréments de ses cochons.
Colombie : l'impossible réconciliation ? | ARTE Reportage
La Milpa : Le Génie des Trois Sœurs
La « Milpa », aussi appelée les « Trois Sœurs », est une technique de permaculture ancestrale née chez les amérindiens. Il s’agit d’une association de trois plantes qui s’entraident mutuellement. Le maïs sert de tuteur pour les haricots grimpants ; la courge protège le sol de la chaleur grâce à ses grandes feuilles ; et les haricots, en tant que légumineuses, enrichissent le sol en azote.
Cette méthode, toujours dans l’optique de protéger le sol et de fournir le moins d’efforts pour un maximum de rendement, fait preuve d’un génie remarquable. Elle est aujourd'hui adaptée non seulement aux grandes exploitations, mais aussi aux petits jardins et même à certains balcons urbains, prouvant que la permaculture est une science de l'observation et de l'association.
Écologie, Spiritualité et Résilience Communautaire
En Colombie, des villages écologiques comme Varsana et Aldea Feliz repensent le rapport de l'homme à la nature. Varsana, centre spirituel se revendiquant des préceptes de Krishna, a fondé l'Université du savoir ancestral, dépourvue de salles de classe, où l'apprentissage se fait directement dans la forêt ou le potager. Pour Alejandra Cano Bermúdez, chercheuse au CIESAS, ces lieux sont des actes politiques : « La décision de se soigner autrement, de manger bio voire même d’aller vivre dans un village écologique est pour moi un acte politique. »
Ces communautés ne se contentent pas de cultiver la terre ; elles défendent leur territoire. Ils se sont opposés à des projets miniers et ont porté plainte devant la Cour suprême colombienne, obtenant que la forêt amazonienne soit déclarée « sujet de droit ».
Le Modèle Cubain : Une Référence Mondiale
À Cuba, des techniques de permaculture avaient été mises en place à la fin de l’ère soviétique pour relancer l’agriculture après la chute du PIB de 35 % en trois ans. Un système capillaire de polycultures fut instauré, garantissant une autonomie alimentaire de base pour la population. Aujourd’hui encore, La Havane reste l’un des endroits au monde les plus avancés sur l’utilisation et la connaissance de la permaculture.
Si certains observateurs tempèrent le « mythe de l’agroécologie cubaine » en rappelant le poids des structures étatiques, il demeure que l'initiative cubaine a prouvé que des alternatives existent pour aller vers une agriculture performante, propre et sans intrants chimiques. L'obtention de prix internationaux comme le Right Livelihood Award ou le Goldman Environmental Prize témoigne de l'intérêt mondial pour ce modèle.

L'Autonomisation des Jeunes : Le Programme SERES
Au Guatemala et au Salvador, l'organisation Asociación SERES, lauréate du Prix UNESCO-Japon, travaille à autonomiser les jeunes face aux défis du changement climatique. Depuis 2009, le programme aide les participants à élaborer des plans d'action locaux, de la gestion des déchets à la souveraineté alimentaire.
« SERES nous donne une machette pour travailler », explique Antonio Sánchez, un ancien participant. Il ne s'agit pas d'imposer une recette unique, mais de permettre à chacun, qu'il soit autochtone, fermier ou étudiant, de trouver sa propre voie pour changer sa réalité. Cette approche holistique, combinant formation technique et renforcement du tissu social, est essentielle pour endiguer l'exode rural et bâtir une résilience durable dans des territoires souvent marqués par la pauvreté.
Défis et Perspectives de la Permaculture
Bien que la permaculture gagne du terrain, elle reste parfois perçue comme un concept marginal ou exotique. Les changements d'habitudes sont lents. Toutefois, la montée en puissance des marchés bio et la demande croissante pour une alimentation saine créent des tribunes où le dialogue devient possible.
Le succès de ces initiatives, qu'il s'agisse de l'Institut de Permaculture du Salvador (IPES) épaulant neuf communautés, ou du projet Madre Tierra au Chiapas, démontre que la permaculture est une réponse concrète aux défis climatiques planétaires. En replaçant l'arbre, la biodiversité et la solidarité humaine au cœur des pratiques agricoles, ces communautés d'Amérique latine tracent une voie vers un futur où l'agriculture redevient un acte de soin envers la Terre et envers soi-même.
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