L'agriculture des Baronnies provençales est aujourd'hui à la croisée des chemins. Ce territoire, riche d'une identité forte et d'une diversité de productions de qualité - marquées par de nombreuses AOP, AOC et IGP - fait face à des défis structurels majeurs. Si l'engagement envers l'agriculture biologique y est exemplaire, avec 51 % de la Surface Agricole Utile (SAU) en bio ou en conversion - soit 5,7 fois la moyenne nationale - les exploitants doivent naviguer dans un contexte économique et climatique complexe. Les coûts de production et de commercialisation, notamment liés au transport et aux contraintes physiques telles que le relief, la nature des sols et l'accès à l'eau, limitent la compétitivité face à d'autres bassins de production.

Les mutations du paysage agricole : entre héritage et renouvellement
Le territoire des Baronnies provençales reste fortement marqué par l'agriculture, malgré une diminution rapide du nombre d'exploitations agricoles sur les 30 dernières années. Le secteur accueille encore plus d'un millier d'agriculteurs, cultivant plus de 23 000 hectares. Toutefois, la question du renouvellement des générations demeure centrale, avec une moyenne d'âge des exploitants supérieure à 50 ans. Le recensement agricole montre cependant que le devenir des exploitations est moins incertain qu’en 2010. À l’époque, 26 % des exploitations se trouvaient dans un cas de figure où le chef d’exploitation, ou le plus âgé des exploitants, avait plus de 60 ans, contre 16 % en 2020. Parmi ces exploitations concernées, la part ne sachant pas le devenir de sa structure dans les trois prochaines années est passée de 8 % à 4 %.
Malgré ces indicateurs, la transmission reste une difficulté majeure. Les fermes coûtent de plus en plus cher, en partie du fait de l’augmentation de la SAU par exploitation, mais aussi en lien avec les investissements faits dans des équipements spécifiques. Les candidats à l’installation, notamment lorsqu’ils sont hors cadre familial, connaissent des difficultés à mobiliser du foncier. Les exploitations agricoles, davantage en difficulté qu’auparavant, sont aussi plus difficiles à reprendre, voire découragent la transmission dans le cadre familial, l'investissement étant une prise de risque importante au vu des situations économiques de nombreuses filières.
Adaptation climatique et résilience des filières
Toutes les filières doivent s’adapter aux évolutions à venir liées au changement climatique, notamment l’augmentation du stress hydrique, les épisodes climatiques extrêmes et le décalage du cycle de végétation. Une évolution observée montre une hausse de +1,6°C en Drôme depuis les années 1960, couplée à des problèmes sanitaires récurrents. Plusieurs filières agricoles des Baronnies sont actuellement en crise, notamment l'arboriculture, le petit-épeautre, l'élevage et la vigne, induisant des difficultés économiques pour les producteurs.
L’inaction coûte à moyen et long terme beaucoup plus que la réduction des risques et l’anticipation en amont. Il faut cependant bien avoir en tête que changer les habitudes et pratiques de production nécessite un investissement en temps, en énergie et en capital financier. L’enjeu est d’accompagner au mieux ces changements en facilitant leur mise en œuvre. Dans une situation économique difficile, bon nombre d’agriculteurs cherchent aussi à sécuriser leur activité en essayant d’agir sur la valorisation de leur production, par exemple en développant une activité de transformation - avec plus de 100 exploitations supplémentaires en 10 ans - en commercialisant davantage en circuit court et en vente directe, et en diversifiant leurs productions.
Voyage au cœur des Baronnies provençales|TF1 INFO
La permaculture comme modèle de transformation
Face à ces enjeux, des modèles alternatifs émergent, portés par une nouvelle génération d'agriculteurs. Le témoignage de Jan Darmstadt, installé dans la Drôme, illustre parfaitement cette transition. Sur une micro-ferme d'un hectare, il pratique le maraîchage sur sol vivant, la permaculture, l'agroforesterie et la biodynamie. Son projet, qu'il définit comme "une agriculture durable, bienveillante et consciente", permet de salarier cinq personnes tout en produisant une gamme de 250 variétés paysannes et reproductibles.
Cette approche repose sur une philosophie profonde : être au service de la vie du sol et de ses vers de terre. Pour ces nouveaux agriculteurs, la permaculture est bien plus qu'une technique de culture ; c'est une reconnexion à la nature et à soi-même. Ces fermes deviennent des projets pilotes pour un nouveau monde agricole, capables de transformer des aromatiques et des légumes en produits à haute valeur ajoutée, comme des pestos ou des tartinables bio. La transmission de ce savoir-faire est primordiale, avec l'accueil régulier de stagiaires et d'apprentis pour éveiller les consciences sur la nécessité de projets de ce type pour nourrir le monde.
Logistique, transformation et circuits courts
Si les Baronnies disposent d'une offre locale diversifiée - 4 AOP, 4 AOC et 11 IGP - des manques subsistent, notamment en maraîchage (70 ha, soit 0,2 % des surfaces cultivées) et en oléagineux/protéagineux. L'offre en vente directe est relativement importante, atteignant 37 % des fermes en 2020, bien que son caractère saisonnier limite la régularité des approvisionnements. La logistique pour l’approvisionnement des professionnels représente un frein majeur aux circuits courts de proximité, en raison des longues distances et des petits volumes.
Aujourd'hui, les Baronnies comptent de nombreux outils de transformation, des moulins aux distilleries, ainsi qu'un des plus petits abattoirs français géré en CUMA à Saint-Auban-sur-Ouvèze, en complément des structures plus importantes comme celle de Sisteron. Cependant, des manques sont identifiés sur la transformation de fruits et légumes, les besoins des producteurs pour la vente directe ne pouvant actuellement être couverts par les quelques ateliers proposant de la prestation de services. L'offre limitée de légumineuses transformées, comme les lentilles ou pois chiches précuits, est également citée comme un frein au développement de la consommation locale.

Vers une alimentation accessible et solidaire
Le projet alimentaire territorial des Baronnies cherche à promouvoir une alimentation de qualité tout en luttant contre la précarité. Avec une personne sur cinq sous le seuil de pauvreté sur le territoire et 47 % de la population qui se restreint sur les dépenses alimentaires, l'inflation - qui a atteint +14 % sur les produits alimentaires entre février 2022 et février 2023 - aggrave la situation. Le nombre de bénéficiaires de l’aide alimentaire a triplé en 10 ans au niveau national, une tendance qui se reflète localement.
Pour répondre à ces enjeux, des actions concrètes sont menées, notamment avec l'accompagnement des cantines scolaires par le Parc et la Communauté de communes du Sisteronnais-Buëch. L'objectif est de renforcer le lien avec les autres structures de restauration collective, comme les EHPAD ou les hôpitaux. Développer des liens de solidarité et de confiance entre producteurs et mangeurs permet aux premiers de maîtriser leurs coûts de vente tout en allégeant les intermédiaires, et aux seconds de mieux résister à l’inflation alimentaire.
La santé mentale des agriculteurs est un sujet d'attention croissante. La lutte contre l’isolement, le besoin de reconnaissance et la nécessité d'une juste rémunération sont des piliers du bien-être au travail. L'agriculture, telle qu'elle est pratiquée par les pionniers de la permaculture ou par les éleveurs traditionnels, doit être perçue comme un travail nécessaire à toutes et à tous, valorisé par des circuits courts qui permettent à la valeur ajoutée de rester davantage sur le territoire. L'enjeu est de transformer ces contraintes en opportunités, en alliant savoir-faire ancestraux et innovations agroécologiques pour bâtir une autonomie alimentaire durable.
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