L'Inde du Sud est le théâtre d'une transformation agricole majeure, se détournant des méthodes intensives de la "révolution verte" pour embrasser l'agroécologie et l'agriculture naturelle. Cette démarche, illustrée par le programme de "Zero Budget Natural Farming" (ZBNF), vise à nourrir des millions de personnes tout en régénérant les écosystèmes et en autonomisant les communautés paysannes, en particulier les femmes.

Les Fondations de l'Agriculture Naturelle : L'Exemple de Rama Krishna
Dans l'Andhra Pradesh, un État du sud-est de l'Inde, des fermiers comme Rama Krishna démontrent l'efficacité de l'agriculture naturelle. Ses champs à Nandi Velugu, couvrant une dizaine d'acres, sont un exemple de fertilité et de biodiversité. Rama Krishna cultive principalement du curcuma en saison hivernale, une racine appréciée pour ses propriétés gustatives et vertueuses. Cependant, il ne s'agit pas d'une monoculture. Ses rangs alternent avec des papayes, des cocotiers, des manguiers et des bananiers, chacun jouant un rôle symbiotique. Le curcuma bénéficie des propriétés antibiotiques de la papaye, tandis que les hautes tiges de cette dernière apportent un ombrage précieux.
Plus loin, ses parcelles abritent une multitude de légumes : bitter gourd, baby corn, piments rouges, lady finger, tomates, salades, cornichons, menthe et radis. Des œillets d’Inde (marigold) sont semés stratégiquement pour éloigner certains virus. Le mariage des cultures n'est pas fortuit ; chaque plante est sélectionnée pour ses qualités spécifiques et les services qu'elle peut rendre à l'écosystème de la ferme.
L'approche de Rama Krishna est également caractérisée par une gestion économe des ressources. Il n'irrigue qu'une demi-heure par jour et ne possède pas de tracteur. Sa propriété est exempte de substances chimiques. Il utilise uniquement des produits naturels confectionnés à partir de l'urine et de la bouse de ses cinq vaches de race locale. Ces concoctions servent à enrober ses semences et à nourrir la terre, enrichies d'eau, de sucre, de terre et de farine de légumineuse. Pour lutter contre les parasites ou les ravageurs, il associe aux déjections de ses vaches des piments verts et des feuilles de goyave.
L'Agroécologie au Cœur des Communautés : GT Sujatha et M Jagadish
À Gottigehalli, dans le Karnataka, juste à la frontière du Tamil Nadu, GT Sujatha et son mari M Jagadish gèrent une ferme de quatre acres depuis dix ans. Leur parcelle est un véritable trésor de biodiversité, abritant plus de deux cents variétés de cultures. L'abondance de bananes, de noix de coco, de goyaves, de fruits du jacquier, de patates douates, de légumineuses, de citrons et de café plantés à titre expérimental est immédiatement visible. Des poulets et des chèvres se promènent librement au milieu des fourrés, contribuant à l'équilibre écologique de la ferme.
Sujatha, comme de nombreuses paysannes, gère la majorité des travaux agricoles en plus des tâches ménagères. Leur ferme est devenue un lieu d'échange et d'apprentissage, attirant des visiteurs de Bangalore et d'autres régions. Ces visiteurs achètent des produits, partagent des semences rares, offrent des plantes ou de la littérature pertinente, contribuant ainsi à rendre leur agriculture "plus productive et plus colorée".
Sujatha et Jagadish sont des acteurs clés d'un mouvement agricole mondial qui rejette les engrais chimiques et les pesticides au profit de l'agriculture naturelle. Ce rejet est une réponse directe aux défis posés aux petits paysans et aux agriculteurs marginaux par la commercialisation chimique de l'agriculture, héritage de la révolution verte en Inde et de pressions similaires à l'étranger.
Le Rejet de la Révolution Verte et l'Émergence de Nouveaux Mouveements
La révolution verte, caractérisée par une dépendance aux intrants externes comme les semences hybrides, les engrais chimiques et les pesticides, a eu des conséquences profondes sur l'agriculture indienne. En réaction, une vague de mouvements d'agriculteurs a vu le jour à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Le Karnataka Rajya Raitha Sangha (KRRS) est l'un de ces mouvements. Dès ses débuts, le KRRS a reconnu les causes internationales des luttes locales, tissant des liens avec des groupes d'agriculteurs en Occident, en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
Un exemple marquant de cette mobilisation internationale est l'Opération Cremate Monsanto, lancée en 1998 par le KRRS. Des mouvements paysans de France et d'Indonésie se sont joints à cette campagne mondiale pour brûler les semences GM de Monsanto lors d'essais en champ. En 1999, le KRRS a organisé la Caravane Intercontinentale, un événement qui a rassemblé 400 agriculteurs indiens et des représentants d'autres mouvements, attirant l'attention du public sur ces enjeux.
Les années 1990 ont été marquées par de ferventes agitations paysannes à travers le monde, dont la plus emblématique est le mouvement La Via Campesina, officiellement créé en avril 1993. Ce mouvement est né quelques mois avant la finalisation de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, qui a réduit les droits de douane sur les produits alimentaires et agricoles. Les organisations paysannes qui ont formé Via Campesina ont argumenté que l'ancrage du néolibéralisme inciterait les gouvernements nationaux à démanteler les structures et programmes agraires qui avaient été gagnés après des années de lutte, et qui assuraient la viabilité de l'agriculture à petite échelle, promouvaient la production pour la consommation intérieure et contribuaient à la sécurité alimentaire nationale.

Le Modèle du Zero Budget Natural Farming (ZBNF)
Au milieu des années 1990, un groupe d'agriculteurs du KRRS a commencé à abandonner l'agriculture chimique au profit d'un système appelé Zero Budget Natural Farming (ZBNF). Le ZBNF propose un modèle agroécologique paysan de base, suggérant des méthodes d'agriculture sans produits chimiques. Ces méthodes reposent sur des pratiques agricoles traditionnelles qui impliquent un "crédit zéro", un aspect essentiel étant donné les liens profonds entre l'endettement et les suicides en milieu rural.
Le ZBNF a été initialement promu par l'agronome maharashtrien Subhash Palekar, qui a organisé des ateliers pour le KRRS au début des années 2000. En 2013, Chukki Nanjundaswamy, un leader du KRRS, a fondé l'école Amrita Bhoomi dans le district de Chamarajanagar au Karnataka. Cette école vise à enseigner l'agroécologie aux agriculteurs de la région, proposant des formations basées sur l'approche "d'agriculteur à agriculteur", axées sur l'agroécologie, les droits des paysans, la souveraineté alimentaire et la justice sociale.
Ashlesha Khadse, une militante des droits des paysans, a souligné que l'épidémie de suicides d'agriculteurs au Karnataka, due à l'endettement, a d'abord touché les paysans propriétaires, souvent issus des communautés de la caste dominante, qui constituent la majorité des membres du KRRS. Amrita Bhoomi a également tenté d'offrir des terres à des groupes de femmes Dalit et Adivasi à des taux subventionnés, et expérimente l'agriculture collective.
L'Importance Cruciale du Féminisme Paysan Populaire et de la Collectivisation
La Via Campesina insiste sur la dimension féministe de la lutte pour la souveraineté alimentaire, utilisant le terme "féminisme paysan populaire" pour définir sa réponse collective au patriarcat et au capitalisme. Le mouvement considère l'agroécologie non seulement comme un outil pour atteindre la souveraineté alimentaire, mais aussi comme un outil de justice sociale et de parité des sexes. Elizabeth Mpofu, agricultrice, écrivaine et militante zimbabwéenne, et coordinatrice générale de Via Campesina, décrit comment l'agroécologie garantit "un accès égal et équitable à la terre, à l'eau, aux semences et aux autres moyens de production, ainsi que leur contrôle", tout en permettant aux femmes de s'engager pleinement dans la vie sociale et politique de la communauté.

L'accent mis sur la collectivisation des paysannes devient nécessaire car la plupart des pratiques agricoles en Inde sont principalement basées sur des cadres d'agriculture familiale qui organisent les propriétés foncières pour qu'elles appartiennent à une famille entière, comme une seule unité, et refusent la propriété individuelle aux femmes. Dans un pays où plus de 70 % des femmes rurales sont engagées dans l'agriculture, elles ne contrôlent que 13,96 % du total des propriétés foncières opérationnelles, dont seulement 1,5 % est détenu par des femmes appartenant aux castes répertoriées et 1,1 % par des femmes issues des tribus répertoriées, selon le recensement agricole de 2015-2016.
D'autres organisations au Karnataka ont également démontré la centralité des collectifs de femmes marginalisées pour l'épanouissement de l'agriculture naturelle. Le Nisarga Nisargaka Savayava Krushikara Sangha (NNSKS), un groupe coopératif autosuffisant à Honnur, dans le district de Chamarajanagar, est composé d'agriculteurs sans terre, d'agriculteurs tribaux, de femmes et d'agriculteurs issus de communautés de caste inférieure. Ces initiatives collectives sont vitales pour surmonter les obstacles structurels à la propriété foncière pour les femmes.
Les Défis et les Succès de la Transition Agroécologique
Le passage à l'agroécologie n'est pas sans difficultés. Le processus d'adaptation ou de transition peut être éprouvant, demandant du temps, parfois jusqu'à deux ou trois ans, et entraînant une baisse initiale des rendements. Khadse affirme que cela rend nécessaire le soutien de l'État aux collectifs d'agriculteurs qui effectuent la transition, comme c'est le cas dans l'Andhra Pradesh. Elle souligne également la nécessité de la collectivisation, du réseautage avec d'autres groupes d'agriculteurs et de programmes de formation comme ceux d'Amrita Bhoomi. "L'agriculture naturelle nécessite une compréhension plus approfondie des processus de la ferme ainsi que de l'écosystème, et de la pratique", a-t-elle déclaré.
Malgré ces difficultés, les paysannes du Karnataka et de l'Andhra Pradesh, qui ont souvent un accès limité au crédit, à la terre ou aux semences commerciales, se sont révélées être les plus ardentes défenseuses de l'agriculture naturelle. Les réseaux de groupes d'entraide féminins ont joué un rôle crucial dans la diffusion des principes de l'agriculture agroécologique de village en village dans l'Andhra Pradesh.

Le Programme ZBNF dans l'Andhra Pradesh : Une Réussite à Grande Échelle
La région agricole autour d'Anantapur, l'une des plus grandes du pays, dans le sud de l'Inde, est en pleine conversion vers une agriculture 100% naturelle, à rebours du modèle agricole indien dominant. Surendra Reddy est l'un des premiers convertis. Depuis quatre ans, il cultive ses champs sans produits chimiques. Il a également abandonné la monoculture pour faire pousser différents types de fruits et légumes tels que papayes, tomates, ou encore aubergines. Ces cultures prospèrent grâce à un mélange à base de bouse et d'urine de vache, qui stimule la vie microbienne sous le sol. "Aujourd'hui, je repense moins et je gagne plus", se réjouit Surendra Reddy.
Le programme "agriculture naturelle à zéro budget" (ZBNF), lancé en 2015 dans l'Andhra Pradesh, un État majoritairement agricole du sud de l'Inde, représente le plus grand projet d'agroécologie au monde. Son objectif ambitieux est de convertir les 6 millions d'agriculteurs de l'État pour nourrir les 50 millions d'habitants grâce à une agriculture sans labourage ni désherbage, sans engrais chimique ni pesticides. Le programme a déjà séduit 630 000 paysans.
Un premier bilan, réalisé en 2023, a révélé des résultats probants. Une étude publiée au printemps dans la revue Agronomy for Sustainable Development a examiné le rendement agricole et la qualité des sols. Les résultats ont montré que les rendements étaient significativement plus élevés en ZBNF. Cette différence s'explique par l'utilisation du paillage, qui permet de garder les sols frais et humides tout en protégeant les vers de terre. Contrairement aux idées reçues, les chercheurs ont également constaté que les engrais naturels (fumier et compost) apportent autant de nutriments aux plantations que les engrais chimiques.
Une autre étude, menée par Futur for Food et Gist Impact, a confirmé la réussite de cette agriculture écologique, observant une augmentation entre 8 et 26% des rendements agricoles pour les cultures en ZBNF, notamment grâce au paillage. Les agriculteurs ont abandonné les monocultures, ce qui les rend moins vulnérables, et ont réduit leurs coûts en fabriquant leur propre engrais. Ils ont ainsi vu leur revenu net doubler. La conséquence directe est une amélioration de l'alimentation des familles. Enfin, l'étude a constaté un renforcement des liens sociaux, car le programme est basé sur les communautés villageoises, au sein desquelles les femmes sont particulièrement actives.
Ce programme prouve qu'il est possible d'assurer à la fois la sécurité alimentaire de la population et de préserver les écosystèmes naturels. Il constitue une source d'inspiration importante face aux défis posés par le changement climatique, nous poussant à revoir notre système agricole global.
L’agriculture et la sécurité alimentaire: Défis mondiaux et solutions locales
Le Rôle de Vijay Kumar dans la Transition Agroécologique
Vijay Kumar, haut fonctionnaire indien (IAS), orchestre depuis 2016 dans l'État d'Andhra Pradesh ce qui représente la plus grande transition agroécologique au monde en termes d'agriculteurs et d'institutions impliqués. Conseiller spécial du Gouvernement depuis sa retraite en 2016, il est également Vice-Président de la "Société [publique] d'Autonomisation des Agriculteurs" (RySS), qui stimule et coordonne cette transition agroécologique multi-échelles en Andhra Pradesh. Son ambition vise à régénérer la santé et la productivité des ressources naturelles (sol, eau, climat, biodiversité) ainsi que celles des êtres humains, victimes du modèle d'agriculture et d'alimentation industrielles et de sa chimie (Révolution Verte).
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