Au cœur du département de la Vienne, à Ligugé, se déploie une expérience singulière qui redéfinit les contours du travail et de la vie en communauté. Sur la friche industrielle d’une ancienne filature du 19e siècle, sont réunis des artisans, entrepreneurs sociaux, associations, artistes, jardiniers et co-workers. Ce projet, baptisé « Les Usines », incarne une vision où le passé manufacturier rencontre les impératifs écologiques et sociaux de notre époque, formant un tiers-lieu précurseur qui, après une décennie d'existence, s'apprête aujourd'hui à doubler sa surface.

Une genèse ancrée dans l'histoire industrielle
Le projet des Usines a été conçu sur les vestiges de l'ancienne filature de Ligugé, fondée en 1856 et classée Monument historique. Ce site fut, jusque dans les années 60, la deuxième entreprise la plus importante de la Vienne. L'histoire du lieu est intrinsèquement liée à son environnement géographique : parce qu’elle était dotée d’un petit moulin à farine, c’est sur les rives du Clain, au point d’une chute d’eau de 2,50 m, qu’est installée au Moyen Âge, l’abbaye de Ligugé dans la Vienne.
Le moulin est rasé lors du rachat du site en 1830 par la famille Veron et le site devient une minoterie de six étages, équipée de deux roues à aubes vers 1840. Celle-ci devient très vite prospère et voisine avec une glutennerie qui transforme le germe du blé en poudre à verser dans la soupe comme complément alimentaire. Après avoir été laissée à l'abandon durant plus de 30 ans, cette friche industrielle, rescapée de la démolition, a été rachetée en 2011 par quatre acolytes visionnaires. Leur ambition était claire : (re)construire progressivement un espace transversal de travail où les métiers d'art côtoient ceux du numérique et de l'environnement.
Le tiers-lieu comme laboratoire de résilience
Ces derniers temps, on voit pousser les tiers-lieux comme des champignons, partout en France. Mais celui-ci était précurseur, il a ouvert ses portes en 2013. Les Usines, à Ligugé, près de Poitiers, c'est un lieu ouvert, un pôle d’activité, à la fois économique, socio-culturel et citoyen qui accueille et donne vie à des projets d’entreprises vertueuses pour le territoire. Un lieu convivial hybride, qui encourage l’entreprise et la créativité, mais aussi des jardins familiaux et un marché de producteurs, tous les vendredis.
Cyril Chessé, l’un des fondateurs et co-propriétaires des Usines, porte cette vision d'un espace où la permaculture humaine et productive trouve sa place. L'association AY128, structure centrale de ce pôle, a pour credo de mettre des gens en lien et des réseaux en commun. En ce sens, les Usines ne sont pas seulement un espace de bureaux partagés, mais un véritable écosystème où l'humain est remis au centre de la production.

L'ouverture sur le territoire et la gestion des ressources
Les Usines, c'est aussi un lieu pour les particuliers. Y être bénévole, c'est participer à sa réhabilitation, à l'entretien des jardins partagés, à la création de nouveaux projets par le biais des groupes de travail où de nombreuses thématiques y sont abordées, accéder à l'offre de formation et de services. Le site propose une diversité d'outils, notamment un fablab. Pour découvrir le fablab et ses machines, pas besoin d'adhérer : rendez-vous le mardi de 19h à 22h pour les open ateliers. Vous allez en apprendre des choses !
La dynamique de ce lieu s'inscrit dans une mouvance plus large de valorisation du milieu rural et de l'agriculture locale. À titre d'exemple, l'opération « De ferme en ferme », portée par le CIVAM, fête ses 30 ans. Cette initiative permet aux agriculteurs et agricultrices de montrer au grand public leur métier, leurs gestes, leurs bêtes, leurs champs. Pour la première fois, le département de la Vienne y participe avec 19 fermes du Poitou inscrites. Cette connexion entre les Usines et le monde agricole environnant témoigne de la volonté de créer une boucle vertueuse où le producteur et le consommateur se rencontrent, favorisant une économie de proximité.
Mécanismes de la permaculture appliquée au milieu industriel
La permaculture, au-delà du jardinage, s'applique ici aux structures organisationnelles. En transformant une friche industrielle en un pôle d'activité florissant, les fondateurs ont utilisé les principes de conception systémique : observer, interagir et produire sans gaspillage. La réhabilitation des bâtiments existants plutôt que la construction neuve est, en soi, un acte de permaculture architecturale.
Le projet intègre des dimensions variées :
- Dimension économique : Location d'espaces, accueil d'entreprises, marché de producteurs.
- Dimension sociale : Espaces de convivialité, bénévolat, jardins partagés, résidences de création.
- Dimension éducative : Formations, fablab, transmission de savoir-faire.
L'évolution des structures de travail et de vie
Le modèle des Usines propose une alternative au travail traditionnel. Il s'agit d'un lieu rare où s'expérimente le « travail autrement ». Cette approche permet de rompre avec l'isolement souvent lié aux nouvelles formes d'emploi et offre un cadre structurant mais souple pour les entrepreneurs sociaux et les artistes.
La gestion de cet espace repose sur une intelligence collective où chaque utilisateur, qu'il soit professionnel en résidence ou simple visiteur du marché du vendredi, participe à la vie du site. L'entretien des jardins partagés, par exemple, n'est pas seulement une question de production alimentaire, mais un outil de lien social qui permet de croiser des publics différents.
Vers une extension du modèle
Le fait que le site s'apprête à doubler sa surface témoigne de la viabilité et de la pertinence de ce modèle. L'expansion ne vise pas seulement une augmentation de la capacité d'accueil, mais une diversification des services proposés. Cela inclut une meilleure intégration des pratiques liées à l'écologie urbaine et rurale, en s'appuyant sur les leçons tirées de la première décennie d'activité.
Les défis futurs pour Les Usines concernent le maintien de cet équilibre fragile entre convivialité et efficacité économique. En restant fidèles à leur esprit initial tout en intégrant des technologies modernes au sein du fablab, les fondateurs et les membres de l'association AY128 continuent d'écrire une page singulière de l'histoire de Ligugé.

La permaculture comme philosophie d'aménagement
Dans le contexte des Usines, la permaculture ne se limite pas aux parcelles cultivées. Elle imprègne la manière dont les espaces sont partagés. L'idée est de créer un lieu où chaque élément a plusieurs fonctions. Une salle de réunion peut devenir un espace de formation le soir ; un jardin partagé peut servir de lieu de détente pour les travailleurs tout en fournissant des produits pour le marché ; une friche industrielle devient un centre de créativité numérique.
Cette approche permet une résilience accrue. En cas de crise économique ou de changement de paradigme, la diversité des activités au sein des Usines assure une stabilité que n'aurait pas une structure spécialisée dans un seul domaine. C'est cette « polyculture » des activités qui fait la force du projet ligugéen et qui inspire, sans doute, de nombreux autres porteurs de projets à travers la France.
L'avenir des friches industrielles en milieu rural
Le succès de Ligugé démontre que le patrimoine industriel n'est pas un poids, mais un levier. En reprenant des bâtiments chargés d'histoire, les porteurs de projets comme celui-ci insufflent une nouvelle vie aux territoires ruraux. La réhabilitation, bien que complexe et coûteuse, offre un cadre de travail et de vie incomparable, mêlant esthétique brute et modernité fonctionnelle.
Les Usines à Ligugé ne sont plus seulement une anomalie positive, mais un exemple concret de ce que peut être le développement territorial durable. En reliant les savoir-faire anciens - comme ceux du moulin d'autrefois - aux technologies de demain - comme celles du fablab -, ce lieu préfigure une manière d'habiter le monde qui respecte autant l'histoire que les besoins des générations futures.
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