Le paillage, pratique ancestrale consistant à couvrir le sol autour des végétaux, s'impose aujourd'hui comme une alternative sérieuse au désherbage chimique dans le vignoble. Face aux impératifs de la transition agroécologique, à la pression sociétale et à la nécessité de s'adapter au changement climatique, les viticulteurs explorent diverses solutions pour gérer l'enherbement sous le cavaillon, tout en préservant la santé des sols. Cependant, cette technique, loin d'être une solution miracle universelle, nécessite une analyse fine des conditions locales, du type de sol et des objectifs de production.

Comprendre le concept de paillage viticole
Le paillage est une technique agricole qui consiste à recouvrir le sol autour des plantes avec des matériaux organiques ou inorganiques. Cette couche de protection, appelée paillis, peut être composée de divers matériaux tels que des copeaux de bois, des feuilles mortes, du compost, des écorces d'arbres, du carton, du plastique, ou des feutres végétaux spécifiques.
L'objectif principal de cette technique est de protéger et d'améliorer la qualité du sol, tout en aidant les plantes à pousser de manière plus saine et plus vigoureuse. En couvrant le sol, le paillis réduit l'évaporation de l'eau, ce qui permet de garder le sol humide plus longtemps, un atout majeur face aux étés de plus en plus secs. De plus, le paillage permet de lutter contre les adventices en couvrant le sol. Il agit comme une barrière physique et limite le passage de la lumière nécessaire aux adventices pour pousser.
Les avantages agronomiques et environnementaux
L'utilisation du paillage dans les vignobles présente de nombreux avantages, à commencer par la conservation de l'humidité du sol. En effet, le paillage réduit considérablement l'évaporation de l'eau, permettant ainsi aux vignes de bénéficier d'un approvisionnement en eau plus régulier et plus stable. Cela peut être particulièrement bénéfique pendant les périodes de sécheresse, où l'eau peut être une ressource rare.
Un autre avantage majeur est sa capacité à protéger le sol contre l'érosion. Les vignobles sont souvent situés sur des terrains en pente, ce qui les rend particulièrement vulnérables au ruissellement. Par sa simple présence, le paillage empêche les dégâts causés par les pluies. Lors de fortes averses, les gouttes d’eau cassent et fragmentent les agrégats des sols. Ils vont ensuite se déplacer et combler toutes les porosités de la couche superficielle pour finalement former, lors du séchage du sol, une croûte dure appelée « la croûte de battance ». Le paillage évite ce phénomène pour la simple et bonne raison que la pluie ne tombe pas directement sur le sol, elle est amortie par le paillage.
Le paillage contribue également à l’amélioration de la structure et de la fertilité du sol. Les matériaux organiques se décomposent avec le temps, libérant des nutriments qui enrichissent le sol. Dans la catégorie microfaune « auxiliaire » : collemboles, protoures, diploures et autres vers de terre n’évoluent jamais sur sol nu. Cette dernière sera gardée dans le sol par le paillage qui sert alors de tampon thermique entre la terre et l’air.
Film de paillage
Les défis de la mécanisation et contraintes logistiques
Si les avantages sont réels, la mise en œuvre pratique dans le vignoble se heurte souvent à la réalité du terrain. Dans les vignes étroites ou pentues, ce n’est pas facile et il y a de la casse des jeunes plants. En Champagne, par exemple, les fortes pentes et la taille traditionnelle ne simplifient pas le désherbage mécanique. Difficile avec des ceps aussi développés à la base et aussi bas d’avoir recours aux palpeurs pour le désherbage mécanique, d’où la pose de paillage sous le rang.
L'épandage est un point critique. Pour le bois raméal fragmenté (BRF), le problème est qu’il faut transporter des volumes énormes et adapter un épandeur. Le paillage avec des sarments broyés est intéressant, mais la mise en pratique est compliquée : pour être efficace, il doit en effet faire au moins 5 à 10 cm d’épaisseur, ce qui implique d’importer des sarments, un hectare de vigne ne produisant pas assez de bois pour fournir tous les cavaillons.
En vigne étroite, le travail peut s'avérer extrêmement chronophage. Certains conseillers ont rapporté des chantiers nécessitant 150 heures par hectare, sans compter la dépose des sacs. De plus, les paillages peuvent causer des phénomènes de glissement des machines lorsque l’humidité est forte sur les parcelles et qu’il y a une pente.
Les risques de "faim d'azote" et déséquilibres biologiques
Un inconvénient majeur souvent observé avec les paillages ligneux est la « faim d’azote ». Pour comprendre ce phénomène, il faut savoir que les microbes du sol ont besoin de « carburant » comme l’azote pour dégrader les matières organiques. Ils vont donc consommer l’azote présent dans le sol, ce qui provoquera une carence temporaire pour les plantes voisines. Cela se traduit par des plantes plus chétives et un jaunissement du feuillage.
Le BRF, constitué de lignine avec un rapport C/N très élevé, semble être le paillage qui crée le plus ce symptôme. Les champignons qui dégradent alors la lignine ont besoin de cet azote et le prélèvent dans le sol, ce qui crée une concurrence forte. À l’inverse, dans certains sols calcaires, l’acidité du terrain peut bloquer la décomposition du bois, limitant ainsi la faim d’azote mais rendant le paillage moins durable.
Par ailleurs, une couche de paillis trop épaisse peut créer un environnement humide et sombre qui est propice au développement de certains champignons ou insectes nuisibles. Si le paillage n'est pas correctement entretenu, il peut devenir un refuge pour certains nuisibles et maladies. De plus, certains paillis comme les écorces de pin acidifient le sol, ce qui peut entraîner des problèmes de carence pour les plantes.
Solutions innovantes : feutres biodégradables et agroforesterie
Face aux limites des paillages en vrac, des alternatives comme les feutres végétaux (chanvre, lin, jute) se développent. Des feutres végétaux Thorenap Vigne ont été installés à la plantation comme alternative au désherbage. Ils resteront en place 3 ans avant de se biodégrader. Le paillage est prédécoupé à l’usine suivant la distance entre ceps pour faciliter la pose. Sur des pentes à 40%, ce type de paillage a l’avantage de ne pas être emporté à chaque averse contrairement au paillage en vrac.
L'agroforesterie viticole offre également des pistes intéressantes. Au domaine du Chapitre, des grenadiers, figuiers, kiwis et oliviers ont été plantés entre les rangs de vignes. Le sol des arbres et des vignes sont couverts de paillage pour éviter la concurrence de l’herbe et limiter le stress hydrique. Les arbres tempèrent l’atmosphère par leur évapotranspiration et ils diminuent le vent très fort.

Analyse des retours d'expérience régionaux
Les essais menés par diverses chambres d'agriculture révèlent des résultats contrastés. En Vaucluse, des tests comparant des mulchs de BRF et de granulés de paille fragmentée n'ont pas montré d'impact positif significatif sur le stress hydrique de la vigne. En Alsace, Jérôme Attard souligne que le paillage au BRF est une technique onéreuse et peu durable : au bout de deux ans, on observe des apparitions de vivaces telles que du liseron et du chiendent.
En Charente, le paillage avec des sarments broyés a montré ses limites : le liseron arrivait à percer et à s’étaler. De son côté, Lionel Ley, de l’Inra de Colmar, a observé un fort blocage de la minéralisation de l’azote du sol avec des plaquettes forestières, amputant les rendements. Toutefois, il note que ces techniques peuvent être intéressantes pour les plantiers, jusqu’à leur entrée en production, car elles permettent une hausse de la production de biomasse et peuvent faire gagner quasiment une année de production de fruits.
Recommandations pour une mise en place réussie
La réussite du paillage repose sur une préparation rigoureuse. Avant de pailler, il est impératif de désherber, en éliminant notamment les vivaces indésirables (chiendent, pissenlit, liseron…), racines et rhizomes compris, car le paillis n’empêchera pas leur pousse. Il convient également de préparer le cavaillon et d'aplanir la surface.
Pour les paillages très « carbonés », comme les copeaux de bois, il est conseillé de faire un léger apport de compost pour prévenir une faim d’azote et d'arroser. Lors de l'installation, il est essentiel d'arroser le paillage pour éviter qu’il ne s’envole et pour faire en sorte qu’il commence à participer de la vie du sol. Enfin, le choix du matériau doit être adapté au pédoclimat : un paillage qui fonctionne en sol sablo-limoneux ne réagira pas de la même manière sur une terre argilo-calcaire.
L'adoption du paillage dans les vignobles est une décision qui doit être prise au cas par cas. Les bénéfices environnementaux et agronomiques du paillage peuvent largement compenser les inconvénients, à condition d'une gestion technique maîtrisée. L'avenir de cette pratique passera sans doute par une meilleure mécanisation de la pose et par le développement de produits biodégradables sur mesure, adaptés aux spécificités des vignobles en pente et en rangs étroits.