
Le soja, également connu sous le nom de soya, est une légumineuse originaire d'Asie de l'Est, cultivée depuis des milliers d'années. Apprécié pour sa valeur nutritionnelle, il est riche en protéines, en fibres, en acides gras insaturés (graisses saines) et en divers nutriments essentiels tels que le fer, le calcium, le magnésium et la vitamine B. La France, pionnière occidentale, a expérimenté sa culture dès le milieu du XIXe siècle. Aujourd'hui, face à une demande croissante en protéines végétales et aux enjeux de l'agriculture durable, la culture du soja connaît un regain d'intérêt significatif sur le territoire français.
Débouchés et chiffres clés du soja en Nouvelle-Aquitaine
L'expansion progressive de la culture du soja en France
Principalement cultivé dans l'est et le sud-ouest de l'Hexagone, le soja étend petit à petit son territoire. D'après son dernier rapport mensuel, Agreste comptabilisait 181 706 hectares de soja en 2022. La sole pourrait atteindre 200 000 hectares d'ici 2023, selon Bernard Gourgues, chef de marché soja pour Caussade Semences pro (Lidéa), compte tenu du besoin en graines locales non OGM notamment. Cette croissance est motivée par la nécessité de réduire la dépendance française aux importations et de développer une autonomie protéique.
Des atouts agronomiques indéniables
Bien que le soja ait pu souffrir de l'image d'une culture gourmande en eau et d'une marge inférieure aux autres grandes espèces, il présente également des bénéfices qui changent la donne dans le contexte actuel. Parmi les atouts agronomiques mis en avant, Maurane Pagniez, ingénieur développement chez Terres Inovia, souligne que « le soja est une légumineuse, il est donc capable de fixer l'azote de l'air. C'est aussi une très bonne tête d'assolement, peu consommatrice de produits phytosanitaires ». Cette capacité à capter l'azote de l'air et à le fixer dans le sol permet de réduire les apports d'engrais et, par conséquent, d'économiser de l'énergie fossile.
Le soja pouvait paraître peu compétitif en termes de charges opérationnelles, cependant la conjoncture actuelle rend la culture plus favorable. En effet, « ses charges ont peu évolué depuis 2020 comparées à d'autres cultures, du fait de son besoin nul en azote et du faible nombre d'interventions nécessaires au champ (moins de carburant) ».
Adaptation aux terroirs et recherche variétale
Les investissements réalisés par les obtenteurs français permettent aujourd'hui d'avoir une génétique adaptée aux terroirs et aux conditions pédoclimatiques. Patrice Jeanson, responsable programmes recherche du groupe Lidea, ajoute que « les progrès en termes de potentiel, tolérance aux maladies et agronomiques ont été fulgurants ces dernières années, […] et permettent d’avoir des niveaux de rentabilité acceptables pour les marchés du nord de la France, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années ». Des travaux de recherche continuent, avec les instituts techniques également, pour trouver les itinéraires techniques les plus appropriés.
Outre l'adaptation aux terroirs, les sélectionneurs entendent aussi répondre aux besoins du marché, notamment de l'agroalimentaire, en travaillant sur la composition des graines de soja (qualité et solubilité des protéines, composition en acides gras, goût…).
Défis et points d'attention pour une culture réussie
Malgré ses atouts, la culture du soja en France requiert plusieurs points d'attention pour maximiser les rendements et la rentabilité.
Gestion de l'eau et choix du sol
« Si le soja souffre encore de l'image d'une culture gourmande en eau », des conseils spécifiques sont à suivre. L'observatoire mis en place par Terres Inovia dans les Hauts-de-France depuis 2021 a mis en avant « la sensibilité du soja au stress hydrique, particulièrement de la floraison à la première gousse brune. […] La sécheresse estivale a eu un impact sur les composantes de rendement : nombre de gousses et de graines par plante notamment ». L'experte Maurane Pagniez conseille alors d'éviter le soja dans des sols à faible réserve en eau (argilo-calcaire superficiel, sables…). Le soja est une culture d'été qui demande beaucoup d'eau et de chaleur. C'est pourquoi, les cultures se cultivent principalement dans le Sud-Est, majoritairement sous irrigation.
Température du sol et inoculation
Bernard Gourgues rappelle aussi de « privilégier les semis dans un sol réchauffé. La germination du soja nécessite une température de 10-11°C ». Il ne faut pas oublier, non plus, l'inoculation (70 à 90 % de l'azote utilisé par le soja grâce à ses nodosités).
Choix variétal et précocité
Parmi les premières étapes à ne pas négliger : le choix d'un groupe de précocité adapté. « Ce sont les variétés 000 et 00 qui conviennent dans le cas de la Normandie et des Hauts-de-France », précise Bernard Gourgues.
Pression des ravageurs et salissement
Les observatoires de Terres Inovia ont également identifié des difficultés. En 2021, Maurane Pagniez souligne « une forte pression pigeons à l'implantation pour une parcelle et des difficultés de salissement pour d'autres ». En 2022, plusieurs parcelles n'ont pas été récoltées en raison d'une forte hétérogénéité dans la densité de peuplement, d'un fort salissement et/ou d'une forte pression de pigeons à l'implantation. La gestion de l'enherbement a aussi été difficile dans 50 % des parcelles observées.
Normes de réception et stockage
Étant un allergène, la culture requiert un point d'attention particulier au niveau de la réception et du stockage : « les graines ne doivent pas entrer en contact avec d'autres produits. La coopérative dispose d'un seul site de stockage dédié ». Concernant les normes de réception, le taux d'humidité du soja doit être de 16 % maximum. « Avec une récolte en octobre, on a souvent recours au séchage. L'an dernier, 100 % des sojas ont dû être séchés par exemple, comme les maïs et les tournesols. Cette année, c'est moins le cas ».
Les débouchés du soja cultivé en France
Le soja est essentiellement utilisé comme produit intermédiaire dans des chaînes de production alimentaires ou industrielles. En France, la majorité des cultures est destinée aux animaux d’élevage pour sa teneur en protéine. Cependant, la culture destinée à la consommation humaine reste en progression.
Alimentation animale : le "soja caché" et les tourteaux
L’un des principaux débouchés du soja est l’alimentation animale. Le soja qui sert dans la production de produits d’origine animale (soja donné aux poulets, aux bœufs, aux vaches laitières et aux porcs tout au long de leur vie) est appelé « soja caché ». Le tourteau de soja est quasiment exclusivement utilisé comme protéine entrant dans la composition des rations destinées à l’alimentation des animaux d’élevage (volailles, porcs, bœufs, poissons d’élevage). Actuellement, le soja consommé par les élevages français sous forme de tourteaux est principalement importé - environ 3,2 millions de tonnes en 2020. Produire localement du soja permettrait d’augmenter leur autonomie protéique.
Alimentation humaine et usages industriels
Le soja connaît d’autres utilisations alimentaires, sous des formes très diverses : soyfood (tofu, jus de soja), production de produits fermentés comme la sauce de soja, etc. L’huile de soja est aussi utilisée par l’industrie agroalimentaire qui exploite particulièrement les 2 % de lécithines contenus dans la graine.
Les zones de développement et les freins à l'expansion
Terres Inovia mène des actions sur le terrain pour développer la culture du soja dans de nouveaux bassins de production. La demande en tourteaux protéiques est très élevée dans les élevages du Grand Ouest. Par ailleurs, certaines des nombreuses entreprises agroalimentaires installées dans le nord-ouest ont également une demande forte en soja français. Pourtant, les surfaces de soja peinent à se développer en Bretagne, Normandie, Pays de la Loire, Centre-Val de Loire et Poitou-Charentes. En 2022, elles sont estimées à 8 700 ha, contre 178 000 ha à l’échelle nationale.
Facteurs limitants dans le Centre-Ouest
Terres Inovia s’est donc penché sur le potentiel de développement du soja dans la zone Centre-Ouest. En 2021 et 2022, six observatoires ont suivi 62 parcelles d’agriculteurs. En 2021, les rendements ont été plutôt faibles sur les observatoires du Grand Ouest, avec une moyenne autour de 22 q/ha quand la moyenne nationale est proche de 29 q/ha. Les facteurs limitants identifiés en 2021 confirment les connaissances sur le sujet. Ainsi, la mise en place du potentiel est fortement liée au choix de la parcelle et au type de sol ; les plus favorables étant les sols profonds à réserve hydrique élevée. Un autre facteur limitant est le peuplement à la levée : aucune parcelle n’a atteint le peuplement minimal de référence pour les variétés 000 ou 00 pour assurer le potentiel de la culture. La gestion de l’enherbement a aussi été difficile dans 50 % des parcelles. Enfin, le soja a subi un stress hydrique conséquent en fin de cycle en 2021.
Freins économiques au développement
Une synthèse technico-économique a analysé l’insertion du soja conventionnel dans les assolements des Pays de la Loire sur la période 2018-2021. Elle explique en partie pourquoi la culture a du mal à se développer dans les régions du centre-ouest de la France. Le prix payé au producteur est le premier frein au développement des surfaces : il est trop faible pour assurer des marges brutes suffisamment compétitives vis-à-vis des autres cultures du territoire. En conservant les prix actuels, les rendements moyens à atteindre, de 30 q/ha en sec et de 40 q/ha en irrigué, ne sont atteignables que dans des situations extrêmement favorables, non représentatives à ce jour des conditions de mise en culture du soja dans ce secteur. Même si le soja présente des atouts non négligeables (réduction des intrants, introduction d’une légumineuse, diversification de l’assolement…), ceux-ci ne compensent pas les différences de marges brutes.
Potentiel de l'agriculture biologique
Les résultats des observatoires agronomiques menés en 2021 sur la zone d’étude montrent que les rendements obtenus en agriculture biologique sont proches de ceux obtenus en agriculture conventionnelle. Or la rémunération du soja en AB est supérieure à celle qu’on peut obtenir en agriculture conventionnelle pour un débouché en alimentation animale : 900 à 1 000 € la tonne en bio actuellement, contre 650 €/t en conventionnel). De plus, sa capacité à fixer l’azote atmosphérique est un puissant atout en agriculture biologique où les freins économiques semblent moins forts qu’en conventionnel.
Situation particulière des Hauts-de-France
Dans les Hauts-de-France, la présence du soja reste très faible, avec environ 470 hectares implantés en 2022. Cette faible présence s’explique notamment par le climat froid, qui engendre un risque de récoltes tardives, et par l’absence de filière. Terres Inovia mène des actions pour étudier la faisabilité technique de la culture dans cette région, notamment dans le cadre du programme Cap Protéines.
L'exemple de La Réunion : vers l'autonomie protéique locale
L’autonomie protéique est l’enjeu majeur du programme Cap Protéines en métropole et dans les DOM-TOM. Cent pour cent du soja consommé sur l’île de La Réunion est importé de métropole ; il est destiné à l’alimentation humaine et animale. Le projet d’introduction répond à la demande d'un industriel local en alimentation humaine bio et pourrait à terme viser également un approvisionnement local en alimentation animale, afin de pallier cette dépendance. L’étude de faisabilité de la culture du soja bio à La Réunion est conduite par l’Armeflhor, avec l'appui d'experts de Terres Inovia et de Terres Univia. Intégrer le soja dans son assolement a pour intérêt majeur de diversifier la rotation et donc de rompre le cycle des bioagresseurs dans les productions horticoles locales.
La France face aux enjeux globaux du soja

La production mondiale de soja a doublé entre 2000 et 2019, passant de 26,4 à 55,1 millions d’hectares. Les principaux bassins de production sont concentrés dans trois pays : les États-Unis (33% de la production mondiale sur 2012-2021), le Brésil (32%) et l’Argentine (16%). Environ 90 % des volumes exportés proviennent du Brésil, des États-Unis, de l’Argentine et du Paraguay.
La France importe en moyenne 3 616 000 tonnes de soja par an sur la période 2012-2021 (soit 54 kg par habitant) et en exporte 251 000 tonnes. 82% de ce soja est importé sous forme de tourteaux de soja. Historiquement, les importations françaises provenaient des États-Unis jusque dans les années 1980, mais cette situation a évolué au profit des pays d’Amérique du Sud, en particulier du Brésil, qui est de loin le premier fournisseur de la France, représentant 65 % des importations françaises de soja sur 2012-2021.
Impact environnemental de la production mondiale
L’expansion de la culture du soja se fait en grande partie au détriment des forêts et de la végétation naturelle. Le soja contribue à la fois à la conversion directe mais également à la conversion indirecte via le déplacement de la production bovine et en faisant émerger la demande de nouveaux pâturages pour le bétail vers les forêts et la végétation naturelle. 8,2 millions d’hectares ont été déboisés pour le soja entre 2000 et 2015, dont 97% en Amérique du Sud.
Dans cette région, la plupart des conversions directes pour le soja (définies comme la plantation de soja dans les trois ans suivant le défrichement de la forêt) ont lieu dans le Cerrado brésilien et en Amazonie brésilienne. Le Cerrado représente à lui seul environ la moitié de la conversion directe du continent pour le soja. Car si depuis 2006 la déforestation a diminué en Amazonie sous l’impulsion de pressions publiques, le paysage voisin du Cerrado est quant à lui dominé par les intérêts du secteur privé.
Dans le Cerrado, immense mosaïque mêlant prairies sèches, surfaces boisées et zones humides, environ 50% de la végétation naturelle a été perdue depuis les années 1970. La culture du soja est le moteur principal de la conversion du Cerrado, responsable de 66% des surfaces converties. Outre les menaces pour la faune et la flore de la région, les populations sont aussi impactées. Elles subissent l’accaparement de leurs terres, des conflits récurrents avec les producteurs de soja et une pollution engendrée par la culture intensive du soja. Si le rythme de déforestation et de conversion devait se poursuivre à la vitesse constatée en 2004, soit 2 à 3 millions d’hectares par an, le Cerrado serait voué à disparaître dans les 30 ans à venir.
Initiatives pour un soja durable
L’initiative visant à mettre en place une filière soja zéro déforestation la plus documentée est le moratoire sur le soja en Amazonie brésilienne signé en 2006 et mis en œuvre à partir de 2008. Le moratoire sur le soja est un engagement des grands acteurs de la filière soja à ne pas commercialiser le soja produit dans les zones qui proviennent de la déforestation dans le biome amazonien.
Initiée en novembre 2020, et soutenue par le ministère de la Transition écologique, le Manifeste "Pour une mobilisation des acteurs français pour lutter contre la déforestation importée liée au soja" a pour objectif de mobiliser tous les acteurs du marché afin d’assurer une filière durable du soja importé en France pour l’alimentation animale.
Le Ministère de l’Agriculture et de l’alimentation a publié au mois de décembre 2020 une stratégie nationale sur les protéines végétales. L’objectif de cette stratégie est de réduire la dépendance française aux importations étrangères, notamment de soja, et ainsi réduire les risques de déforestation à l’étranger. Cette stratégie a été dotée de 100 millions d’euros pour amorcer sa mise en œuvre.
La culture du soja en France est indéniablement porteuse d’opportunités économiques et environnementales. Mais elle nécessite également une approche équilibrée pour garantir une agriculture durable et respectueuse de l’environnement, en synergie avec les efforts mondiaux pour une filière soja plus responsable.
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