Recherche et plantes : vers de nouvelles perspectives en oncologie

Le cancer demeure l'une des premières causes de mortalité en France et dans le monde. Face à ce défi majeur, la recherche scientifique explore depuis des décennies le potentiel thérapeutique du monde végétal. Si la phytothérapie est une médecine douce qui utilise directement les plantes médicinales ou des produits fabriqués à partir de plantes - qu’il s’agisse de crèmes, onguents, infusions, gélules, etc. - afin de contribuer, de manière naturelle, à rétablir l’équilibre de l'organisme et du métabolisme, elle occupe une place complexe dans l'arsenal thérapeutique moderne.

Schéma illustrant les interactions entre les composés végétaux et les cellules cancéreuses

Les alliés du quotidien : nutrition et prévention

De nombreuses études ont démontré les capacités de certaines plantes à prévenir et/ou à lutter contre les différentes formes de cancer. Brocolis, radis, choux de Bruxelles… et toutes les plantes de la famille des crucifères contiennent des isothiocyanates (ITC) qui apportent des défenses contre l’apparition des cancers. Ils agissent en se fixant sur des éléments cancérigènes, en limitant le développement de Helicobacter pilori et en diminuant l’inflammation chronique de l’estomac, souvent générateur de tumeurs. Cependant, le mécanisme d’action des ITC ainsi que les types de cancers potentiellement prévenus par leur consommation reste flou. En effet, les ITC sont un ensemble de molécules réagissant de façon non spécifique avec plusieurs cibles et induisant ainsi plusieurs événements cellulaires.

D'autres plantes présentent des propriétés prometteuses. Originaire d’Asie, Curcuma longa est un antioxydant et un anti-inflammatoire reconnu, mais c’est aussi une épice à fort potentiel anticancéreux. En plus de son action anti-oxydante et anti-inflammatoire, le curcuma bloque la formation de nouveaux vaisseaux sanguins qui se développent pour nourrir les tumeurs et provoquent ainsi leur mort. Toutefois, il faut être prudent : parce que le curcuma interagit avec certains médicaments comme les anti-cancéreux, les personnes sous traitements doivent limiter sa consommation, notamment sous forme de compléments alimentaires. Le curcuma ne doit pas être utilisé au cours d’un traitement chimiothérapique, car son action sur les vaisseaux sanguins limite également l’action de celui-ci. On l’utilise donc en cure préventive.

Le thé vert (Camellia Sinensis) aurait lui aussi des vertus anticancéreuses, réduisant par cinq les risques de cancer du poumon lorsqu’il est consommé à raison d’au moins une tasse par jour. De même, le ginseng rouge (Panax Ginseng), une plante d’origine coréenne riche en germanium, est utilisé dans le cancer du sein pour limiter la propagation des cellules cancéreuses en prévention ou en complément du traitement anti-cancer. Cet oligo-élément s’avère néfaste aux cellules cancéreuses, puisqu’il favorise leur oxygénation quand celles-ci préfèrent un environnement dépourvu d’oxygène.

De la médecine traditionnelle à la découverte de molécules majeures

L’histoire de la pervenche de Madagascar, dont sont extraits des anticancéreux majeurs, est une des belles histoires de la pharmacopée. Sous son air de fleur toute simple, la pervenche de Madagascar cache de grands pouvoirs. Originaire de l’île de Madagascar, cette jolie plante vivace aux pétales roses ou blancs, d’abord nommée Vinca rosea puis reclassifiée Catharanthus roseus, n’est pas seulement une vedette ornementale dans nos parcs en France. Elle est à l’origine de médicaments essentiels, notamment en cancérologie.

Carte de répartition mondiale de la pervenche de Madagascar

Dans les régions où elle est cultivée, C. roseus est une plante médicinale de première importance. Depuis des siècles, fleurs, feuilles ou racines, en infusion, en décoction ou en jus, sont utilisées en médecine traditionnelle pour traiter l’hypertension artérielle, les infections cutanées, les troubles respiratoires, la dengue ou encore le diabète. C’est cette dernière indication qui, dans les années 1950, attire l’attention de deux scientifiques canadiens. En testant des extraits de la plante sur des rats, ils n’observent aucune modification sur la glycémie mais constatent une chute brutale des globules blancs. Ils isolent de ces extraits un premier composé : la vinblastine.

L’élucidation de leur structure chimique montre que ce sont des alcaloïdes appelés vinca-alcaloïdes. À partir de ces produits naturels, un premier dérivé semi-synthétique (la vinorelbine, Navelbine) est produit par l’équipe du Pr Pierre Potier de l’Institut de chimie des substances naturelles à Gif-sur-Yvette. Ces molécules cytotoxiques ciblent une structure dynamique essentielle à la division des cellules tumorales appelée fuseau mitotique et stoppent la prolifération de ces cellules. Les vinca-alcaloïdes et leurs dérivés sont aujourd’hui utilisés en chimiothérapie pour traiter différentes formes de tumeurs solides, de lymphomes et de leucémies, notamment la leucémie lymphoblastique aiguë, ce qui permet de sauver la vie de nombreux enfants.

Défis de production et biotechnologies végétales

Malheureusement, la plante produit ces molécules en très faible quantité, l’obtention de 1 g de vincristine nécessitant une tonne de feuilles. La pervenche de Madagascar est donc cultivée à grande échelle, notamment en Inde. Ce mode de production, basé sur l’exploitation unique d’une ressource végétale disponible principalement « à l’étranger », explique le coût élevé des traitements et des ruptures d’approvisionnement.

Des approches alternatives doivent être développées. Depuis la fin des années 1970, des équipes de recherche du monde entier, dont l’unité de recherche « Biomolécules et biotechnologies végétales (BBV) » de l’Université de Tours, s’efforcent de décrypter les voies de synthèse des vinca-alcaloïdes. Et si la solution venait de la levure de boulanger ? Ce champignon (Saccharomyces cerevisiae) est sans danger pour l’humain, facile à manipuler et à cultiver. Cette stratégie appelée bioproduction permet ainsi de transformer les levures en « cellules-usines » capables de produire des molécules complexes indépendamment de la plante.

Vidéo d’expérience : L'effet des levures (Sciences et Technologie 6e)

En 2018, un consortium international obtient un financement européen pour développer une levure productrice de vinca-alcaloïdes. Pari réussi : publiés dans la prestigieuse revue Nature en 2022, les travaux révèlent le succès du transfert de plus de 34 gènes codant les enzymes végétales. Nous disposons désormais de « cellules-usines » de levures produisant les deux précurseurs, vindoline et catharanthine, nécessaires pour la synthèse de la vinblastine. Au-delà de la reproduction de l’existant, cette stratégie ouvre la voie à l’invention de nouvelles molécules par ingénierie des levures qui pourraient ainsi modifier la structure initiale.

Exploration de nouvelles espèces et lutte contre la résistance

Les plantes médicinales sont au cœur de traditions thérapeutiques depuis des siècles, certaines espèces endémiques offrant des composés uniques que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Inspirés par cette riche histoire, des scientifiques du laboratoire du professeur Vladimir Katanaev ont collaboré avec des spécialistes des plantes de l'Ouzbékistan pour étudier la Silene viridiflora. Dans leur récente étude, les équipes de recherche ont identifié un composé, le 2-Deoxy-20-hydroxyecdysone, qui présente de puissants effets toxiques sur les lignées cellulaires du cancer du sein triple négatif (TNBC), forme la plus mortelle de cancer du sein chez les femmes.

Par ailleurs, une équipe franco-ivoirienne a mené une investigation sur une Euphorbiacée d’Afrique de l’Ouest, Mareya micrantha, connue des guérisseurs locaux pour un large spectre d’activités biologiques. Les résultats des tests prouvent que l’une des molécules isolées montre une activité forte et sélective contre la lignée cellulaire d'hépatocarcinome humain chimio-résistante (Hep3B). C’est un premier pas vers la future mise au point de traitements naturels susceptibles de contribuer à lutter localement contre ce problème de santé majeur.

Précautions et interactions médicamenteuses

Phytothérapie et cancer : ces deux termes peuvent paraître antinomiques, car de nombreuses études scientifiques prouvent qu’il est impossible de soigner un cancer avec des plantes. La phytothérapie est employée comme médecine complémentaire au cancer. Le naturopathe prescrit au malade atteint d’un cancer des extraits de plantes et des principes actifs naturels comme soin support dans le traitement global contre la maladie. Il faut toutefois être vigilant : la phytothérapie peut également avoir des effets secondaires qui nuisent à l’efficacité du traitement du cancer. Il est donc essentiel de prendre conseil auprès de son oncologue, de son chimiothérapeute ou de son radiothérapeute avant d’avoir recours à des traitements de phytothérapie.

Indépendamment de leur influence potentielle sur les traitements classiques, ils peuvent avoir des effets toxiques et provoquer des effets secondaires. D’autre part ces préparations peuvent avoir des interactions néfastes avec les traitements contre le cancer, comme l’hormonothérapie ou la chimiothérapie. D’autres plantes peuvent à l’inverse augmenter la toxicité de certains traitements. Les exemples les plus connus sont l’ail, le ginko biloba, de l’échinacée, du ginseng, de l’extrait de pépin de raisin ou encore du thé vert.

Beaucoup d'idées reçues circulent autour de ce que l'on peut (ou non) manger ou boire quand on a un cancer. Que ce soit par pallier des carences, donner un coup de pouce à son système immunitaire ou encore lutter contre la fatigue, il peut être tentant de prendre des compléments alimentaires de phytothérapie. Il faut toutefois être prudent avec ces gélules d’apparence anodine, surtout quand on a un cancer. Pour supporter les traitements, aller mieux et guérir, la tentation est grande de se tourner vers les thérapies parallèles. Mais, attention : terrain miné ! Des charlatans sont là, prêts à profiter de la situation. Les oncologues et radiothérapeutes dirigent les patients vers ce soin de support pour soutenir les mécanismes naturels de guérison du corps, mais toujours sous un encadrement professionnel.

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