Le grand naturaliste suédois Carl von Linné avait fait sien l'adage : ''La connaissance des choses périt par l'ignorance des noms'', repris de Thomas Coke (Nomina si nescis, perit cognitio rerum). Un message clair, qui nous encourage à étudier sans relâche. La campagne environnante (prés, champs, forêts, fossés, mares, ruisseaux, friches,…) -notre terrain d'exercice de randonneurs- est un extraordinaire lieu d'expression du vivant, par les centaines d'espèces végétales qui apparaissent, se déploient, se flétrissent puis meurent, en des cycles plus ou moins longs. Les bords de route sont des zones passionnantes pour la biodiversité depuis que les communes ont décidé de passer à une gestion durable et de laisser toute cette nature entre champs et béton vivre sa vie, du moins jusqu’en juillet.

Les dynamiques des dépendances routières
La route est destructrice de nature, nul ne peut le nier ; elle constitue de vastes espaces stériles, elle est autant de barrages pour une multitude de petits animaux qui ne peuvent pas la franchir ou y risquent leur vie, elle strie le paysage de vilaines blessures, elle disperse dans son voisinage hydrocarbures, plombs et autres métaux lourds échappés des voitures. Pourtant et ça n’est pas le moindre des paradoxes de notre monde moderne, elle contribue largement à préserver un habitat à une flore et une faune fort dépourvues de refuges par ailleurs.
Comparés à une agriculture intensive qui ne concède plus le moindre espace à une nature libre, à des habitants qui privilégient la pelouse rase, l’allée en béton et les fossés sans « mauvaise herbe », les bords de route sont d’excellents biotopes pour une bonne partie des êtres vivants. Les Belges ont trouvé que le tiers de la flore du pays a trouvé son biotope sur les accotements routiers, de même pour 40 espèces d’oiseaux et 25 espèces de papillons. Pourtant pour que ces dépendances routières puissent devenir de vrais refuges pour une nature qui s’appauvrit, il est nécessaire que l’homme, une fois encore n’y touche pas trop. Les fauchages doivent être rares et tardifs pour que les plantes puissent fleurir et donner leurs graines.
Le règne du jaune : espèces pionnières et colorées
Le vignoble et les bords de routes sont actuellement coloriés en jaune. Cette floraison jaune qui se développe le long des autoroutes est celle du Séneçon du Cap (Senecio inaequidens). Cette plante, originaire d’Afrique du Sud, a été introduite en Europe de façon accidentelle à la fin du XIXe siècle via des cargaisons de laine de mouton. Sa présence en France est attestée depuis 1935. Elle est aussi appelée Séneçon de Mazamet, du nom de cette commune du Tarn connue pour son industrie du délainage et qui a constitué le point de départ de la propagation du Séneçon sur le territoire.
C’est une plante vivace herbacée de la famille des Astéracées (anciennement Composées). Elle peut atteindre un mètre de hauteur. Ses feuilles sont étroites et linéaires. Sa floraison en corymbe est composée de capitules solitaires jaune vif ressemblant à des fleurs de marguerites entièrement jaunes. Le Séneçon du Cap fleurit généralement entre mai et décembre. Il est, en fonction des conditions climatiques, capable de fleurir et de produire des graines tout au long de l’année. Une plante est capable de produire de 10 000 à 30 000 graines par an. Les graines sont disséminées par le vent, les animaux, les transports. Sur le bord des autoroutes, la ventilation et les mouvements provoqués par la circulation favorisent une dissémination en bande continue.

Le Séneçon du Cap produit des alcaloïdes qui s’accumulent dans ses racines, lui conférant des propriétés allélopathiques. Cela permet à la plante d’accaparer le terrain au détriment des plantes locales en inhibant leur développement et leur germination. Elle devient alors maître du terrain. Le Séneçon du Cap est toxique pour le bétail. Toutefois, il émet une odeur qui repousse les brouteurs, ce qui favorise son développement jusque dans les prairies. Des intoxications peuvent survenir lorsque le foin ramassé renferme des coupes de Séneçon. ▶ Le Séneçon du Cap est une espèce pionnière et opportuniste considérée comme invasive et dont l’expansion devrait être contrôlée. ▶ Côté positif, elle attire abeilles et autres insectes auxiliaires pollinisateurs, notamment en fin de saison lorsque les fleurs deviennent plus rares dans la nature.
Autres habitantes des talus et fossés
Il s’agit souvent du Pastel des teinturiers (Isatis tinctoria). Cette plante était utilisée dans l’Antiquité pour la fabrication de teinture bleue. On peut facilement la confondre avec le Bunias d’Orient qui, elle, est une plante néophyte envahissante, qu'il s'agira très bientôt de systématiquement couper et arracher, avant que les fleurs ne se transforment en graine. Le Pastel des teinturiers est une plante bisannuelle et vivace, dont la floraison intervient entre avril et juin. C’est une plante au cycle de vie court (elle dépérit après la floraison). Elle ne fait pas partie des plantes problématiques.
Commençons par une de mes fleurs sauvages favorites: la tanaisie commune, Tanacetum vulgare. Grande vivace à fleurs jaune or et à feuillage finement découpé d’un beau vert vif, elle se repère facilement car elle s’élève sur des tiges solides au-dessus du foin. La tanaisie fait partie de la famille des astéracées tout comme l’achillée à laquelle elle ressemble un peu. Elle a une odeur forte caractéristique, soi-disant répulsive pour certains insectes, mais visiblement pas pour ce magnifique visiteur vert métalisé.
Nettement moins poétique, la mauve sauvage, Malva sylvestris. Voici une fleur champêtre très charmante, reconnaissable à ses fleurs en entonnoir comptant 5 pétales roses striées de veines violet. La plante est le plus souvent bisannuelle et se ressème toute seule. Elle peut parfaitement passer de son milieu sauvage à un espace bucolique dans votre jardin car elle se sème facilement. La fleur est d’une grande élégance, mais le feuillage velu est à mon sens un peu terne et souvent abîmé par les insectes. La mauve sauvage n’est sans doute pas la meilleure des fleurs coupées, mais j’aime pousser l’exercice de style jusqu’au bout.
Diversité et adaptations locales
Les petites routes, les chemins de randonnée et leurs fossés, plus ou moins humides, les talus, rocailleux ou herbeux, ainsi que les sentiers, sont autant de milieux propices à l’observation d’une flore d’une grande variété, reflétant non seulement les milieux qu’ils traversent, mais aussi une flore enrichie par le passage de véhicules, promeneurs et animaux. De nombreuses espèces d’affinité méditerranéenne se retrouvent sur les bernes et talus des routes, tel La marguerite de Montpellier sur des rochers de la route touristique du Mézenc, ou encore le muflier à feuilles de pâquerette le long de la route de St Clément (07).
Les abords des jardins et des habitations sont parfois colonisés par des plantes « échappées des jardins » tel le Cerfeuil musqué ou Myrrhe odorante : Myrrhis odorata (L.) Scop. L’épinard sauvage ou Chénopode bon-Henri de la famille des Amaranthacées, récemment renommé : Blitum bonus-henricus (L.) C. A. Mey. (synonyme : Chenopodium bon-henricus L., se rencontre souvent dans des milieux riches en nitrates (nitrophiles), tels les reposoirs à bestiaux, et les bords des chemins ou circulent les animaux.

Le Chardon du Vivarais, sous espèce du chardon noircissant : Carduus nigrescens subsp. vivariensis (Jord.) Bonnier & Layens (synonyme : Carduus vivariensis Jord.) est une grande plante d’une taille atteignant 60 cm, à feuilles étroites épineuses, ainsi que sa tige ailée; (sauf au sommet). Fleurs tubuleuses purpurines, disposées en capitules assez gros, portés par un long pédoncule longuement nu au sommet. Bractées moyennes de l’involucre recourbées vers l’extérieur, non épineuses. Dans les régions montagneuses du Sud de la France.
L’Epervière orangée, une Astéracée, récemment transférée au genre Pilosella sous le nom de : Pilosella aurantiaca (L.) F.W.Schultz & Sch.Bip. (Synonyme : Hieracium aurantiacum L), se rencontre depuis peu dans le massif du Mézenc. Plante de 30 à 45 cm à tige raide, simple à 1 - 2 feuilles, couverte de longs poils étalés. Feuilles de la base oblongues-lancéolées poilues. Inflorescence en corymbe dense de 3 à 10 capitules à fleurs orangées toutes ligulées, plus claires au centre ; involucre ovoïde couvert de longs poils noirs et de poils plus courts glanduleux.
Le Cerfeuil musqué Myrrhis odorata (L.) Scop., se rencontre parfois dans les villages non loin des jardins où il était anciennement cultivé. Cette plante velue, de la famille des Apiacées (ou anciennement ombellifères), à odeur d’anis. Elle possède une tige robuste, creuse et cannelée, atteignant ou dépassant le mètre. Feuilles 2 à 3 fois divisées, à segments ovales ou lancéolés. Inflorescence en ombelle de 6 - 15 rayons à petites fleurs blanches. Fruits grands, noirs à maturité. Plante aromatique pouvant être utilisée comme condiment.
La rare Paronique à feuilles de renouée : Paronychia polygonifolia (Vill.) DC. est une discrète caryophyllacée des pelouses et, landes écorchées également présente sur les chemins où on la remarque mieux. Plante à nombreuses tiges rougeâtres, appliquée au sol, à feuilles disposées par paires, ovales-lancéolées. Fleurs vertes en glomérules axillaires très petites et qui sont recouvertes par des bractées ovales lancéolées, blanches-argentées les dépassant longuement. Ne se rencontre que sur le versant Ardéchois du massif du Mézenc.
L'observation botanique comme éveil
Dans les années 1920, une dame anglaise produisit une série de tout petits livres attribuant à chaque fleur une fée ou un elfe, dont les charmants habits sont inspirés par les détails de la plante. Un des tomes s’intitulait Flower Fairies of the Wayside, traitant des fleurs du bord des chemins justement. Même le très modeste plantain y méritait son elfe. La fée de la tanaisie était particulièrement mignonne, cousant avec application des boutons d’or sur sa veste. Ces images offrent aux jeunes enfants un éveil délicieux au monde botanique qui les entoure.

C’est la saison des départs en vacances, des longues routes et des escapades en bicyclette; occasion idéale d’observer et d’essayer d’identifier toutes les merveilles qui poussent dans les bordures. Toutes ces plantes attirent les insectes qui, comme les graines, fourniront de vastes garde-manger pour les oiseaux. Les sources de nourriture qui sont en même temps, pour les oiseaux qui nichent au sol, des endroits idéaux pour s’installer. Tel sera le cas pour l’alouette, la bergeronnette grise, le bruant jaune… Si quelques arbres et quelques haies bordent également la route ce sera une infinité d’espèces qui en profitera. Les animaux terrestres aussi, tel que le muscardin, seront nombreux. La végétation des fossés est, elle aussi particulière et d’une grande variété, elle abrite une faune à la recherche d’humidité. Les escargots qui se raréfient aiment y vivre de même que les tritons et autres crapauds, à condition qu’ils n’y reçoivent pas de désherbants.