Les plantes, souvent perçues comme des organismes statiques et immobiles, recèlent pourtant un monde de mouvements surprenants, parfois imperceptibles à l'œil nu, parfois d'une rapidité déconcertante. Cette capacité à réagir à leur environnement par des mouvements est une adaptation essentielle à leur survie, façonnée par des millions d'années d'évolution. Loin d'être passives, certaines espèces végétales, qualifiées de "sensitives", développent des mécanismes complexes pour se protéger, s'adapter et optimiser leurs chances dans un milieu en constante évolution.

Qu'est-ce Qu'une Plante Sensitive ? Une Définition Dynamique
Une plante sensitive est une plante qui possède la faculté incroyable de réagir à une stimulation extérieure en effectuant un mouvement plus ou moins rapide. Contrairement aux mouvements induits par le vent, ces réactions sont initiées par la plante elle-même. Ces mouvements ne lui permettent pas de se déplacer, mais de changer de position ou de forme en réponse à des stimuli spécifiques. Cette réaction spectaculaire résulte soit d’un phénomène de protection contre les animaux herbivores, soit d’un phénomène lié à la météo, mais il peut également s’agir d’une adaptation à leur milieu environnant, comme l'orientation optimale des feuilles par rapport au soleil ou la capture de nourriture pour certaines plantes carnivores.
Les scientifiques ont catégorisé ces mouvements en fonction du type de stimulation qui les déclenche. La thigmonastie, par exemple, est une réaction suite à un contact. La nyctinastie décrit un mouvement induit par l'alternance jour/nuit, tandis que la thermonastie est déclenchée par une variation de température et l'hydronastie est liée à une variation d'humidité. Toutes ces capacités illustrent la complexité de la communication et de la réactivité au sein du règne végétal.
Le Mimosa Pudica : L'Étoile des Mouvements Végétaux Rapides
Le Mimosa pudica, aussi appelé mimosa d’appartement, est sans doute la plante sensitive la plus connue et la plus spectaculaire. Il est souvent confondu avec le mimosa traditionnel, mais il s’agit d’une plante bien différente. Contrairement aux grands mimosas aux fleurs jaunes parfumées (Acacia dealbata, qui n’est pas un mimosa du tout, mais un acacia originaire de l’Australie), le Mimosa pudica est une petite plante d’intérieur, originaire des zones tropicales, qui ne supporte pas le froid et se cultive donc en pot à l’intérieur. Son port buissonnant peut s’étendre jusqu’à 80 cm à 1 m dans son habitat naturel en Amérique du Sud, mais il ne dépasse guère les 30 cm en pot.
PLANTE QUI SE REPLIE QUAND ON LA TOUCHE - SENSITIVE PLANTE - MIMOSA PUDICA
Ce qui rend le Mimosa pudica fascinant, c’est sa capacité à réagir au contact humain. Dès qu’on effleure ses feuilles, elles se replient sur elles-mêmes en quelques secondes. Un réflexe de défense face aux prédateurs potentiels. Ce phénomène de repli quasi instantané au moindre choc est appelé thigmonastie. C'est l'un des mouvements les plus spectaculaires du règne végétal. Comme pour les autres plantes sensitives, le mouvement de repli permet de se protéger des intempéries ou des prédateurs. Une fois le calme revenu, les feuilles reprennent leur port. La fermeture rapide des feuilles peut servir à décourager les brouteurs. D’abord, c’est peut-être un mécanisme de défense contre les insectes et les animaux brouteurs. Aussi, la « sensitivité » de la plante peut la protéger contre les incendies.
Mais ce n’est pas tout : la plante "apprend" à reconnaître son environnement. Après plusieurs contacts répétés par la même personne, elle cesse de se refermer, comme si elle identifiait que le danger n'est plus réel. Une étude a d'ailleurs démontré que le Mimosa pudica perd sa faculté de repli s’il reçoit de manière répétitive un même choc inoffensif. Cette capacité d’apprentissage est une preuve supplémentaire de la complexité cognitive des plantes. La sensitive est sensible à la chaleur aussi : approchez une allumette allumée de la plante et toutes ses feuilles se refermeront.
Le Mécanisme des Mouvements Rapides : Une Histoire d'Eau et d'Électricité
Les mouvements rapides des plantes sensitives, tels que ceux du Mimosa pudica, s'effectuent en quelques secondes, voire quelques minutes. Ces mouvements induits par un simple contact ou un choc, actifs et réversibles, dans une direction indépendante de celle du stimulus, sont dus à des variations différentielles de turgescence. Pour simplifier, les cellules sont remplies d'un liquide qui s'apparente à de l'eau. Lorsque des capteurs situés à des endroits stratégiques de la plante détectent une situation qui nécessite un mouvement, ils envoient le signal à certaines cellules. Ces cellules spécialisées « motrices », situées sur l’axe de la feuille et du pétiole, sont responsables de ce phénomène par une migration d’eau.

Au point de contact (sur les folioles pour le mimosa), un phénomène électrique de type potentiel d'action (comme celui de l'influx nerveux) est induit par des cellules spécialisées, et se propage jusqu'à l'organe réponse. La cellule stimulée chasse l’eau, ce qui engendre le repli des feuilles. Ce liquide permet à la cellule d’être bien robuste et rondelette (on dit que la cellule est turgescente). Une fois l’eau partie, les cellules vont se ratatiner sur elles-mêmes et devenir plus petites (on dit que la pression de turgescence diminue). C’est parce que de nombreuses cellules situées à un même endroit (là où le stimulus a été détecté) se ratatinent sur elles-mêmes que la plante va bouger. Des feuilles vont changer de position ou des pétales vont se refermer.
Pour revenir à l'état initial, il faut que l'eau regagne les cellules dont elle a été chassée, ce retour à l'état initial étant beaucoup plus lent (plusieurs minutes pour le mimosa, plusieurs heures pour la dionée). Il existe un nodule (« pulvinus ») plein d’eau à la base de chaque foliole et aussi à la base du pétiole et c’est la perte rapide de cette eau qui fait que la feuille bouge si rapidement. Et il passe des courants électriques entre les pulvinus, presque comme chez les nerfs des animaux. Et il y a aussi une réaction chimique. Tout se passe très rapidement : la feuille commence à bouger en une dixième de seconde.
D'Autres Acteurs du Mouvement Végétal Rapide
Le Mimosa pudica n’est pas la seule plante à avoir des mécanismes de défense originaux ou des mouvements rapides. Le règne végétal regorge d'autres exemples fascinants :
- La Dionée attrape-mouche (Dionaea muscipula) : Cette plante carnivore utilise une stratégie de repli dans un tout autre objectif. Le contact d'un insecte avec les poils sensitifs disposés aux extrémités des feuilles induit la fermeture du piège que composent les deux lobes distaux des feuilles, qui évoquent une véritable mâchoire. L'insecte se retrouve alors pris au piège pour servir de festin à la dionée. Cette dionée attrape-mouche se trouve de manière naturelle principalement sur la côte ouest des États-Unis d’Amérique mais elle peut également trouver son bonheur dans un pot.
- Le Codariocalyx motorius (Desmodium gyrans) : Cette espèce tropicale d’Asie est une plante insolite et rare, connue pour son mouvement de feuilles rapide, perceptible à l’œil nu, qui donne l’impression qu’elle danse. Deux petites feuilles situées sur le pétiole de feuilles plus grandes effectuent un mouvement elliptique destiné à repérer la meilleure orientation pour les grandes feuilles, afin de maximiser leur exposition à la lumière. Ce mouvement, visible à l'œil nu, a d'ailleurs valu à ce desmodium le nom de "plante qui danse".
- Schrankia uncinata : Originaire du sud-est des États-Unis, cette plante sensitive possède, tout comme le Mimosa pudica, la faculté de réagir aux stimulations extérieures. Mais celle-ci a la particularité unique d’être rustique jusqu’à -5°C environ.
- L’oxalis, un petit trèfle de jardin : Il replie ses feuilles la nuit pour éviter d’être grignoté par les insectes nocturnes.
- Le maranta, une plante d’intérieur aux feuilles vert foncé : Il referme également son feuillage dès la tombée de la nuit, comme si elle "dormait".
Ces mouvements, souvent induits par la lumière (nyctinastie) ou le toucher (thigmonastie), sont des stratégies de protection qui permettent de mettre à l’abri des organes essentiels à la plante qui se trouvent au centre des fleurs, ou de se rendre moins appétissante pour les éventuels herbivores. Au contraire, certaines fleurs ne s’ouvrent que la nuit, une stratégie retrouvée chez les plantes dont les pollinisateurs ne sortent que la nuit.

Les Mouvements Lents : Une Croissance Orientée
Au-delà des mouvements rapides, il existe également des mouvements plus lents, invisibles à l’œil nu et qui, pourtant, sont bien là. Ces mouvements s'effectuent au cours de la croissance de la plante et sont également une réponse à des stimuli environnementaux.
Le mécanisme en jeu pour les mouvements lents est différent de celui des mouvements rapides. Il y a toujours un capteur qui va permettre de détecter une situation particulière comme un choc ou une lumière. Cette détection va enclencher une suite de réactions. Au final, la quantité d’une certaine molécule, que l’on appelle l’auxine, va augmenter à l’opposé du capteur. L'auxine est tout simplement une hormone de croissance. La plante va se mettre à pousser plus rapidement d’un côté (là où il y a de l’auxine) que de l’autre. La plante va donc se « déformer » dans une direction bien particulière, qui sera celle de la stimulation. C’est ce qu’on appelle le modèle de Cholodny-Went.
- Les tournesols (Helianthus annuus) : L’exemple le plus connu est sans aucun doute celui du tournesol dont la fleur s’oriente en direction du soleil quel que soit le moment de la journée. Les boutons floraux du tournesol commun se tournent vers l’est le matin et vers l’ouest en fin de journée. Ce mouvement se fait grâce à des capteurs de lumière présents sur la tige de la fleur et qui vont permettre l’accumulation de l’hormone de croissance dans la partie ombragée de la tige.
- Les plantes grimpantes (ex: Liseron) : Il existe également des plantes sensitives qui vont être détectées lorsqu’elles touchent quelque chose. Par exemple, le liseron possède comme des petites tiges en tire-bouchon (que l’on appelle vrilles) qui lui permettent de sonder l’environnement. Quand elles rencontrent quelque chose, les capteurs de contact se mettent en route et la croissance va être favorisée dans la direction de ce contact afin que la plante puisse s’y accrocher. C’est grosso modo le même principe chez toutes les plantes grimpantes. Cette croissance encouragée par un contact avec quelque chose s’appelle le thigmotropisme.
- L'orientation des racines : À l’opposé, certaines plantes vont fuir le contact. C’est le cas par exemple lorsque des racines rencontrent une pierre. La croissance de la racine va alors être favorisée dans la direction opposée pour ne pas être gênée par l’obstacle et pouvoir continuer la croissance.
Ces mouvements lents sont également essentiels à la survie de la plante, lui permettant d'optimiser son exposition à la lumière, de trouver des supports pour s'élever ou d'éviter des obstacles. Un arbre qui pousse sur un terrain pentu va par exemple être capable de se redresser pour être à la verticale. Ce mouvement lent est irréversible et ne met pas en cause une hormone de croissance puisque la croissance est terminée. Dans ce cas, il s’agit d’un autre procédé qui met en place la production d’un type de bois spécial dont les fibres sont capables de se rétracter afin de courber l’arbre.

Cultiver la Sensitive : Un Défi Ludique
Le Mimosa pudica est une plante idéale pour éveiller la curiosité des enfants et observer de près un phénomène botanique unique. En plus de son aspect ludique, elle est facile à cultiver en intérieur, à condition de lui offrir suffisamment de lumière et une humidité modérée.
Bien que souvent vendue comme plante d'intérieur, le Mimosa pudica a tendance à vivre environ 5 à 6 mois (8 ou 9 mois si elle est cultivée à partir de semences) sous les conditions de maison, puis à dépérir. Mais durant ce temps, on a le plaisir de regarder ses mouvements et de faire des expériences.
Plantation et Exposition :
Pour planter le mimosa sensitive, optez pour un pot de 2 L percé au fond pour permettre le drainage de l’eau. Tapissez le fond de billes d’argile et recouvrez si vous le souhaitez d’un voile de drainage. Utilisez un terreau pour plantes vertes ou un bon terreau universel. Placez votre Mimosa pudica au centre du pot et comblez avec le terreau. Tassez légèrement avec la main pour caler la motte de racines et éviter les poches d'air. La période idéale pour la planter se situe pendant la saison de végétation, du printemps jusqu'en fin d'été.
Placez la sensitive à un endroit très lumineux, mais sans soleil direct l’après-midi, surtout si elle se trouve derrière une vitre. Trop exposé, le feuillage a tendance à pâlir. Trop à l'ombre, la plante s'allonge, mais reste chétive. Ce mimosa tropical craint le froid, conservez-le à une température idéale comprise entre 18 et 25°C. La température normale de nos maisons lui convient parfaitement.
Arrosage et Humidité :
La sensitive nécessite un sol toujours frais et une atmosphère humide. De février à septembre, arrosez copieusement tous les 3 jours, sans laisser d’eau stagnante dans la soucoupe qui pourrait faire pourrir les racines et faire jaunir le feuillage. Vous pouvez également procéder par bassinage ou trempage du pot, en laissant bien égoutter. Un feuillage contracté, jauni et retombant, ainsi qu'une végétation languissante, traduisent un manque d'arrosage. Pour maintenir une bonne hygrométrie, installez votre plant sur une grande coupelle remplie de billes d'argile humides et pensez à vaporiser régulièrement le feuillage en cas de forte chaleur (la brumisation va stimuler la rétractation du feuillage). En hiver, réduisez les arrosages à une fois par semaine. Privilégiez une eau de pluie, non calcaire, et à température ambiante pour éviter les taches foliaires et les chocs thermiques.
Fertilisation et Taille :
Il n’est pas vraiment utile de la fertiliser : elle ne vivra sans doute pas assez longtemps pour en profiter. Si vous souhaitez le faire, apportez un engrais pour plantes fleuries en arrosage ou un engrais foliaire en pulvérisation, tous les 15 jours de mai à août, jusqu'à la fin de la floraison. Rempotez votre sensitive quand elle semble être trop à l’étroit et que ses racines s’échappent par les trous de drainage. Même si la taille de la sensitive n’est pas indispensable, elle est très bien tolérée par la plante et peut être utile pour conserver un port bien buissonnant. Taillez au printemps, en avril, selon le développement de votre plant, en coupant à environ 2 mm au-dessus d’un nœud.
Multiplication par Semis :
On peut acheter des plants de sensitive dans certaines jardineries ou encore, se procurer des sachets de semences. Les graines très dures de la sensitive germent difficilement et lentement… à moins de leur donner un traitement à la chaleur. Placez les graines dans un tamis et versez-y de l’eau bouillante. Autrement, versez de l’eau chaude dans un thermos et laissez les graines y tremper pendant 48 heures. Par la suite, semez les graines à la surface d'un terreau pour semis au chaud, à une température de 24°C environ, les recouvrant à peine de terreau. Gardez le pot dans un emplacement plutôt chaud (environ 21-24 °C) et la germination aura lieu en environ une semaine. Lorsque les plantules ont deux vraies feuilles, repiquez en godets individuels remplis d’un terreau pour plantes vertes ou d’un bon terreau universel.

Problèmes et Prévention :
Ces plantes sensitives ne sont pas sensibles aux maladies. En atmosphère trop sèche, leurs feuilles peuvent se flétrir et elles peuvent subir des attaques d’araignées rouges repérables à des fines toiles d'araignées entre les feuilles. Pensez à vaporiser régulièrement le feuillage de votre sensitive en prévention. Attention également à l’excès d’humidité du substrat qui peut au contraire entraîner un pourrissement des racines. Si jamais votre plante est infestée d’insectes (elle semble surtout sensible aux araignées rouges et aux thrips), il est important de savoir qu’elle peut être sensible aux pesticides. Avant d’en appliquer, faites toujours un test sur une ou deux feuilles auparavant. Si elles noircissent, essayez un autre produit.
Le Mystère Persistant des Mouvements Végétaux
Malgré plus de 200 ans d’étude, on ne sait toujours pas exactement ce qui permet à la sensitive de réagir si rapidement. Darwin lui-même étudia la sensitive. Les scientifiques percent de plus en plus les secrets des mouvements chez les plantes, mais tous ces mécanismes ne sont pas encore entièrement compris. Il pourrait être facile de croire que les plantes sensitives ne réagissent qu’à un seul stimulus, de façon simple et caractérisée. Mais la vérité est bien plus complexe. Les plantes reçoivent de nombreuses stimulations à chaque instant : température, lumière, gravité, toucher… et c’est l’ensemble de ces stimuli qui provoque un mouvement chez la plante.
L'étude des plantes sensitives est un domaine fascinant qui continue de révéler la complexité et l'intelligence insoupçonnées du monde végétal.