Un torii rouge marque l’entrée d’un sanctuaire au cœur de la forêt. Au Japon, il n’y a pas de panneau « zone sacrée ». Il y a un portail rouge, deux poteaux, une barre horizontale. Rien d’autre. Pas de mur. Pas de porte. Juste un cadre dans l’air. Le torii marque une frontière sans la fermer, ce qui en fait un objet unique dans l’architecture religieuse. Le Japon compte environ 90 000 sanctuaires shinto, chacun possédant au moins un torii. Ce portail est l’objet le plus répété du paysage nippon.

Les racines étymologiques et mythologiques
Le mot s’écrit 鳥居. Tori signifie oiseau, i signifie demeure ou perchoir. La demeure des oiseaux. Mais pourquoi les oiseaux ? La réponse vient d’un mythe fondateur du shintoïsme : la légende d’Ama-no-Iwato. La déesse du soleil Amaterasu, offensée par les agissements de son frère Susanoo, s’enferme dans une grotte. Le monde plonge dans l’obscurité. Les divinités tentent tout pour l’en faire sortir, y compris installer des coqs sur un perchoir devant l’entrée, afin que leurs chants du matin intriguent la déesse et la poussent à entrouvrir la porte. Le coq, oiseau annonciateur du soleil, devient messager divin. Les shintoïstes pensent qu’après la mort, le kami d’une personne passe à un autre monde et veille sur ses descendants. De nombreux textes anciens japonais racontent la transformation en oiseau (souvent blanc) de l’âme des morts.
Sur l’origine du mot lui-même, d’autres hypothèses circulent. Certains linguistes y voient une dérivation de toori-iru (passer à travers), ce qui colle mieux à sa fonction qu’à son ornithologie. Le torii est le résultat de la transformation du système de délimitation des sanctuaires. Initialement, elle se marquait au moyen de quatre poteaux, situés chacun à un angle du temple : une corde tendue entre eux marquait la limite entre l’emprise sacrée du sanctuaire et l’extérieur. Deux poteaux plus grands ont ensuite été rajoutés au milieu du côté qui se prêtait le mieux à accéder au sanctuaire, la corde aurait ainsi été rehaussée entre ces deux poteaux afin de permettre aux prêtres d’entrer. Plus tard, la corde a été remplacée par un linteau de bois.
Architecture et matérialité du sacré
La première mention textuelle fiable du torii date de 922, pendant la période de Heian. Le plus vieux torii en pierre encore debout remonte au XIIe siècle : il appartient à un sanctuaire Hachiman dans la préfecture de Yamagata. Le plus vieux torii en bois date de 1535 et se trouve au Kubō Hachiman, dans la préfecture de Yamanashi.
Généralement, un torii est composé de deux piliers verticaux (hashira) surmontés d’une poutre horizontale (kasagi) et d’une autre poutre transversale plus petite (shimagi). Le rouge repousse les mauvais esprits, dit la tradition. Mais l’explication matérielle vaut le détour. La couleur traditionnelle est le vermillon, en japonais shu (朱). Ce pigment était à l’origine obtenu à partir de cinabre, un minerai contenant du sulfure de mercure. Le cinabre avait des propriétés conservatrices du bois : il résistait aux insectes, à l’humidité et à la pourriture. Dans la cosmologie shinto, le rouge est la couleur du feu et du soleil, deux forces qui repoussent le mal et la maladie. Le vermillon des torii protège le bois et signale l’espace sacré en même temps.

Tous les torii ne sont pas rouges : certains sont en pierre naturelle grise, en bronze ou en béton brut. Il existe une vingtaine de styles répertoriés. Deux familles dominent :
- Le style shinmei (神明鳥居) : le plus épuré, avec deux poteaux droits et deux barres horizontales sans courbe, comme aux grands sanctuaires impériaux comme Ise Jingū.
- Le style myōjin (明神鳥居) : plus expressif, où la barre supérieure (kasagi) est légèrement courbée vers le haut aux extrémités et un élément central (gakuzuka) orne le linteau.
Le ryōbu torii, avec ses 4 poteaux au lieu de 2, est le style que l’on retrouve à Itsukushima Jinja à Miyajima : une adaptation nécessaire pour qu’un portail planté dans le sable de mer tienne face aux marées.
Lieux emblématiques et dévotion
Fushimi Inari Taisha, à Kyoto, est le sanctuaire principal de tous les sanctuaires Inari du Japon. Sur la montagne Inari, environ 10 000 torii de toutes tailles forment des tunnels vermillon sur plusieurs kilomètres. Chaque torii a été offert par une entreprise ou un particulier japonais depuis le début de l’époque Edo (1603-1868) pour symboliser l’exaucement d’un vœu. Traverser le tunnel, c’est aussi traverser deux siècles d’entreprises japonaises, de vœux formulés, de petits commerces espérant la prospérité.
À Miyajima, dans la préfecture de Hiroshima, le grand torii de l’Itsukushima Jinja se dresse dans la mer depuis 1168. Le portail actuel, en bois de camphrier, date de 1875. À marée haute, il semble flotter. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, c’est l’image la plus reproduite du Japon après le mont Fuji. On peut citer également le torii du sanctuaire Kumano Hongu Taisha à Hongu, le plus grand au monde avec ses 40 mètres de hauteur, ou encore le torii en bois de cyprès du sanctuaire Meiji à Tokyo, symbole de la capitale, situé à la lisière de la forêt.
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Protocoles de passage et signification profonde
Traverser un torii n’est pas un geste anodin. On s’incline légèrement avant de passer. On marche sur le côté plutôt qu’au centre du chemin : le chūdō, voie centrale, est réservé aux divinités. On s’incline à nouveau en sortant. La coutume shintoïste veut que l’on entre et sorte du sanctuaire par le même torii, afin de revenir correctement dans le monde profane après avoir été en contact avec le sacré.
Franchir un torii engage à adopter une conduite pure et respectueuse dans l’enceinte du sanctuaire. Il convient de parler calmement et de maintenir les lieux propres. Il faut également veiller à ne pas poser ses mains sur les piliers ou s’appuyer contre les torii par égard pour ces portiques vénérables qui accueillent le passage des divinités. De même, par respect pour le caractère sacré du lieu, il est d'usage d'éviter de prendre des photos sous le torii ou de dos quand on l'a franchi.
Au-delà de leur fonction religieuse, le torii est devenu un symbole universel. L'esthétique épurée de cette arche élégante et son aura spirituelle lui confèrent un pouvoir d'évocation fort. Même dans la culture populaire, comme dans le jeu vidéo Star Fox où Shigeru Miyamoto s'est inspiré des torii de Fushimi Inari pour guider le joueur, le portail reste une métaphore du cheminement et de la transition vers un nouvel état d'esprit.