Le mystère olfactif du chèvrefeuille : pourquoi son parfum s'intensifie-t-il au crépuscule ?

Derrière ce drôle de nom, qui n’est pas un mot-valise qui figurerait une chèvre feuillue, se cache l’une de mes senteurs préférées. Le chèvrefeuille est très odorant et son parfum est spécifique mais sans rien de l’écœurement que peuvent procurer certains parfums (son nom anglais est d’ailleurs « Honeysuckle », et il est vrai qu’il y a quelque chose d’un peu mielleux dans son odeur). Lors de balades ou flâneries au clair de lune, il est possible de croiser soudain cette odeur si embaumante.

fleurs de chèvrefeuille en gros plan

Une plante fascinante au cœur de nos jardins

Le chèvrefeuille est une liane de la famille des caprifoliacés. Il se présente donc sous forme de plante grimpante qui se développe très (très) bien jusqu’à former parfois de grands buissons. De nombreuses espèces de chèvrefeuille sont autochtones de l’hémisphère nord. On les trouve généralement en lisière de forêt ou dans les haies. Les fleurs sont le plus souvent blanches. À maturité, elles jaunissent un peu. Leur forme est assez rigolote. Le chèvrefeuille aurait cependant quelques vertus thérapeutiques, à savoir contre les troubles digestifs ou bien antibactérienne ou antivirale (états grippaux).

Si le chèvrefeuille sent si bon, ce n’est pas pour le seul et unique plaisir de notre nez. Car il y a bien un autre nez que cette jolie liane cherche à séduire : celui du sphinx gazé ou sphinx du chèvrefeuille. La nature développe des stratégies de pollinisation lui permettant de se reproduire et donc d’assurer sa survie… offrir des fleurs puissamment odorantes fait partie de cette stratégie. L’insecte, attiré par l’odeur puissante du chèvrefeuille, vient butiner la fleur et ainsi disperser le pollen et féconder la fleur. L’odeur des fleurs est donc une arme de séduction au même titre que la couleur, la forme.

Et comme le sphinx gazé possède une longue trompe qui lui permet de récolter le nectar au fond des corolles, ce qui n’est pas le cas des autres insectes, l’arbuste doit lui indiquer sa présence. La nature n’est-elle pas bien faite ? Pas étonnant que l’on parle d’intelligence végétale ! La fleur fécondée se transforme en fruit.

La chimie des parfums de la nature

Rose, jasmin, violette, magnolia, lilas… Au printemps, une farandole de doux parfums envahit nos jardins et nos champs. Mais comment font les fleurs pour produire ces odeurs agréables ? Et pourquoi certaines sentent meilleur ou plus fort que d’autres ? « Les fleurs émettent des composés organiques volatils (COV), qui sont des molécules très légères et facilement vaporisables dans l’air », explique Mathilde Dufaÿ, spécialiste de l’écologie et de la reproduction des plantes au CNRS.

Selon une étude scientifique publiée en 2017, environ 10 % de l’énergie fabriquée par une plante serait ainsi dédiée à la production d’odeurs, principalement des terpénoïdes, des dérivés d’acides gras, des benzénoïdes et des phénylpropanoïdes, des composés organiques. « Les odeurs peuvent remplir un grand nombre de fonctions, poursuit Mathilde Dufaÿ. Certaines sont émises en réponse à un stress de la plante, par exemple une température élevée ou une sécheresse, d’autres servent aux plantes à communiquer entre elles, d’autres encore servent à repousser les insectes phytophages qui les attaquent. »

La principale fonction connue de l’odeur reste toutefois d’attirer les insectes qui vont polliniser la plante en transportant le pollen d’une fleur à l’autre. « Les insectes sont sensibles à plusieurs caractéristiques de la fleur, comme la forme, la couleur et les odeurs, grâce aux récepteurs olfactifs situés sur leurs antennes », énumère Mathilde Dufaÿ. Les insectes vont associer l’odeur à la présence de nectar ou de pollen dont ils se nourrissent.

schéma illustrant la pollinisation nocturne par les papillons

L'adaptation au rythme nocturne

Mais pourquoi certaines fleurs sentent-elles plus que d’autres ? « Cela dépend surtout de la quantité de COV émise par la fleur, explique la chercheuse. Les campanules, par exemple, sentent très bon mais leur odeur n’est pas très concentrée. A contrario, le jasmin émet une odeur florale très intense repérable à plusieurs mètres. » L’intensité de l’odeur dépend également de l’heure de la journée. « Le compagnon blanc (Silene latifolia), le jasmin ou le chèvrefeuille s’épanouissent la nuit car ils sont pollinisés par des papillons nocturnes. Leur odeur s’intensifie au crépuscule », relève Mathilde Dufaÿ.

Le chèvrefeuille intensifie sa production de parfum au crépuscule. Ce n’est pas une licence poétique. C’est une stratégie évolutive. Les principaux pollinisateurs de la fleur sont les papillons de nuit, en particulier le sphinx tête de mort (Deilephila elpenor) en Europe et divers sphinx en Amérique du Nord. Les papillons de nuit se repèrent par l’odeur, pas par la vue. Une fleur qui veut attirer les papillons de nuit doit diffuser son signal chimique la nuit, quand ses pollinisateurs sont actifs. Lonicera periclymenum augmente l’émission de composés volatils à mesure que la lumière diminue, atteignant un pic dans les premières heures de l’obscurité.

La forme tubulaire de la fleur convient aux papillons de nuit à longue trompe qui butinent en volant sur place. La couleur pâle brille dans la faible lumière. Tout dans la conception du chèvrefeuille sert le travail de nuit. Cela explique pourquoi le chèvrefeuille est si fortement associé aux soirées d’été. Le parfum dont vous vous souvenez de votre enfance était le plus intense précisément lorsque vous étiez dehors dans la lumière déclinante, réticent à rentrer. La fleur ne se produisait pas pour vous. Elle se produisait pour les papillons de nuit.

La complexité moléculaire : un défi pour la parfumerie

Le chèvrefeuille est l’odeur que vous vous rappelez avant même de vous souvenir de la fleur. Une vigne sur une clôture, l’air de juin chargé de chaleur, la délicate opération de tirer une étamine à travers une fleur pour attraper une seule goutte de nectar sur la langue. Cette goutte était presque rien. L’odeur était tout. Pourtant, malgré toute son autorité sensorielle, le chèvrefeuille reste l’une des fleurs les plus difficiles au monde à capturer pour la parfumerie.

L'odeur du chèvrefeuille n'est pas simple. Ikeda et al. (1994) ont identifié 150 composés volatils dans les fleurs de Lonicera japonica grâce à la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse. Les composés couvrent des hydrocarbures (principalement des terpénoïdes), des alcools, des aldéhydes, des cétones et des esters. La fleur est, chimiquement parlant, d'une complexité énorme. Trois molécules dominent le profil olfactif : le linalol, le farnésol et l'alpha-farnésène. Ensemble, elles créent ce que l'on reconnaît comme le chèvrefeuille : doux, crémeux, vert, avec une qualité chaude et mielée.

La chromatographie

Aucune distillation à la vapeur ne vous donnera ce parfum. Aucune extraction par solvant ne le produit à l’échelle commerciale. La fleur est trop délicate. La chaleur dénature beaucoup des composés volatils avant qu’ils ne puissent être collectés, et le distillat obtenu ne sent rien comme la fleur vivante. L’ancienne technique de l’enfleurage peut capturer le chèvrefeuille, mais elle nécessite des centaines d’infusions sur tout un été pour produire une toute petite quantité de pommade.

Technologie Headspace : capturer l'éphémère

La solution ne venait pas de l’extraction mais de l’analyse. La technologie Headspace, développée à la fin des années 1970 et au début des années 1980, capture l’odeur d’une fleur alors qu’elle est encore vivante sur la vigne. Le principe est élégant : placer une cloche en verre sur une fleur vivante, piéger les molécules volatiles que la fleur émet dans l’air ambiant, les adsorber sur un support de collecte, puis les analyser en laboratoire.

Pour le chèvrefeuille, la différence est cruciale. Les composés qui font que le chèvrefeuille sent le chèvrefeuille existent dans un équilibre dynamique qui change heure par heure à mesure que la fleur s’ouvre, mûrit et se fane. Le headspace capture un instant de ce continuum. Une fois l’analyse terminée, les parfumeurs disposent d’une recette moléculaire. Ils savent exactement quels composés la fleur vivante produit et en quelles proportions. Ils peuvent alors reconstruire le parfum en utilisant des matières disponibles, naturelles et synthétiques.

Diversité des espèces et usages traditionnels

Quand on parle de chèvrefeuille, on désigne généralement l’une des deux espèces. Lonicera japonica, le chèvrefeuille japonais, est le grimpeur envahissant qui a colonisé une grande partie du Sud des États-Unis. Lonicera periclymenum, chèvrefeuille commun ou bois-joli, est originaire d’Europe, d’Afrique du Nord et de Turquie. Les deux espèces partagent la forme tubulaire de la fleur, le passage du crème à l’or à mesure que les fleurs vieillissent, et la douceur presque narcotique du parfum.

Bien avant que quelqu’un n’essaie de mettre le chèvrefeuille dans un flacon de parfum, les médecins chinois l’utilisaient en médecine. Lonicera japonica est utilisé en médecine traditionnelle chinoise depuis plus de 2 000 ans sous le nom de jin yin hua (金银花), fleur or-argent. Son usage traditionnel principal était d’éliminer la chaleur et de dissiper les toxines. Une revue de 2011 dans le Journal of Ethnopharmacology a confirmé des activités anti-inflammatoires, antibactériennes, antivirales et hépatoprotectrices à travers plusieurs études.

illustration botanique de Lonicera japonica

Perspectives sur la culture et le jardinage

Dès le mois de janvier si le temps est doux, ce qui fut le cas cette année, le chèvrefeuille odorant (Lonicera fragrantissima) commence à fleurir de façon éparse mais c'est vers le 20 février que la floraison bat son plein. Elle précède largement celle des forsythias et elle présente l'avantage d'être extrêmement parfumée. Les fleurs sont plus petites que celles du chèvrefeuille grimpant mais leur parfum est à mon avis beaucoup plus puissant et aussi plus subtil. On peut le sentir à plusieurs dizaines de mètres à la ronde, quel que soit le temps.

Il est vraiment à recommander en raison de sa grande facilité de culture, de sa robustesse et de son abondante floraison hivernale parfumée. Il s'adapte facilement à tous les sols qui ne sont pas excessivement lourds. Ce chèvrefeuille arbustif n'a pas besoin de taille car son port reste naturellement harmonieux, cependant en vieillissant il forme quantité de petite brindilles sèches qu'il convient d'enlever pour aérer le centre de l'arbuste et favoriser l'émergence de nouveaux rameaux. Cette opération, facile à mener, doit se pratiquer fin mars après la floraison.

Le chèvrefeuille dans l'industrie actuelle

Malgré sa reconnaissance universelle, le chèvrefeuille reste sous-utilisé en parfumerie de luxe. Les raisons sont pratiques, non esthétiques. Sans extrait naturel viable, les parfumeurs doivent construire la note à partir de zéro, assemblant des matières synthétiques et naturelles pour approcher ce que la fleur offre gratuitement. La reconstruction est toujours un compromis. Comme l'a noté une analyse de l'industrie du parfum, toute reconstruction de chèvrefeuille est nécessairement « une odeur très abstraite », une impression du parfumeur plutôt qu'une reproduction fidèle.

Les éléments de base sont bien connus. Un accord typique de chèvrefeuille peut combiner l'hydroxycitronellal, le linalol, l'hédione, et de petites quantités d'indole et d'alcool phényléthylique pour donner corps et profondeur. Certains parfumeurs ajoutent des traces d'absolus de miel ou de cire d'abeille pour la qualité nectarée. Mais le résultat, aussi habile soit-il, reste toujours reconnaissable comme synthétique. Il évoque la fleur sans jamais vraiment l'atteindre. Ce décalage explique peut-être pourquoi le chèvrefeuille porte un poids émotionnel si fort. Nous savons tous à quoi sent la vraie fleur. Le souvenir est vif. Un parfum qui prétend sentir le chèvrefeuille est jugé à l'aune de ce souvenir, et le souvenir l'emporte presque toujours.

Les parfumeurs qui l'utilisent ont tendance à déployer le chèvrefeuille non pas comme une note solo mais comme un modificateur : une touche de douceur verte dans un bouquet floral blanc, un souffle de nectar dans une composition estivale. Il fonctionne mieux lorsqu'il est ressenti plutôt qu'identifié.

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