
Les prairies permanentes, souvent considérées comme de simples étendues d'herbe, sont en réalité des écosystèmes complexes et précieux, jouant un rôle crucial dans la durabilité agricole et la préservation de l'environnement. Dans des régions comme le bassin versant du Rupt-de-Mad et de la Seille, où l'agriculture est une activité prédominante, la gestion de ces prairies, notamment par des pratiques telles que l'introduction du seigle ou la fertilisation raisonnée, prend une importance capitale. Elles représentent des atouts précieux pour le stockage de carbone, le maintien d'une riche biodiversité floristique et faunistique, la lutte contre l'érosion des sols, la préservation des pollinisateurs et le maintien de la qualité de l'eau. Au-delà de ces services environnementaux, elles offrent également aux éleveurs un fourrage d'une grande qualité nutritionnelle pour leurs animaux.
Le Contexte Agricole et Pédoclimatique des Bassins Versants
Le bassin versant du Rupt-de-Mad, qui alimente la ville de Metz en eau potable, et celui de la Seille partagent des caractéristiques géographiques et pédoclimatiques hétérogènes. Sur ces territoires, les sols varient de terres argilo-calcaires très superficielles, plutôt séchantes en conditions de sécheresse, à des argiles bleues très imperméables, qui peuvent poser des problèmes d'excès d'eau. Le climat y est continental, caractérisé par des variations importantes. Cette dualité demande une adaptation constante des pratiques agricoles pour gérer à la fois le manque et l'excès d'eau.
Le bassin versant de la Seille, avec 774 exploitations en 2010 réparties sur 1288 km², présente une densité de 0,6 exploitation/km². La majorité des exploitations est individuelle et se caractérise par la prédominance de l'élevage bovin et des cultures céréalières. Les prairies fourragères temporaires, les cultures céréalières et les prairies permanentes constituent, à parts homogènes, les productions prédominantes. L'évolution de l'assolement sur les vingt dernières années a montré une augmentation des superficies de terres labourables et une diminution des cultures permanentes et des surfaces toujours en herbe, reflétant une dynamique observable à l'échelle départementale.
L'Engagement pour des Pratiques Durables : L'Exemple de Denis et le PSE
L'exploitation de Denis, située entre le plateau de Haye et le bassin de la Woëvre, est emblématique des défis et des opportunités rencontrés dans ces régions. Avec 280 hectares, dont 250 se trouvent sur le bassin versant du Rupt-de-Mad, la mise en œuvre de bonnes pratiques est cruciale pour garantir la qualité de l'eau potable. L'installation de Denis sur sa ferme à Pannes en 2019, et son projet de reprendre la ferme familiale en s'associant avec l'associé actuel de son père, Marc, illustrent une transition générationnelle orientée vers une agriculture plus respectueuse de l'environnement.
En mai 2021, le projet de Paiement pour Services Environnementaux (PSE) du bassin versant du Rupt-de-Mad a débuté. Denis a été approché par le Parc naturel régional de Lorraine et la Chambre d’Agriculture de Meurthe-et-Moselle alors qu’il était prêt à s’engager dans une Mesure Agro-Environnementale et Climatique (MAEC). Le PSE, basé sur le volontariat de l'agriculteur et l'absence d'amendes en cas d'objectifs non atteints, a été préféré par Denis, offrant une souplesse et un bon sens très appréciables. Il permet d'inciter les agriculteurs à réduire l'usage des produits phytosanitaires de manière différente qu'en les contraignant avec des barèmes et des Indices de Fréquence de Traitement (IFT).
L'Intégration des Prairies Permanentes dans la Stratégie Agricole
Sur l'exploitation, 105 hectares sont maintenus en prairies permanentes, avec une grosse base de légumineuses et de ray-grass. Initialement composées de trèfle violet, ces prairies intègrent désormais du trèfle d’Alexandrie et de Micheli. Ces légumineuses, en tant que fixatrices d'azote, jouent un rôle essentiel dans la réduction des intrants. Le PSE a permis à Denis de cesser d'apporter des engrais sur certaines parcelles, un risque qu'il n'aurait jamais pris sans ce dispositif. Ces champs, autrefois envahis par le vulpin des champs, sont aujourd'hui couverts de trèfle et de lotier spontanés, démontrant que les graminées, privées d'azote, ont laissé la place aux légumineuses, qui constituent une source d'azote naturelle pour les animaux.

Le retournement de prairie permanente, c'est-à-dire sa conversion en terre arable ou en culture permanente, est réglementé en raison des nombreux services environnementaux qu'elles rendent : protection des sols de l'érosion, stockage de carbone, préservation de la biodiversité, recyclage de l'azote, économie d'intrants, réduction des émissions de gaz à effet de serre, filtration et régulation des flux d'eaux. La PAC 2023-2027 souligne l'intérêt de conserver les prairies permanentes à l'échelle régionale, avec un suivi annuel et l'interdiction de retourner les prairies dites sensibles.
Gestion de la Fertilité et Diversification des Cultures
La fertilisation azotée a été stoppée sur deux parcelles, une chez Denis et une sur l'exploitation familiale, depuis 2021. Pour pallier le risque de manque d'herbe, Denis a introduit des prairies temporaires dans son assolement, qui restent en place deux ans. La première année, elles s'installent, la deuxième, il y fait quelques coupes, et la troisième, il y cultive du blé. Ces prairies temporaires sont également un levier efficace contre les problèmes d'adventices.
Pour la partie labourable de ses parcelles, Denis met un point d'honneur à réussir l'installation des couverts végétaux. Il s'oriente progressivement vers le semis direct pour régénérer les sols et en prendre soin, en maximisant la couverture des sols. Toutes les parcelles destinées aux cultures de printemps (tournesol, orge de printemps et féveroles) en 2025 auront déjà un couvert en place pour éviter le salissement et l'érosion. Ce couvert est composé de féverole (semence de ferme), de trèfle incarnat et d'un mélange comme le Crucitech de Cérience (moutarde d'abyssinie, radis fourrager, vesce commune de printemps, vesce velue, phacélie), semé fin août avec un semoir à dents Simtech.
L'exploitation compte 26% de cultures à Bas Niveau d'Impact (BNI), soit 45 hectares, incluant les prairies temporaires, le tournesol et le triticale. Les surfaces en BNI sont augmentées au fur et à mesure du PSE. Une réflexion est en cours pour remplacer l'orge de printemps, non considérée comme BNI, par du tournesol. Denis envisage également l'introduction d'une jachère de trèfle violet en tête de rotation, qu'il broiera pour gérer l'enherbement, augmentant ainsi potentiellement les surfaces BNI.
18 Importance des prairies dans les paysages agricoles, JP 24 (G. Le Provost)
Optimisation du Pâturage et Qualité de la Viande
Les vaches de Denis sont en pâture six mois de l'année (fin mars à mi-octobre). Le chargement moyen annuel à ne pas dépasser dans le cadre du PSE est de 1,2 UGB/ha, ce qui permet un chargement maximum autorisé de 2,4 UGB/ha pendant la période de pâturage. Le reste de l'année, elles sont en bâtiment et nourries avec des coupes d'enrubanné (mi-mai) et du foin (après le 15 juin). Tous les ensilages de maïs et autres ont été proscrits depuis qu'ils sont en vaches allaitantes, la qualité de la viande nourrie à l'herbe étant jugée bien meilleure. Cette viande est valorisée grâce au label Valeurs Parc, qui garantit des bêtes 100% élevées à l’herbe, vendues en direct à la ferme, à des bouchers locaux, et aux boucheries de Leclerc.
Bien que le parcellaire soit très morcelé, rendant difficile la mise en place du pâturage tournant, l'aide du réseau Patur'Ajuste, dont le diagnostic a été financé par le département de la Meuse, a permis d'augmenter la production des prairies permanentes. Elles sont désormais plus rentables, même sans utiliser de machines, de fioul ou de graines. Sur les prairies exclusivement fauchées, Denis continue d'apporter du phosphore et de la potasse. Sur les prairies exclusivement pâturées, il teste sur de longues durées l'autofécondation par le recyclage de la prairie par les vaches.
La Récolte de Semences Prairiales et la Biodiversité
La biodiversité des prairies est un enjeu majeur. Des décennies de labours et de semis de variétés productives ont appauvri la flore des prairies permanentes. La récolte de semences prairiales dans des prairies riches en biodiversité, comme le fait un collectif de huit exploitations haut-saônoises constitué en GIEE, revêt un enjeu économique et environnemental. L'utilisation d'une "brosseuse" permet de récolter ces semences prairiales fourragères. Cette démarche vise à conforter l'autonomie fourragère, car une flore riche et variée est gage de résilience face à l'incertitude climatique. Les graines récoltées sont ensuite triées pour être ressemées sur des prairies en fin de cycle, valorisant ainsi la biodiversité locale. Gérôme Broutchoux, un éleveur d'Alaincourt et responsable professionnel de ce GIEE, a constaté empiriquement une amélioration des résultats de reproduction de son troupeau grâce à des fourrages diversifiés, incluant une forte proportion de carottes sauvages. Cette action contribue également à la préservation d'un patrimoine floristique adapté aux conditions pédoclimatiques locales.
La Restauration des Milieux Naturels et la Qualité de l'Eau

Les prairies permanentes, notamment les prairies humides, sont des milieux ouverts favorables à une faune riche et recèlent des espèces végétales remarquables comme le Narcisse des poètes, particulièrement sensibles aux pressions anthropiques. La végétation spontanée de ces écosystèmes rend un grand nombre de services agroécologiques. Le Parc naturel régional de Lorraine a joué un rôle clé dans la mise en œuvre de projets visant à restaurer la biodiversité. Pendant les sécheresses de 2019 et 2020, Denis a constaté le besoin d'abris pour ses animaux. En collaboration avec le Parc, un programme de reboisement a été initié. 930 mètres de haies, soit 150 arbres sur deux ans, espacés de 8 mètres, ont été plantés pour créer quatre linéaires d'ombrage dans de grandes prairies de plus de 10 hectares. Des arbres et des bosquets apportent ainsi de l'ombre et une protection contre le vent aux animaux en pâture. Des essences comme le tilleul, le poirier sauvage, l'alisier torminal et des chênes champêtres ont été choisies, certaines pour servir de fourrage aux animaux. Ce programme a également permis de réhabiliter plusieurs mares, favorisant l'accueil de la biodiversité. Cette collaboration a été un facteur déterminant pour l'engagement de Denis dans le label Valeurs Parc et le PSE, soulignant l'importance des relations humaines.
La qualité de l'eau est une préoccupation majeure. Le bassin versant de la Seille est classé zone vulnérable selon la Directive Nitrate, imposant des pratiques agricoles de gestion raisonnée. Les programmes d'actions départementaux préconisent l'enregistrement des apports de fertilisants azotés et des effluents d'élevage, le respect d'une dose maximale de 170 kg N/ha/an, l'élaboration d'un prévisionnel de fumure azotée par parcelle et l'objectif de 70% de couverture hivernale des sols. Le troisième programme prévoit également le maintien de la végétation sur cinq mètres de large de part et d'autre des rives de la majorité des cours d'eau.
Le dispositif Agri-Mieux « Aquae Seille », lancé en 2005 suite à l'augmentation des problèmes de qualité de l'eau sur le bassin versant, repose sur l'engagement volontaire des exploitants, la concertation et des démarches ascendantes. Des notes techniques, des animations et des visites d'exploitation sont organisées pour mutualiser les bonnes pratiques. L'évaluation de l'efficacité du dispositif est réalisée par la Chambre d'Agriculture tous les quatre ans. Un programme de renaturation de la Seille, initié par l'Agence de l'Eau Rhin-Meuse en 1998, vise également l'amélioration globale de la qualité de l'eau et du milieu physique de la rivière.
L'Évolution des Pratiques de Fertilisation
L'évaluation des pratiques de fertilisation azotée sur le bassin versant de la Seille révèle des évolutions. Pour le blé, l'apport d'azote moyen était de 169,5 kgN/ha/an, avec 57% des exploitants apportant entre 140 et 180 kgN/ha/an. En 2009, cet apport moyen a légèrement diminué à 168 kgN/ha/an. Pour le colza, l'apport moyen était de 183,8 kgN/ha/an, 60% des exploitants se situant entre 180 et 220 kgN/ha/an. Une baisse significative a été observée en 2009, atteignant 172 kgN/ha/an. Pour le maïs, le premier apport moyen était de 108 kgN/ha/an en 2005, et 50% des exploitants dépassaient 120 kgN/ha/an dès le premier apport. En 2009, cet apport moyen a peu évolué, atteignant 134 kgN/ha/an.
Le fractionnement des apports d'azote a progressé. En 2009, tous les agriculteurs réalisaient des apports fractionnés pour le blé, avec 56% en trois fois. Pour le colza, le fractionnement en trois et quatre fois a nettement augmenté. Pour le maïs, plus de 88% des exploitants réalisaient deux apports ou plus par an en 2009, contre 18% en 2005. Pour l'orge d'hiver, l'apport moyen d'azote était de 142 kgN/ha/an en 2009, et 13% des exploitants fractionnaient leurs apports en trois fois. L'opération Aquae Seille préconise de ne pas excéder 150 kgN/ha/an en deux apports. Bien que la surfertilisation soit moins marquée sur l'orge d'hiver que sur les autres cultures, 40% des surfaces connaissent un premier apport trop important ou prématuré.
L'utilisation d'azote organique sous forme de fumier et de lisier bovin est courante, avec 85% des exploitants enquêtés l'utilisant. Cependant, ces apports ne sont pas toujours pris en compte pour affiner les doses d'azote minéral. Le ratio moyen d'azote organique par hectare de Surface Potentiellement Épandable (SPE) était de 29 kg/ha, avec un maximum de 168 kg/ha. Seuls 13% des exploitants valorisent leur SPE à au moins 50% avec des quantités modérées d'azote organique, tandis que 15% dépassent 200 kgN/ha/an tout en ne valorisant que 40% et moins de leur SPE.
Le taux de terres labourables nues en hiver a diminué de 17% en 2005 à 9% en 2009. Cependant, le taux d'implantation des Cultures Intermédiaires Pièges à Nitrates (CIPAN) sur les surfaces potentielles a chuté de 10% en 2005 à 3,4% en 2009, indiquant que cette technique reste éloignée des préoccupations de la majorité des agriculteurs.
Les Sites Natura 2000 et l'Agriculture
Le site Natura 2000 de la Vallée de la Seille (« secteur amont et petite Seille fr4100232 ») s'étend sur 1486 hectares. L'agriculture y est l'activité anthropique majeure, avec 62 exploitations utilisant 1340 des 1486 hectares. La polyculture-polyélevage (57%), les bovins mixtes (23%) et les céréales et oléagineux (17%) sont les orientations technico-économiques les plus représentées. Les exploitations sont de grande taille (77% ont plus de 100 hectares) et le statut de société agricole est majoritaire. Les cultures de blé, d'orge et de colza sont devenues majoritaires au détriment d'une polyculture associant diverses cultures. L'activité agricole dans la zone Natura 2000 s'est adaptée aux politiques publiques européennes et nationales, avec une augmentation progressive des exploitations spécialisées de grande taille. Les actions de conservation des espaces remarquables de ce secteur ont été initiées dès les années 1990, évoluant avec les dispositifs européens et nationaux pour assurer une gestion pérenne et adaptée aux spécificités du territoire.

Perspectives et Bénéfices du PSE
Le PSE, avec sa souplesse et son caractère volontaire, est un outil adapté aux agriculteurs désireux de faire évoluer leurs pratiques. Il permet de se lancer et d'aller au-delà des préjugés, sans stress pour l'agriculteur. Cette approche sans contraintes favorise la performance et permet de tenter des choses sans risques majeurs. L'agriculteur peut choisir le nombre d'indicateurs sur lesquels il s'engage. Bien que l'assolement plus complexe puisse légèrement augmenter le temps de travail, la réduction des opérations comme l'épandage et le désherbage permet un gain de temps, réinvesti dans le suivi des parcelles pour évaluer l'efficacité des pratiques. Denis, avec le recul, ne changerait rien, hormis peut-être d'accélérer la transition vers des prairies encore plus diversifiées, mais reconnaît l'intérêt d'une progression graduelle. Le dispositif est un succès car il n'y a pas eu beaucoup d'échecs dans ce qui a été mis en place.
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