La laine de tonte : un miroir de la santé ovine et un défi économique

Mouton avec toison luxuriante

La laine de mouton, longtemps pilier de l'industrie textile, se trouve aujourd'hui à un carrefour en France. Entre son rôle crucial pour le bien-être animal et les défis économiques et environnementaux de sa valorisation, la toison de nos ovins révèle bien plus que de simples fibres. Elle est, selon Jean Rouanet de l’association Atelier Laines d’Europe, le « miroir de l’état de santé du mouton », enregistrant l'intégralité des événements survenus durant l'année. Les problèmes de la laine ne sont pas de simples imperfections, mais des indicateurs précis de l'état général de l'animal et des failles dans les systèmes d'élevage. De plus, la valorisation de cette ressource naturelle, biodégradable et aux multiples qualités, est devenue un enjeu majeur pour les éleveurs confrontés à des coûts de tonte croissants et à des débouchés de plus en plus rares.

La toison : un indicateur de la santé et du bien-être ovin

La qualité de la laine est intimement liée à la santé de la peau, l'organe producteur de la fibre. Une toison jaune, feutrée, cassante ou sèche n'est pas un défaut esthétique, mais le « langage de la peau », signalant des dysfonctionnements internes. La peau, loin d'être une simple enveloppe, est un organe complexe et vital dont le bon fonctionnement est interconnecté avec l'ensemble de l'organisme. Un trouble affectant un organe retentit immédiatement sur les autres, et la laine en est le témoin silencieux.

L'impact de l'alimentation sur la qualité de la laine

Les carences, les excédents, les déséquilibres ou l'irrégularité de la ration alimentaire sont les premières causes d'une dégradation de l'état de la laine. Jean Rouanet met en lumière des exemples précis : « des carences en soufre entraînent des toisons de mauvaise qualité ; en cuivre, une laine d’aspect filasse ; en zinc, des pertes de laine ; en cobalt, une laine sale et feutrée ; et en iode, une laine clairsemée et une peau épaissie ». Ces problèmes nutritionnels sont d'autant plus prégnants chez les bêtes à haut potentiel, de plus en plus recherchées, car il est « plus facile de faire un déséquilibre sur une bête à haut potentiel ».

Parasites et maladies : des ennemis silencieux de la toison

Au-delà des carences alimentaires directes, les parasites internes peuvent priver le mouton des oligo-éléments indispensables, leurs besoins étant similaires à ceux de l'animal. Les chutes de laine, par exemple, sont un symptôme commun à toutes les maladies parasitaires internes, qui peuvent rester longtemps inapparentes. La tremblante, une maladie neurodégénérative, peut provoquer dès ses débuts des lésions spécifiques de la toison, le premier signe étant une démangeaison violente dans la région du dos, entraînant une laine feutrée et cassée due au grattage. Toute altération de la toison doit être considérée comme un « signal d’alarme », car elle peut être la seule manifestation visible d'une maladie infectieuse chronique ou d'un déséquilibre latent, qui n'apparaît parfois sous une forme explosive qu'à la faveur d'une cause occasionnelle comme une infestation parasitaire ou la gestation. Jean Rouanet insiste sur la « valeur d’avertissement qu’il faut attacher aux lésions, anomalies, mauvais état de la peau ou des toisons ».

Schéma des conséquences des carences sur la laine

La tonte : une nécessité pour le bien-être animal

Contrairement à une idée reçue, la tonte est une étape indispensable pour le bien-être du mouton. Les moutons actuels, sélectionnés artificiellement pour leur toison abondante, ne perdent pas naturellement leur laine. Une toison surabondante peut entraîner de nombreux problèmes : surchauffe en été, mobilité limitée, difficulté à se relever, accumulation de débris et de parasites, rétention d'humidité et risque de moisissure. Les agneaux peuvent même éprouver des difficultés à trouver les tétines de leur mère. Sans la tonte, ces animaux, créés par l'homme, souffriraient considérablement. La tonte annuelle, ou écussonnage, est un acte rapide et non douloureux pour l'animal, lorsqu'il est réalisé par un tondeur formé, qui s'assure de minimiser le stress.

Élever un mouton pour tondre la pelouse

Des organisations comme Ecomouton tondent leurs troupeaux de moutons d'Ouessant, de race Solognot ou landais, entre fin avril et juillet, toujours après l'agnelage. Ce geste permet aux moutons de mieux supporter les fortes chaleurs estivales, de réguler leur température corporelle et d'éviter les problèmes de macération, d'humidité et de parasites. L'exemple de "Barack", un mouton non tondu pendant cinq ans et délesté de 35 kg de laine, illustre l'ampleur des problèmes que peut engendrer une toison excessive. Un mouton tondu chaque année est un mouton en meilleure santé, ses petits ont moins de mal à trouver les mamelles de leur mère, et il est moins sujet aux parasites et aux maladies.

Un gisement sous-exploité : les défis de la valorisation de la laine française

Malgré ses qualités intrinsèques - résistance, élasticité, renouvelable, isolante (thermique et phonique), antistatique, hypoallergénique, ignifuge, hygroscopique, peu perméable à l’eau froide, fixatrice de polluants atmosphériques -, la laine de mouton française est largement sous-valorisée. Ce matériau biosourcé, recyclable et biodégradable, composé majoritairement de kératine, est aujourd'hui confronté à un "cercle économique vicieux".

Le poids des coûts et l'absence de filière structurée

Le prix de vente de la laine, souvent « quelques dizaines de centimes au kilo », ne couvre pas les frais de tonte, qui s'élèvent en moyenne à 2,5 euros par toison. Pour un éleveur, le coût de la tonte peut avoisiner les 500 euros, transformant la laine en un « déchet payant ». Jusqu'au milieu du XXème siècle, la France disposait d'un outil industriel textile performant. Cependant, le développement du coton, puis l'avènement des fibres synthétiques à partir des années 1950, ont déstabilisé cette économie. La disparition progressive des unités industrielles textiles en Europe depuis les années 1980, due à une perte de compétitivité et à des exigences environnementales accrues, a conduit à une baisse drastique des prix d'achat de la laine aux éleveurs. L'épidémie de Covid-19 n'a fait qu'amplifier cette tendance.

La conséquence directe est que la « production de laine perdant son intérêt, les éleveurs se sont tournés vers des races produisant principalement de la viande ou du lait, délaissant la laine qui est devenue un sous-produit auquel aucune attention n’est portée ». Cette situation entraîne une accumulation des stocks de laine en élevage, estimée à 2940 tonnes dans 49 départements, et une absence de collecte partielle ou totale dans de nombreuses régions.

Graphique sur les stocks de laine accumulés en France

Le déficit de caractérisation et le manque d'unités de lavage

La filière française souffre d'un « gros déficit de caractérisation qualitative et quantitative de la ressource ». Un inventaire des qualités lainières de toutes les races françaises, sur le modèle du document réalisé par British Wool, est une « priorité » selon la mission du CGAAER. De même, un suivi des productions et des marchés nationaux et à l'exportation est nécessaire pour le développement économique de la filière.

Un autre obstacle majeur est la disparition de la quasi-totalité des unités de lavage françaises. La laine, classée comme un sous-produit animal de catégorie 3, doit impérativement être lavée avant toute transformation pour des raisons sanitaires. Aujourd'hui, seules quelques unités belges et espagnoles, souvent saturées, prennent en charge cette étape cruciale. Le CGAAER recommande de soutenir « l’étude de projet, voire le développement, d’une laverie industrielle du XXIème siècle en France via France 2030 ou tout autre mode d’aide au financement ».

Infographie sur les étapes de traitement de la laine

Des pistes de valorisation à explorer et développer

Malgré ces défis, des pistes de valorisation existent et doivent être développées.

Usages traditionnels et nouveaux débouchés

  • Textile et habillement : La laine de qualité, notamment celle de certaines races comme le Mérinos (utilisée pour les habits techniques et thermiques), peut être transformée en pelotes, vêtements, écharpes ou pulls. Des initiatives locales, comme l'association "Défrise ton mouton" dans la vallée de Thônes, tentent de créer des produits dérivés artisanaux.
  • Literie et ameublement : Ses propriétés absorbantes en font un matériau privilégié pour les matelas, les sommiers, les coussins, les tapis et autres tissus d'ameublement. Une trentaine de manufactures artisanales spécialisées dans les matelas en laine subsistent en France, offrant une alternative durable.
  • Isolation thermique et acoustique : La laine est un excellent isolant, utilisée en vrac ou en rouleau dans le bâtiment, comme une alternative écologique aux isolants plus polluants. Des collectivités, comme en Moselle, soutiennent le développement d'isolants en laine pour la rénovation thermique de leurs bâtiments publics.

Valorisation agricole et autres innovations

  • Amendement agricole et paillage : La laine non transformée, riche en azote, peut servir de compost ou de paillis pour les jardins et les potagers. Elle favorise la croissance des plantes, améliore la structure du sol et protège les végétaux du gel et de la sécheresse. Cependant, la réglementation actuelle interdit à l'éleveur d'utiliser la laine brute sous cette forme. Le CGAAER recommande à la FNO, avec l'appui de l'État, de développer un dossier simplifié et un cahier des charges pour l'agrément d'unités de compostage à la ferme, tout en sollicitant l'Anses pour évaluer les risques sanitaires et environnementaux de la laine en suint comme fertilisant. Ecomouton, par exemple, recycle la laine de ses moutons d'Ouessant en paillage pour les espaces verts.
  • Biométhanisation et hydrolyse : Des voies de valorisation, tombées en désuétude ou n'ayant jamais été développées faute de technologies adaptées, comme la biométhanisation ou l'hydrolyse, sont à l'étude.
  • Alimentation animale : L'utilisation de protéines animales transformées (PAT) issues de ruminants (et donc de la laine) pour l'alimentation des animaux de compagnie est une piste évoquée, l'usage pour les animaux de rente restant interdit.

Deux prérequis pour une filière lainière durable

Le CGAAER souligne l'importance de deux prérequis pour le succès de ces recommandations :

  1. Développement d'une interprofession de la laine en France : Il est crucial de soutenir la création d'une organisation interprofessionnelle, à l'image du collectif Tricolor, qui vise à valoriser localement 25 à 50% des toisons françaises d'ici 2030. Cette structure permettrait de coordonner les initiatives et de bénéficier des financements publics (nationaux ou européens).
  2. Promotion des bonnes pratiques d'élevage et de sélection génétique : Il est nécessaire de développer et de promouvoir de bonnes pratiques d'élevage, d'organisation des chantiers de tonte et de sélection génétique. La sensibilisation des éleveurs, dès leur formation initiale, à l'intérêt de produire une laine et des peaux de qualité est primordiale pour garantir la pérennité de la ressource.

Laine et cruauté animale : un débat éthique et des alternatives

Le sujet de la laine soulève également des questions éthiques importantes, notamment concernant la souffrance animale. Des voix s'élèvent, notamment au sein des mouvements vegans, pour dénoncer des pratiques industrielles qui, selon eux, causent la « mort et la souffrance de millions de moutons et d’agneaux ».

Les pratiques controversées de l'industrie lainière

Les critiques pointent du doigt plusieurs aspects de l'élevage intensif de moutons pour la laine :

  • Négligence et mauvais soins : Une durée de vie souvent courte pour les moutons d'élevage (rarement plus de deux ans, contre une douzaine en temps normal) en raison de maladies et du manque d'hygiène.
  • Procédures douloureuses : La stérilisation des jeunes agneaux par élastique, une méthode longue et douloureuse. Les tontes faites rapidement, souvent par des employés payés au rendement, peuvent entraîner des mutilations, des blessures, des coups et des piétinements. Des enquêtes de PETA Asia ont révélé des abus courants dans l'industrie de la laine à travers le monde.
  • Le « mulesing » : Cette opération barbare, pratiquée principalement en Australie, consiste à couper de larges tranches de chair autour de la queue des moutons pour réduire l'incidence de la myase (parasite). Autrefois réservée aux adultes, elle est désormais courante sur les jeunes agneaux, et ce, sans anesthésie.
  • Morts dues au froid : De nombreux moutons sont tondus prématurément au printemps, avant de perdre naturellement leur pelage d'hiver, les exposant à des conditions météorologiques difficiles sans protection. Pour compenser les pertes, les agriculteurs élèvent toujours plus d'agneaux.
  • Abattage : Lorsque leur production de laine diminue, des millions de moutons sont exportés dans des conditions épouvantables, souvent sur des navires surpeuplés et insalubres, pour y être abattus, souvent encore conscients.
  • Exploitation d'autres animaux : L'industrie de la laine affecte également d'autres animaux, comme les lapins angoras, dont la fourrure est arrachée jusqu'à quatre fois par an dans des conditions de souffrance extrêmes.

Impact environnemental

Au-delà de l'éthique animale, la production de laine est également critiquée pour son impact environnemental. Le rapport "Pulse of the Fashion Industry" classe la laine parmi les quatre matériaux les plus nocifs pour l'environnement. En tant que coproduit de l'industrie de la viande, elle contribue à la déforestation, à l'érosion des sols, à l'augmentation de la salinité et à la diminution de la biodiversité.

Mythes et réalités sur la tonte

L'argument selon lequel « les moutons ont besoin d’être tondus » est souvent avancé pour justifier la production de laine. Or, cette affirmation est nuancée. Dans la nature, les moutons produisent une quantité de laine suffisante pour se protéger des intempéries et perdent une partie de leur robe chaque année. Cependant, la race Mérinos, majoritaire dans la production lainière, a été génétiquement modifiée par l'homme au fil des décennies pour produire une laine abondante et plissée, rendant la tonte indispensable à leur survie et à leur bien-être. Dans ce cas précis, l'homme est le seul responsable de cette dépendance.

Alternatives sans cruauté

Face à ces enjeux éthiques et environnementaux, de nombreuses alternatives à la laine existent pour rester au chaud sans cruauté :

  • Matières naturelles et végétales : Coton biologique, chanvre, lin, bambou, lyocell (à base de pulpe de bois), modal.
  • Matières synthétiques : Polyester recyclé, acrylique.

De grands groupes de mode s'engagent à ne plus utiliser de laine, et il est facile de vérifier les étiquettes des vêtements pour s'assurer de leur composition. Le choix de matériaux éthiques et durables est un levier puissant pour soutenir des pratiques respectueuses des animaux et de l'environnement.

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