Le destin tragique de Marc Gillas, alias Rud Lion : une figure de l'ombre du hip-hop français

Dans le foisonnement créatif du rap français des années 1990, certaines figures ont façonné le mouvement depuis l'ombre, marquant l'underground sans jamais pleinement accéder à la lumière des projecteurs. Parmi elles, Marc Gillas, connu sous le nom de Rud Lion, occupe une place singulière. Mort assassiné à l'âge de 30 ans dans un café parisien en novembre 1999, son parcours aussi fulgurant que chaotique est au cœur du roman "Le Rugissant" de Raphaël Malkin, une œuvre qui rend hommage à cette légende méconnue.

Portrait de Marc Gillas alias Rud Lion

Vingt ans après sa disparition, le journaliste Raphaël Malkin exhume la trajectoire de cet homme aux multiples facettes, musicien autodidacte et personnage sulfureux, qui a composé les premières mesures du hip-hop dans l'Hexagone. C'est un peu par hasard, après une conversation avec le défunt Philippe Zdar de Cassius, que Malkin est tombé sur ce nom. Il s'est rendu compte qu'il y avait tout un tas de légendes qui circulaient autour de lui sur internet, mais tout restait assez nébuleux. Il a donc commencé à gratter et à passer des coups de téléphone, saisissant la moelle de son histoire, comprenant son intérêt pour la musique, la trajectoire de sa carrière, et ses penchants pour une vie rapide, si ce n'est illégale. Pour l'auteur, il y avait un romanesque autour de sa personne qui pouvait faire un livre, d'autant plus qu'il est important pour le rap et la musique française des années 1990.

Marc Gillas : entre génie musical et démons personnels

Marc Gillas, né en 1969, a laissé derrière lui une empreinte complexe. Artistes et voyous ont pleuré ce musicien autodidacte, claviériste, toasteur, producteur et manager de talent. Il aurait même composé la mélodie de "Ma petite entreprise" de Bashung, titre pour lequel il n’a jamais été crédité, et a produit le premier album d'Expression Direkt, "Le Bout du monde". Rud Lion a été manager et mentor de jeunes rappeurs dans les années 1990, organisant des soirées ragga hautes en couleurs à Paris et étant le pianiste de Tonton David. Il a également produit un morceau rap du film "La Haine", "Mon esprit part en couilles", le seul morceau de rap à figurer sur la bande originale du film, produit sous sa supervision.

L'HISTOIRE du RAP FRANÇAIS (Documentaire)

Pourtant, cette facette lumineuse contrastait avec une existence marquée par la rue. Marc Gillas a aussi vendu du crack au pied des cités d'Île-de-France, fait plusieurs séjours en prison et côtoyé les noms du grand banditisme français. Le canevas de sa vie était posé : un enfant métis grandi dans les cités hardcore de la petite couronne parisienne, résident régulier de la prison de Fresnes et intime des grands noms du haut banditisme français. Ce sont ces contradictions qui font de Rud Lion un personnage si captivant et si tragique. Il est l'exemple même de l'autodidacte que la vie n'a pas épargné en épreuves, mais qui a toujours été animé par une envie viscérale de prouver au monde l'utilité de son existence.

Le « Rugissant » : une plongée dans l'émergence du rap français

Dans "Le Rugissant", Raphaël Malkin exhume le parcours aussi hallucinant que turbulent de cette figure de l'underground qui a activement participé à l'émergence du rap français et fréquenté tant Joey Starr de NTM que Rohff ou la Mafia K'1 Fry. À travers plus de 90 témoignages, le journaliste dresse le portrait d'un jeune homme attachant et excessif aux mille facettes et addictions, parti à l'assaut de Paris depuis Mantes-la-Jolie.

Couverture du livre

Marc Gillas, ce musicien inspiré le jour, mauvais garçon à la nuit tombée, écorché vif, est un passionné en proie à ses démons dont l'inexorable chute semble écrite à l'avance. Partie prenante du mouvement reggae et ragga de la fin des années 1980 à Paris, Rud Lion vit et survit à sa façon débrouillarde pour s'en sortir. Il se rapproche ensuite petit à petit du rap, qui l'attire beaucoup plus, organiquement parlant. Les rythmes du rap, la dureté du style, la politisation du langage, le genre gangsta de Los Angeles fascine Rud Lion.

Il vivra ainsi sa vie à cent à l'heure, alternant actes de bravoure et de sabotage. Ce qui fait dire à l'auteur du livre que Rud Lion aura finalement passé sa vie à la rater, malgré un talent et un flair évidents. Conscient de ses capacités mais dévoré par ses démons, habité par la rage de vaincre jusqu’à se détruire lui-même, Marc Gillas aura passé sa vie à la rater. Il s’est rué dans sa chute à défaut de pouvoir exploiter son talent. Convaincu qu’il ne ferait pas de vieux os, il a tout fait pour que la prophétie se réalise. En torpillant ses opportunités et en multipliant les motifs de haine jusqu’à ce que sa course s’achève de plusieurs balles au terme d’une altercation gratuite, un soir de novembre 1999.

L'influence discrète d'une « éminence grise »

Entre deux trophées de vaurien, entre deux démonstrations de force, Marc Gillas aura été aux commandes d’un collectif devenu label, mené clopin-clopant avec deux associés aux nerfs d’acier. Le Ghetto Youth Progress a joué un rôle déterminant dans l’écriture des premiers chapitres de cette autre musique, ce vent furieux venu du « gris », ces quartiers où il n’y a que le bitume qui pousse droit. À une époque où les seuls artistes de rap signés sont NTM, IAM et MC Solaar, Rud Lion monte une structure pour doubler les maisons de disques et repérer des jeunes qui n’ont pas encore trouvé la porte d’accès à l’avant-scène.

Infographie sur l'évolution du rap français des années 90

Pour Raphaël Malkin, en se démocratisant jusqu’à devenir l’une des industries les plus influentes de la culture actuelle, le milieu du rap a muté. Aujourd’hui, les rappeurs se professionnalisent. Ils ont une panoplie ciselée, un plan de carrière pour durer, ils cherchent à s’ancrer dans le paysage, à grappiller des points dans les charts et dans l’esprit des gens. Alors que Marc était quelqu’un de spontané, qui agissait sans réfléchir et uniquement selon ce que lui commandaient ses tripes, sans calcul, sans arrière-pensée, sans filtre. Il était juste lui-même.

L'HISTOIRE du RAP FRANÇAIS (Documentaire)

Ce rôle d'« éminence grise » le fait penser à un creative director à l’américaine, un mec qui donne de grandes directions artistiques. Cela s’ajoute à un sens très aigu de la musique : il sait jouer du piano, il a appris tout seul, en total autodidacte. Cette contradiction entre ce rôle d’éminence grise, qui a priori nécessite beaucoup d’abnégation, et l’égoïsme qu’il affiche très régulièrement est flagrante. Mais Rud Lion n’est que contradictions, cela marche pour plein de choses, comme par exemple pour son ambition.

Marc Gillas est cette figure étonnante qui se trouvait dans les parages à chaque moment important que vivait le rap à une certaine époque. Il est là à l’époque du Bataclan, à l’époque des sound systems, quand La Haine sort, quand NTM commence à se faire un nom, quand "Mon esprit part en c…" arrive… Il est tout le temps dans le coin ! Et cela à une période décisive dans l’histoire du rap français. Et en même temps, il rate le train à chaque fois, plein de gens réussissent mais pas lui. Il est incapable de concrétiser parce qu’il a une personnalité qui fait que d’autres choses l’attirent.

Le drame du Caf’Conc’ : une fin prémonitoire

Le 5 juillet 1999, à Lille, Marc Gillas fête ses 30 ans au café Leffe. Une éternité pour cet écorché vif, hurlant plus qu’il ne parle. Ce jour-là pourtant, le volume a baissé, le regard est noir. Il confesse à Juliette, son dernier amour, qu'il a rencontré il y a peu de temps : “Jamais je n’aurai cru être en vie à 30 ans. Je ne sais pas ce que je fous ici. Je vais mourir bientôt. Si tu ne le sais pas, eh bien moi, je le sais.” Quatre mois plus tard, il sera retrouvé mort par balles, gisant au premier étage du Caf’Conc’ de Châtelet.

Extérieur du Caf'Conc' à Châtelet, Paris

La description de sa dernière soirée et de son meurtre est très précise dans l'ouvrage. Il y a peut-être une part d’extrapolation sur les sentiments qui pouvaient animer Marc à ce moment, où l'auteur a fait un effort d’imagination. Mais sur les faits, il s'est appuyé sur une très grosse source, un mec qui aurait dû être là mais finalement ne l’a pas été et à qui on a tout raconté en détail. Raphaël Malkin a essayé de tout vérifier derrière et pense que dans l’ensemble c’est très fidèle à la réalité. Il n’a pas eu accès au dossier pour la simple et bonne raison que la version que possédait la famille a été perdue dans un déménagement. Idem pour la version de l’avocat de la famille, elle a été perdue dans le déménagement de son cabinet. L’avocat des personnes qui ont été accusées et blanchies pour le meurtre a arrêté de répondre au bout de plusieurs appels.

L'histoire de Marc Gillas est loin d’être une success story. Prenez l’année 1994, il marche alors depuis quelque temps avec David Grammont, qu’on n’identifie pas encore sous le nom de “Tonton David”. Mais trop attiré par ses démons, mâtiné d’une volonté manifeste d’autodestruction et d’une enfance pour le moins chaotique - trimbalé tout jeune entre un père volage d’origine camerounaise et une mère courage restée coincée dans les cités HLM de Pantin ou Vitry (le chapitre consacré à sa jeunesse au Cameroun est à ce titre saisissant) -, Marc se retrouve en prison et David l’y laisse croupir. Marc ne peut s’en prendre qu’à lui-même, il est incapable de cultiver les opportunités parce qu’il se laisse gagner tout entier par cette mauvaise part de lui-même.

Si pour son auteur, le talent de Marc pour la musique n’est pas à remettre en question, l’homme lui se consume plus vite qu’une mèche de dynamite. Trafic de drogues, alcoolique, Marc est intenable, ingérable - il sort toujours armé - pour ses proches qui, un à un, le laissent divaguer, délirer. Marc est un aigrefin qui escroque à tout bout de champ. Le joueur de clavier s’est fait une spécialité de ne pas rembourser ceux qui lui font crédit. Il prend la marchandise, l’écoule en deux ou trois tours de quartier et, au lieu de s’acquitter de sa dette, file à l’anglaise pour tout dépenser. Que l’on ne vienne surtout pas le bassiner avec cette supposée morale et ses alinéas tacites qui disent qu’un voyou doit faire preuve d’honneur.

Les 256 pages de cette biographie minutieusement documentée (90 personnes interrogées) et narrée d’une plume féroce et gouailleuse, sont une ode à la nostalgie. On y croise l’acteur Saïd Taghmaoui qui bientôt se fera un nom avec La Haine, les rappeurs Rohff, MC Jean Gab1 ou encore Kery James et Joey Starr. Mais aussi, plus surprenant, Alain Bashung. L’histoire se passe en 1994 ; après le succès, trois ans plus tôt d’Osez Joséphine, il prépare son Chatterton, plus particulièrement le morceau Ma petite entreprise. Le chanteur voulait gonfler le titre d’un air chaloupé. Mais personne parmi la garde d’Alain Bashung n’est selon lui suffisamment au fait du temps pour imaginer cette mélodie particulière. Alors ils vont voir ailleurs. Son DA de l’époque, Marc Thonon, contacte le grand bonhomme de Paris qui connaît bien les musiques actuelles, Benny Malapa. Le producteur de Rapattitude n’hésite pas une seconde et pense à ce garçon qu’il fait cravacher en studio depuis qu’il est sorti de prison. Cette façon de rouler et de voguer avec la musique, son clavier qui vient sourire à la basse : c’est de Marc et de sa science qu’a besoin Alain Bashung. Marc s’exécute, c’est l’occasion d’une vie qui se profile ; les deux artistes se retrouvent à Bruxelles. Trois jours entiers à huis clos pour tenter de répondre aux désirs du chanteur français. Mais ce dernier fait grise mine devant le résultat, argue qu’il va devoir tout reprendre lui-même. Est-il alors plus filou que le filou ? Qui croire… Une seule chose est sûre, Marc est rayé manu militari des crédits de Ma petite entreprise. Le morceau lui est un succès incontestable, bientôt adapté au cinéma… Marc n’a rien conservé pouvant prouver qu’il est le clavier du hit. L’anecdote est malheureusement révélatrice du relatif anonymat dont jouit aujourd’hui Marc Gillas, aka Rud Lion.

Capture d'écran de

Il y eut bien ces quelques lignes dans l’Humanité datant de 1991, mais guère plus. Pas même une fiche sur Wikipédia. Un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Et c’est pourtant là que se réside la force du Rugissant : être arrivé à retranscrire l’atmosphère d’une époque trop peu documentée en suivant la trajectoire de cette météorite. De l’homme, il ne restera que des bribes, des soubresauts, des rigolades, dans la mémoire d’une génération qui sait, qui a vécu, celle née au milieu des années 1960 quand le hip-hop n’existait pas et qui, vingt ans plus tard, a vu surgir l’un des courants les plus incandescents et colorés depuis le gris de la crasse et de la rue.

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