
La vie de Mariam Baouardy, connue sous le nom de Sœur Marie de Jésus Crucifié, est tissée de mystère, de dévotion et de révélations prophétiques. Née le 5 janvier 1846 à Abellin, un petit village de Haute Galilée situé à une vingtaine de kilomètres de Nazareth, elle est issue de familles originaires du Liban et de Damas. Ses parents étaient des chrétiens de rite oriental, formant un foyer pauvre et fervent. Ils eurent successivement douze garçons, qui tous moururent en bas âge. Dans la foi, sa mère eut alors l’inspiration de faire le pèlerinage à Bethléem pour solliciter une fille de la Vierge Marie. Là, dans la grotte de la Nativité, elle et son mari ont promis de donner à l’enfant le nom de Marie. Elle fut baptisée et confirmée suivant le rite grec melkite catholique, reflétant ainsi son héritage byzantin.
Une enfance marquée par la tragédie et la grâce divine
Très tôt, le Seigneur marque de son sceau le cœur de Mariam. Une voix intérieure lui dit : « C’est ainsi que tout passe, si tu veux me donner ton cœur, Je te resterai toujours. » Cette phrase prémonitoire résonne avec un événement tragique de son enfance. Un jour, alors qu’elle n'était encore qu'une enfant, elle décida de laver deux petits oiseaux, qui en moururent. Deux ans après la naissance de Mariam, un petit frère, Boulos (Paul), vint réjouir la famille. Mais la joie fut de courte durée. Mariam avait tout juste trois ans quand soudain son père et sa mère moururent à quelques jours d’intervalle, la laissant orpheline. Elle fut adoptée par son oncle paternel, et cette séparation de son frère marqua le début d'une vie où elle ne le reverra plus.
À l’âge de 8 ans, après avoir reçu une bonne formation chrétienne, elle fut autorisée à faire sa première communion. Peu après, elle déménagea avec son oncle à Alexandrie, en Égypte. C’est là, le 8 août 1858, qu’elle vécut ses « noces sanglantes ».
Le vœu de chasteté et l'épreuve de la foi
À l’âge de 13 ans, Mariam refusa un mariage arrangé à son insu, selon la coutume orientale, pour se donner totalement au Christ, ayant fait le vœu de se donner entièrement au Seigneur. La fureur de son oncle éclata en mauvais traitements et vexations de toutes sortes. Au bout de trois mois de cette situation, Mariam songea à son frère qu’elle voudrait revoir, et lui écrivit. Le soir du 8 septembre 1859, elle porta la lettre à un musulman, ancien domestique turc de la famille de son oncle, en partance pour Nazareth. Le domestique lui suggéra alors de passer à l’Islam. De nouveau, Mariam refusa énergiquement, en confessant sa foi chrétienne. Il la jeta alors à terre et, avec son cimeterre, lui trancha la gorge, lui infligeant une blessure dont elle gardera toute sa vie une cicatrice impressionnante de dix centimètres de large. Puis, la croyant morte, il l’enveloppa d’un grand voile et l’abandonna dans une rue déserte d’Alexandrie.
Mariam « se réveilla » dans une grotte avec à ses côtés une « religieuse en bleu », qu’elle saura plus tard être la Vierge Marie. Celle-ci avait recousu la blessure, la soignait et l’enseignait avec une science et un amour hors du commun. Cette guérison, survenue le 8 septembre 1858, n’a aucune explication médicale : personne ne lui a porté secours, et la gravité de la blessure ne peut être mise en doute. Les médecins ont constaté qu’il manquait plusieurs anneaux à sa trachée-artère, et elle conserva toute sa vie une voix brisée. La seule explication est celle de Mariam : elle a été recousue par la Vierge Marie.

Une vie d'errance et la recherche du Christ
À 13 ans commença alors pour la jeune Mariam une vie d’errance de ville en ville, puis de pays en pays. Contrainte de se débrouiller seule, elle enchaînait les petits métiers. Elle cherchait sans y parvenir à rejoindre son frère et travaillait comme domestique, d’abord à Alexandrie, Jérusalem, puis à Beyrouth, et enfin à Marseille. Chaque fois que l’estime des familles chez qui elle travaillait devenait trop grande (à Beyrouth, deux miracles lui furent attribués), elle partait plus loin, toujours ramenant à la Foi et à l’Évangile comme seuls fondements solides.
C’est dans la cité phocéenne qu’elle frappa à la porte des religieuses de Saint-Joseph-de-l’Apparition. Elle y fut admise en qualité de novice, mais l’expérience tourna court au bout de deux ans, car Mariam était illettrée et maîtrisait mal le français. On ne l’autorisa pas à prononcer ses vœux temporaires. Elle dut repartir. La maîtresse des novices lui dit qu’elle devrait solliciter le Carmel.
L'épanouissement mystique au Carmel
En juin 1867, elle rentra au Carmel de Pau comme « sœur converse », c’est-à-dire plus particulièrement chargée des tâches matérielles. Elle y prit le nom de Sœur Marie de Jésus Crucifié. C’est là que, le 24 mai 1868, elle reçut la transverbération du cœur lors d’une extase : elle vit un être céleste enfoncer une pointe rougie au feu dans sa poitrine ; elle ressentit une immense douleur, puis un sentiment de paix envahit son être.
Toute la vie de Mariam fut remplie d’extraordinaires dons mystiques, parfois surprenants. Visions, extases (elle conversait couramment avec les saints du ciel), prophéties, guérisons, lévitations, stigmates, possessions diaboliques ou angéliques, etc. Son humilité profonde (elle s’appelait couramment « le petit ») et son abandon total entre les mains du Seigneur lui permirent de tout vivre avec un parfait équilibre humain et spirituel. Son amour unique était plein de fraîcheur. Au fil des semaines, sa vie mystique prit un tour incroyable : extases récurrentes en divers endroits (dans sa cellule, dans les couloirs, dans la cuisine, au réfectoire, devant le Saint Sacrement…). On la questionnait : « Ma sœur, où étiez-vous ? - Dans l’amour », répondait-elle. À chaque fois, c’est par obéissance envers ses supérieures qu’elle revenait à elle.
De nombreuses descriptions du phénomène nous sont parvenues. Son corps restait en général souple, ou se raidissait quelquefois ; certains la voyaient se « figer » dans une attitude de ravissement. Personne ne parvenait à la faire bouger, et son insensibilité était totale. Une fois, tandis qu’elle boitait depuis des jours par la faute d’un clou enfoncé dans son genou, elle tomba en extase : aussitôt elle se mit à se mouvoir normalement, s’agenouilla et resta dans cette position plusieurs heures. Les stigmates de la Passion apparaissaient sur son corps en suivant le calendrier liturgique : les vendredis et lors de la Semaine sainte.
Sauvée inexplicablement par Marie : Histoire de Mariam Baouardy alias Sainte Marie de Jésus
Fondations de Carmels et rayonnement de sainteté
Au bout de trois ans, en 1870, elle partit avec cinq autres religieuses fonder un Carmel à Mangalore, en Inde, où elle prononça ses vœux perpétuels. Son noviciat avait été plus long qu’à l’ordinaire à cause de ses stigmates. Mais une persécution éclata contre elle, toujours à cause de ses dons extraordinaires, mal interprétés par certains de ses supérieurs. Deux ans plus tard, elle fut de retour en France. Ce deuxième séjour au Carmel de Pau fut marqué par de multiples grâces de joie. Sœur Mariam retrouva le monastère qu’elle appelait sa « maison paternelle ». Son renom de sainteté commençait alors à rayonner sur tout le diocèse : des prêtres, des évêques, des savants ou des voisins paysans venaient la consulter. Sa renommée la précédait, et très vite des religieux, des intellectuels et des paysans voisins venaient la consulter.
En août 1875, elle partit à nouveau, pour la fondation du Carmel de Bethléem avec dix autres religieuses. Connaissant l’arabe, elle fut l’apôtre du chantier de Bethléem, après avoir été l’inspiratrice des plans. C’est elle qui supervisa les travaux. Lors d’un dernier déplacement en Galilée, Mariam rendit son âme à Dieu à la suite d’un accident sur le chantier du Carmel le 26 août 1878, en allant porter à boire aux ouvriers. Galiléenne et montée au ciel à 33 ans comme Jésus, Mariam Baouardy a été canonisée par le pape François en 2015. Elle est et demeurera unique dans les annales de la sainteté chrétienne.
Visions et prophéties : Le Rosier Malade et le destin de la France
Mariam Baouardy est à l’origine de plusieurs prophéties, toutes réalisées : date de sa mort, de sa profession religieuse, des plans du couvent de Bethléem, de la vie conventuelle en Inde, etc. Parmi ses visions les plus marquantes figure celle du « Rosier Malade », qui concerne spécifiquement la France.
Dans une extase du mois de mai 1873, elle demandait : « Quand finira cette guerre ? » Elle répondit : « Ah ! Elle sera longue, parce qu’il faut que tout le monde y passe, petits et grands : nous sommes tous corrompus ! Ce sera un massacre terrible. Il y aura un mauvais gouvernement en France. » Elle confia au Seigneur : « Seigneur, pourquoi faites-vous ces mauvaises herbes ? Quand les bonnes seront plus fortes, J’arracherai tout ce qu’il y a de mauvais. Plus tard, J’établirai la paix bâtie sur le rocher ferme et rien ne pourra l’ébranler. » Une révélation lui fut faite : "Vraiment, c’est le Très Haut qui est à la tête de la France".
Le 16 juillet 1876, elle eut une vision encore plus détaillée du Rosier : « Ô cher rosier, tu fais la joie de mon cœur ! On y bâtira un grand salon pour le Maître, et le Seigneur dit : "Je viendrais y habiter avec ma lumière, avec le soleil en plein jour" ; mais avant, on brûlera les épines ; Oh ! Et le cher beau rosier qui semblait sur le point de mourir ! » Elle ajouta : « le Seigneur m’a fait beaucoup de promesses : mon âme est contente, mon cœur fond. La cause des terribles désastres qui vont fondre sur la France, la voici : on commettra des péchés et des outrages envers le Saint Sacrement, et l’Incarnation sera considérée comme une fable. »
Elle décrivit une vision où il lui sembla que le Seigneur avait planté de sa main un rosier, puis une branche de jasmin à côté, les liant ensemble. Puis, il y ajouta un pied de pensées, liant le tout de manière que le rosier, le jasmin et les pensées croissent ensemble, offrant un spectacle ravissant. Le Seigneur revint ensuite pour bénir les trois plantes, apportant de la terre pour consolider leurs pieds et y mettant du fumier. Après une nouvelle bénédiction, il revint une dernière fois en disant : « Ce n’est pas assez, je vais planter des épines autour pour les garantir. »
Concernant le Rosier (la France), elle demanda au Seigneur pourquoi il permettait de chasser les bons et de laisser les mauvais. Il répondit que c’était Lui-même qui agissait ainsi, utilisant la comparaison d'un beau parterre de fruits et de fleurs attaqué par des insectes et des maladies. Le Seigneur expliqua : « Je vais arracher tous ces arbres », et ceux qui n’ont que peu de maladies, il a dit à ses anges de les arracher comme les autres, de les mettre dans un pot et de les cacher sous terre. « Ensuite, tournez la terre et plantez des arbres épineux. Quand viendra le temps de fleurir, les insectes viendront prendre le suc, alors mettez-y le feu, l’épine brûlera et les insectes aussi, il n’en échappera aucun et s’il en échappe il ne fera pas grand mal. Après nous planterons d’autres arbres et moi-même je viendrai. » Quand tout cela sera fait, Lui-même viendra piocher le Rosier : « Je couperai les branches sèches et j’arroserai la terre. » Et alors, c’est le signe que le Rosier va fleurir. Elle conclut : « Vous comprenez ? En attendant, il faut qu’il soit malade, qu’il y ait la mauvaise plante et non la bonne. »
Exhortations et promesses divines
Malgré les épreuves annoncées, Mariam transmettait des messages d'espérance et de persévérance. Elle affirmait : « La puissance de l’ennemi ne durera pas toujours. Heureux l’homme qui persévère malgré tout ! Et malheur à celui qui faiblit au premier obstacle ! » Elle encourageait un « petit troupeau » : « Petit troupeau, ne craignez rien, soyez petit. Marchez sous terre. » Elle rappelait également que « Dieu seul voit tout… Il a toute l’éternité pour juger. » Et que celui qui s’élève aujourd’hui sera abaissé demain.
Elle avait également reçu des promesses de protection pour ceux qui resteraient fidèles : « Le Seigneur m’a promis : il ne nous arrivera rien à nous. » Et concernant le Carmel de Béthléem, elle déclara : « Le Rosier de ma mère (Carmel de Béthléem) sera gardée. » Elle raconta une vision où la maison de sa mère était enfouie sous terre, et rien n’arrivait à cette maison. Elle avait annoncé « Jésus va donner à Satan le pouvoir de me tourmenter pendant 40 jours ; je souffrirai beaucoup. » Mais elle ajouta qu'il n'aurait de puissance que sur son corps, son âme serait cachée, car Jésus lui avait promis de l’enfermer dans une boîte, où Satan ne saurait l’atteindre, afin qu'elle ne pèche pas, sa volonté n'y étant pour rien.

Les dons mystiques et les témoignages extraordinaires
Outre les extases et les visions, les témoins ont rapporté d’innombrables faits extraordinaires. À huit reprises, on a vu la sainte s’élever au-dessus du sol, jusqu’à plusieurs mètres (au Carmel de Pau en juin et juillet 1873 notamment). Le père Buzy, son premier biographe, raconte qu’elle est parvenue une fois au sommet d’un arbre en tenant un scapulaire dans une main et en saisissant délicatement de l’autre l’extrémité d’une branche. On lui demanda de s’expliquer : « Comment avez-vous fait pour monter ? » Les apparitions étaient nombreuses et variées : Jésus, Marie, saint Joseph, le prophète Élie, des anges…
Des médecins rationalistes ont émis l’idée qu’il s’agissait d’hallucinations provoquées par une imagination surchauffée dans un milieu religieux exacerbé. C’est faux : jamais, ni l’équilibre psychologique, ni les facultés cognitives, ni l’adaptabilité au réel de Mariam n’ont été sujets à question. Il en va de même pour les manifestations démoniaques. À trois reprises, les témoins ont discerné une véritable possession diabolique : une fois à Pau (du 26 juin au 4 septembre 1868) et deux fois à Mangalore (de mai à juin 1871, puis de juillet à août l’année suivante).
Enfin, les guérisons obtenues grâce à son intercession laissent sans voix. Parmi une foule de témoignages, il faut citer celui du médecin qui s’est occupé de la sainte pendant les derniers mois de sa vie. L’homme de l’art souffrait d’une pathologie dermatologique au pied qui le faisait atrocement souffrir, et face à laquelle la médecine n’offrait guère de solution. Un jour, il eut l’idée de tremper un mouchoir dans le sang coulant des blessures de la Passion.
Sœur Marie de Jésus Crucifié, surnommée la « petite arabe », reflète les différents visages de l’Église : l’Église grecque-melkite dans laquelle elle a été baptisée et élevée, l’Église latine où elle a été initiée à la vie carmélitaine. Elle possédait un charisme inattendu chez une illettrée, celui de la poésie, une poésie aux couleurs orientales et aux senteurs bibliques. Elle a tout connu de ce que peut connaître un privilégié de l’Esprit saint.
