Le Prunier de Sainte-Lucie : Un Arbre Résilient aux Multiples Facettes

Le Prunier de Sainte-Lucie, également connu sous les noms de cerisier de Sainte-Lucie, faux merisier, Mahaleb, bois de Sainte Lucie, cerisier Mahaleb, cerisier des Vosges, cerisier odorant, amarel, canout, quénot, canonier, malaguet ou negreput, est un petit arbre remarquable par sa résilience et sa polyvalence. Son nom de Sainte-Lucie fait référence à un monastère situé dans la Meuse qui portait ce nom, où l'arbre poussait en telle abondance qu'une manufacture de petits objets pieux fabriqués dans son bois y avait été créée. Originaire du Moyen-Orient, du pourtour méditerranéen et s'étendant jusqu'en Asie centrale, cet arbre est désormais très répandu dans presque toutes les régions de France, à l'exception de l'ouest et du nord.

Caractéristiques Botaniques et Morphologiques

Le Prunier de Sainte-Lucie se présente comme un petit arbre au port ovoïde large dans sa jeunesse, évoluant ensuite vers une forme arrondie étalée. Ses branches sont très ramifiées et se développent généralement sur un tronc court. Il peut atteindre une hauteur de 4 à 12 mètres, voire jusqu'à 10 mètres pour des individus plus grands, avec une écorce foncée semée d'une multitude de lenticelles gris clair. Quand il pousse isolément dans des conditions très favorables, il devient un arbre pouvant atteindre douze mètres de hauteur, conservant néanmoins un tronc relativement tortueux et une canopée très déployée en tous sens.

Prunier de Sainte-Lucie port général

Son feuillage est une de ses caractéristiques distinctives. Les feuilles en forme de cœur, finement dentées et un peu coriaces, mesurent de 4 à 6 cm de long. D'un vert franc brillant, elles prennent une teinte jaune en automne. Elles sont légèrement coriaces et finement denticulées, avec deux glandes sur le pétiole au contact du limbe. Les feuilles du Cerisier de Sainte-Lucie sont toutefois caractéristiques du fait de leur pliure le long de la nervure centrale, à la manière de la coque d'un bateau. D'un vert brillant sur le dessus, elles sont plus claires en dessous. Chacune des dents du pourtour porte une mini-callosité glanduleuse translucide. Deux autres glandes, appelées nectaires extra-floraux, marquent la base du limbe au contact avec le pétiole ; elles attirent des fourmis qui viennent les lécher.

En avril, l'arbre se couvre de nombreuses petites fleurs blanches d'environ 1,5 cm de diamètre, regroupées en bouquets ou en corymbes courts et dressés de 4 à 5 cm de long, comptant de 4 à 12 fleurs. Cette floraison est spectaculaire, non par la taille des fleurs, mais par leur nombre incroyable et leur parfum très agréable, d'où son surnom de cerisier odorant ou perfumed cherry en anglais. La floraison a lieu alors que le feuillage commence à peine à pointer, ce qui fait que l'arbre apparaît tout blanc. Cette floraison ne manque pas d'attirer une foule de visiteurs, avec pas moins de 41 espèces d'insectes recensées lors d'une étude en Espagne.

floraison du Prunier de Sainte-Lucie

La fructification a lieu en été, avec l'apparition de petites cerises rouges qui deviennent noires brillantes à maturité. La période de pleine maturité est brève et précoce, de l'ordre de deux semaines. Les fruits sont mûrs lorsqu'ils sont noirs et arrivent souvent à maturité juste après le Merisier des bois, en tout début de saison de collecte.

Écologie et Habitat

Le Prunier de Sainte-Lucie est une espèce thermophile et héliophile, ce qui signifie qu'il apprécie la chaleur et la pleine lumière. Il est bien résistant au froid, avec une rusticité allant jusqu'à -23°C, et supporte les grandes sécheresses. Il est particulièrement frugal et peu exigeant, capable de se développer sans problème dans des milieux difficiles, même en présence de rochers ou de falaises.

En termes de sol, il supporte les sols superficiels, compacts, légers, basiques et secs. Il est également adapté aux sols riches en bases, avec un pH basique à neutre, et se plaît dans un sol neutre, riche, profond, frais et bien drainé. Il pousse très bien aussi en sol calcaire et pierreux, même s'il conserve une taille plus réduite dans ce cas. Cependant, les sols acides et gorgés d'eau de façon temporaire ou permanente ne lui conviennent pas.

carte de répartition du Prunier de Sainte-Lucie en France

Son aire de répartition est commune un peu partout en France, bien qu'il soit rare ou absent dans l'Ouest et le Sud-Ouest. On le trouve de 100 m à 1600 m d'altitude, dans les étages collinéen et montagnard, ainsi que supraméditerranéen. En France, cette essence se trouve pratiquement dans toute la partie continentale, jusqu'à 1700m d'altitude, mais à condition d'être sur des substrats calcaires ou carbonatés (argiles, marnes) ou des substrats volcaniques riches en minéraux calciques. Il manque donc ou est très localisé dans les régions siliceuses comme les grands massifs granitiques ou les zones sableuses littorales. Dans le Massif Central, il pénètre à l'intérieur à la faveur soit d'affleurements volcaniques soit de séries métamorphiques incluant d'anciennes roches sédimentaires calcaires profondément transformées.

Le Prunier de Sainte-Lucie est une espèce sérophile, capable de coloniser des sites très secs, relativement ouverts lui offrant ainsi une luminosité maximale. Ces exigences écologiques le rapprochent d'une autre essence, le chêne pubescent, qu'il côtoie le plus souvent. On le trouve dans des boisements de type chênaie pubescente relativement clairsemés, plutôt sur les lisières ou dans les clairières, souvent en taches disjointes de quelques individus. Il est capable, via son appareil souterrain très développé, d'aller chercher l'eau en profondeur, et ses feuilles semi-coriaces, de petite taille, permettent une moindre évapotranspiration. De ce fait, il réussit à coloniser des sites rocheux ou pierreux très pentus et très exposés : pierriers, falaises, éboulis, jusque sur les vires rocheuses. En cela, on pourrait effectivement classer le cerisier de Sainte-Lucie parmi les « arbres ou arbustes chameaux ».

Son biotope primaire comprend les friches, les haies, les lisières forestières, les bois clairs, les rochers et les fruticées. Il tolère les embruns marins.

Usages et Comportement

La croissance du Prunier de Sainte-Lucie est lente et il a une durée de vie comprise entre 50 et 80 ans. C'est une espèce rustique et un arbre très facile à vivre. Il peut être planté en isolé, en haie champêtre. Il convient très bien pour la végétalisation de talus secs et pauvres et calcaires. Il est beaucoup utilisé comme porte-greffe pour les cerisiers de formes basses destinés aux sols secs et calcaires.

Le genre Prunus regroupe plus de 300 espèces d'arbres et arbustes dans le monde, qui, du point de vue populaire, relèvent de noms de genres différents : les cerisiers, dont le merisier (P. avium) ou le cerisier aigre (P. cerasus) ; les pruniers, dont le prunellier (P. spinosa) ou le prunier domestique ; l'amandier (P. dulcis) ; le pêcher (P. persica) ; l'abricotier (P. armeniaca) ; le laurier-cerise (P. laurocerasus) ; le marmottier des Alpes (P. brigantina), etc. D'un point de vue botanique et des apparentements, tous ces « genres » populaires ne font qu'un. Ceci explique que l'on nomme parfois le cerisier de Sainte-Lucie… prunier de Sainte-Lucie !

Le surnom de faux-merisier fait allusion surtout à son écorce et son bois. En effet, la jeune écorce, d'abord lisse, ressemble un peu à celle du merisier avec des bandes plus claires ; en vieillissant, elle se crevasse en long. Contrairement au merisier, on ne trouve pas (à ma connaissance) d'amas de gomme brun caramel souvent présents sur le tronc de ce dernier. Son bois interne est rose foncé à acajou ou brun rougeâtre et se rapproche effectivement de celui du merisier. Sa couleur rare, jointe à sa grande dureté et densité, en font un bois très apprécié en marqueterie et tournage, d'autant plus qu'il prend un beau poli. On l'a utilisé pour la fabrication de fourneaux de pipes (qualifiées, à tort donc, de pipes « en merisier » !), des manches de parapluie ou des cannes. Pour ces dernières, en Alsace, on prélevait des pousses de trois ans, bien droites.

Tournage sur bois à Brest. Champignon en bois de Prunus. La vidéo complète.

Le Prunier de Sainte-Lucie peut être un arbuste ou un arbre selon les stations où il pousse ; le plus souvent, il adopte un port buissonnant, ramifié dès la base et donc avec plusieurs tiges. Il peut même dans les sites rocheux très exposés se comporter en arbrisseau très bas ; il est d'ailleurs parfois utilisé pour former des bonsaïs.

Comme le merisier ou le cerisier aigre, le cerisier de Sainte-Lucie développe une intense multiplication végétative : il drageonne depuis des racines et rejette facilement de souche. Ainsi, sur les talus des routes dans des secteurs rocheux, des individus régulièrement broyés lors d'opérations d'entretien persistent en développant une souche étalée et en rejetant obstinément à chaque fois.

Comestibilité et Toxicité

Les fruits du Prunier de Sainte-Lucie sont comestibles mais amers et âpres. Les graines, quant à elles, sont toxiques.

Critères d'Identification et Confusions possibles

Les feuilles petites, légèrement coriaces et finement denticulées, avec deux glandes sur le pétiole au contact du limbe, sont des critères de fiabilité pour l'identification. Il existe un risque de confusions avec d'autres espèces du genre Prunus, dont les variétés fruitières cultivées, ainsi qu'avec le Nerprun purgatif (Rhamnus cathartica). Cependant, les feuilles du Cerisier de Sainte-Lucie sont caractéristiques du fait de leur pliure le long de la nervure centrale. Les arbustes sont identifiables dans les haies, friches, escarpements rocheux, et bois clairs au printemps.

Récolte et Traitement des Graines

L'époque de collecte des fruits varie selon les régions, de début juin à mi-août. Les fruits sont mûrs lorsqu'ils sont noirs. La période de pleine maturité est brève et précoce. Les fruits sont collectés au sol ou plus simplement sur l'arbre. Contrairement au merisier, l'essentiel des collectes peut se faire à hauteur d'homme (en tirant parfois les branches) sans recours à l'échenilloir. L'arbre forme des populations importantes dans son milieu de prédilection (pelouses sèches calcaires en cours d'enfrichement). Ailleurs, les individus sont plutôt disséminés. Le temps requis pour récolter 1kg de fruit est estimé à 1,5h.

Pour le traitement des graines, il est recommandé de laisser tremper les fruits 24 à 48h dans l'eau avant de les dépulper, en particulier s'ils sont secs (aspect fripé, peu ou pas de jus). Après dépulpage, effectuer un test de flottaison : placer les noyaux 24h dans l'eau et retirer l'ensemble des graines qui flottent, car elles sont non-viables. Sécher les graines 24 à 48h à l'air libre pour éliminer l'excès d'humidité, puis stocker les graines au réfrigérateur (3-5°C) jusqu'à stratification. Une autre méthode consiste à laisser pourrir les fruits dans un seau en chambre froide ou dans une cave pendant quelques jours après la maturité en remuant de temps en temps (pour éviter la fermentation), puis passer au tamis et sous l'eau. Tremper les graines pendant 24 h si les graines ont été stockées, puis les stratifier 2 à 3 mois au froid (3-5°C). Semer en caissettes ou dans des pots individuels. Si la germination est faible après le semis, il est important de bien conserver les caisses ou bandes de culture en place, car la germination aura lieu au printemps suivant.

Sexualité et Reproduction

La sexualité du cerisier de Sainte-Lucie est assez complexe. Sur des populations étudiées en Espagne, on a repéré deux genres sexués selon les individus : des individus produisant des fleurs toutes hermaphrodites avec des organes sexuels mâles (étamines) et femelles (pistil) fonctionnels ; et des individus à fleurs mâles stériles avec des étamines très peu développées ne produisant pas de pollen. Les premières sont qualifiées de mâles fertiles par opposition. Les deux types ayant un pistil fonctionnel peuvent donc produire des fruits si les fleurs sont fécondées par du pollen.

Le suivi individuel de ces deux types d'arbres sur deux années consécutives contrastées du point de vue météorologique révèle de subtiles différences dans le succès reproductif. Les arbres mâles stériles produisent en moyenne 1,45 fois plus de fruits que les mâles fertiles, alors qu'ils sont a priori désavantagés car ils doivent absolument recevoir du pollen d'un autre arbre (mâle fertile) à proximité. Les mâles stériles produisent des fruits avec des noyaux (la graine) plus gros car ils peuvent allouer plus de ressources au développement des ovules, n'ayant pas à produire de pollen.

Les différences se retrouvent au niveau de la pollinisation. Les mâles fertiles sécrètent plus de nectar et il est plus concentré en sucres : leurs fleurs ont donc un pouvoir attractif plus fort. Ils reçoivent les visites à parts égales de diptères et d'abeilles, alors que les mâles stériles sont surtout visités par les diptères (77% contre 23% pour les abeilles). On voit donc se mettre en place des relations très complexes selon les genres sexuels où ne se dégage guère de tendance évolutive forte, ce qui expliquerait le maintien assez équilibré de ces deux types : aucun des deux ne l'emporte vraiment.

Intérêt Écologique et pour la Biodiversité

Le Prunier de Sainte-Lucie est un arbre idéal pour des plantations de haies bocagères sur des terrains calcaires secs dans le contexte du changement climatique en cours. Curieusement, on le trouve assez peu dans les listes types d'arbres indigènes à privilégier pour ces plantations. Son attrait pour les insectes pollinisateurs est considérable, même s'il offre une ressource limitée dans le temps mais massive et généreuse.

Par ailleurs, la fructification massive qui suit (les bonnes années de floraison) attire une horde de vertébrés frugivores, dont essentiellement des oiseaux passereaux, pour lesquels il est une source de nourriture majeure et durable.

Il héberge également de nombreuses espèces d'invertébrés et de parasites, dont des champignons ou apparentés, qui se nourrissent de son feuillage, de ses fleurs, de ses tiges. Sur le site Plant parasites of Europe, qui recense herbivores, mineuses, galles et parasites de tous les végétaux sauvages, la liste pour le cerisier de Sainte-Lucie compte au moins 72 espèces. Parmi les innombrables groupes d'insectes concernés, il y a les pucerons, grands amateurs des Prunus en général.

Une espèce retient l'attention car elle est spécifique de ce cerisier et très répandue, au moins certaines années, comme en 2024 où des galles induites par ce puceron ont été observées sur presque tous les arbres croisés : des feuilles fortement tachées de blanc, épaissies, enroulées vers l'arrière en tube et portant dessous (au printemps) des petits pucerons jaune verdâtre à noir de 2mm. Il a pour nom Roepkea marchali et attire des colonnes de fourmis par son miellat.

Sinon, parmi ses hôtes occasionnels à réguliers figurent diverses chenilles de papillons de jour et de nuit. Il peut héberger deux espèces iconiques, devenues rares : le Grand paon de nuit et le Flambé. Parmi les diverses espèces de microlépidoptères, souvent partagées par plusieurs espèces de Prunus, retenons l'une d'elles, spécifique du Sainte-Lucie : Yponomeuta mahalebella. Les femelles pondent leurs œufs sur les tiges en fin d'été ; les œufs éclosent et donnent des mini-chenilles qui restent sur place et vont hiberner jusqu'au printemps suivant. Elles se réveillent en avril au moment de la sortie des feuilles et se développent jusqu'en juin. Elles tissent des tentes de soie collectives qui englobent le feuillage de rameaux entiers et s'y nourrissent ensemble à l'abri. Après leur passage, l'arbre remet de nouvelles feuilles.

chenille de Yponomeuta mahalebella sur Prunier de Sainte-Lucie

Le Prunier de Sainte-Lucie est un arbre résistant aux aléas du moment et prodigue en termes de biodiversité ; facile à semer ou planter et ne demandant quasiment aucun entretien. Il représente donc un excellent choix pour les programmes de plantations de haies ou dans les jardins privés.

tags: #prunier #de #sainte #lucie