Le désherbage mécanique représente une stratégie pertinente pour les agriculteurs normands souhaitant réduire leur dépendance aux herbicides, particulièrement en grandes cultures. Il s'agit d'une approche globale qui, intégrée au système de culture, permet de gérer efficacement la pression des adventices. Cette technique, bien connue des agriculteurs biologiques, demande toutefois une réactivité importante et une bonne connaissance des outils et des conditions d'intervention.

Comprendre les enjeux du désherbage mécanique
Le désherbage mécanique n’est pas une simple opération de surface ; il vise à détruire les mauvaises herbes à la racine pour empêcher leur multiplication. Son efficacité repose sur des interventions précises et opportunes, souvent réalisées deux fois par an : au printemps et à l'automne. Le désherbage d’automne est crucial pour éliminer les adventices estivales et prévenir l’apparition de celles d’hiver, car les mauvaises herbes sont alors plus fragiles en préparation de la saison froide.
Par comparaison au désherbage chimique, les opérations mécaniques sont généralement plus gourmandes en temps, et les levées successives des adventices nécessitent plusieurs passages. Il est donc impératif de prendre en compte les conditions climatiques, tant sur les normales saisonnières que sur la saison en cours, ainsi que les disponibilités en ressources (main d’œuvre et matériel). Le coût de deux passages d’outils (houe puis herse, tarif CUMA) peut être équivalent à celui d'un passage d’herbicide racinaire et de son pulvérisateur, le challenge étant de supprimer au moins ce passage chimique.
Les principaux outils de désherbage mécanique
Trois grandes catégories d’outils sont utilisables pour le désherbage mécanique : la herse étrille, la houe rotative et les bineuses.
La herse étrille
La herse étrille est un outil polyvalent, capable de désherber de nombreuses cultures telles que les céréales, les betteraves, les légumes de plein champ et les protéagineux. Elle est constituée de panneaux articulés indépendants sur lesquels sont fixées des dents longues et souples. Ces dents, espacées de 25 à 30 mm, travaillent en plein, c'est-à-dire non seulement dans l'inter-rang, mais également sur le rang. Sur céréales, il est préférable d'utiliser des dents à petit diamètre (6-7 mm) pour limiter l’agressivité.
Les plantules sont déracinées par vibration lors du travail. L’agressivité de la herse étrille se règle par l’inclinaison des dents, le réglage des roues de terrage et la vitesse de passage, qui se situe entre 4 et 6 km/h. Elle travaille en grande largeur, avec des débits moyens de 6-7 ha/heure (en 9 m de large). Le coût d’une herse étrille simple est d'environ 1 000 euros par mètre linéaire, nécessitant 10 à 12 CV de puissance de traction par mètre linéaire.
La houe rotative
La houe rotative est avant tout une écroûteuse, faisant éclater une fine couche de terre. Elle est composée de roues étoilées disposées en décalé sur deux rangs. Ces roues sont reliées au châssis par un bras amorti par des ressorts qui maintiennent la pression sur le sol. Les roues possèdent des dents en forme de cuillère qui déchaussent les plantules.
Cet outil se révèle particulièrement nécessaire en sol battant car il est plus agressif que la herse étrille. Elle est également plus efficace en cas de résidus de culture abondants et se comporte assez bien en sol frais, mais pas humide. Contrairement à la herse étrille, la vitesse de travail de la houe rotative ne doit pas être limitée à certains stades, nécessitant des vitesses élevées, minimum 12-15 km/h. Le hersage ou l’écroûtage réalisés dans de bonnes conditions peuvent avoir une action favorable sur la plante et sur le sol, notamment l'aération, la limitation du ruissellement et la restructuration. Ces itinéraires sont d’ailleurs préconisés pour répondre aux problèmes d’érosion sur les secteurs sensibles.
Les bineuses
L’utilisation des bineuses (à socs, à étoiles ou à doigts) est possible et intéressante sur céréales, mais cela nécessite un semis à écartement supérieur à 20 cm. Elles travaillent dans l'inter-rang et peuvent déraciner des adventices plus développées qu'avec la herse étrille, jusqu'au stade 8 à 9 feuilles du maïs. Les bineuses travaillent sur toute la surface, sarclant également sur le rang du maïs, et sont efficaces pour la destruction des adventices très jeunes.

Stratégies d'intervention en Normandie
En Normandie, les conditions climatiques influencent fortement les fenêtres d'intervention pour le désherbage mécanique des céréales d'hiver. Les possibilités sont très limitées, avec des fenêtres d’intervention plus larges dans le Sud-Ouest. Dans les argilo-calcaires du Lauragais, 4 années sur 5, 6 jours sont favorables à une intervention mécanique entre le 15 novembre et le 15 janvier (contre 29 jours favorables pour traiter pendant cette même période). Entre le 15 janvier et le 1er mars, la simulation affiche 9 jours disponibles pour le désherbage mécanique. Plus au Nord, dans les argilo-calcaires superficiels de Bourges, les fenêtres automne et sortie d’hiver sont respectivement de 4 et 8 jours en semis précoce. En semis tardif, en retardant la date de semis pour réduire la pression adventice, 12 jours sont favorables au désherbage mécanique en sortie d’hiver, mais aucun avant. Dans cette même région, la pulvérisation peut disposer de 23 jours favorables à l’automne.
Seules les régions à climat séchant (automne chaud et sec en présence de vent, ou bien sortie d’hiver séchante) comme le Sud-Est pourraient accueillir cette technique dans leurs itinéraires de manière plus régulière pour une sole complète. Pour les céréales à paille, les possibilités d’intervenir dans de bonnes conditions sont très limitées : entre 2 et 6 jours à l’automne et entre 7 et 10 jours au printemps en moyenne dans les régions étudiées.
Le désherbage mécanique, qu'il soit utilisé seul ou en complément de la lutte chimique, permet une gestion satisfaisante des adventices mais nécessite une réactivité importante. La clé est d’intervenir le plus tôt possible (au stade fils blancs jusqu’à 2 à 3 feuilles des adventices) et dans les meilleures conditions possibles. Une intervention en prélevée de la céréale avec l’un des deux outils (herse étrille ou houe rotative) peut être intéressante si une fenêtre se présente. Au tallage, les céréales sont suffisamment implantées pour résister aux passages des outils de désherbage en plein.
Optimiser l'efficacité du désherbage mécanique
Plusieurs leviers agronomiques peuvent être mobilisés pour améliorer l'efficacité du désherbage mécanique et réduire la pression des adventices.
1. Choisir des parcelles à faible pression d'adventices
Il est important de choisir des parcelles où la pression d’adventices est la plus faible possible. Implanter son maïs derrière une prairie ou une dérobée est souvent plus simple. En effet, "on casse la prairie très tôt, dès le mois de février pour qu’il y ait une forte disponibilité en azote", recommande Céline Rolland, conseillère cultures au Gab du Morbihan. Toutefois, selon le système de cultures de l’exploitation, la pression des adventices peut être très forte partout.
2. Bien préparer le sol
"Le sol doit être préparé de manière assez fine avec des mottes de 5 cm maximum", préconise Julien Bouriga, technicien spécialiste du désherbage mécanique au Gab de Loire-Atlantique. Cette préparation du sol doit être un peu anticipée pour laisser le temps aux résidus de la culture précédente de se dégrader avant l’implantation. La surface du sol doit être la plus plane possible. "Les grosses erreurs que l’on observe chez ceux qui démarrent en désherbage mécanique, c’est souvent l’irrégularité du sol", constate Clarisse Boisselier, conseillère agronomie de la chambre d’agriculture de Bretagne. "On ne doit même pas voir les traces de roues !". Il est donc recommandé de passer avec des pneus basse pression ou de dégonfler les pneus, car les marquages de traces de roues provoquent un dénivelé où "les adventices lèvent plus vite et les outils auront du mal à pratiquer sur cette zone plus profonde".
3. Réaliser des faux-semis pendant l’interculture
Il est conseillé de détruire les couverts végétaux assez tôt, fin janvier par exemple si c’est possible, pour labourer dans le courant du mois de mars. Il faut se laisser le temps de faire des faux-semis, qui permettent de diminuer la pression des adventices et de ne pas avoir à les gérer ensuite. Le faux-semis consiste en un travail superficiel sur une profondeur maximale de 5 cm. L’objectif est de favoriser la levée des adventices pour les détruire avant l’implantation de la culture. Les faux semis peuvent être réalisés au moyen d’un vibro-rouleau, en partant du plus creux vers le moins creux. "Cela fonctionne très bien pour faire relever les adventices à détruire avant le semis", constate Clarisse Boisselier, conseillère agronomie à la chambre d’agriculture de Bretagne. Les faux semis peuvent permettre, quand on sème plus tard, de faire des impasses sur les passages à l’aveugle. La technique doit toutefois être adaptée au contexte et à la météo, car le faux-semis peut contribuer à assécher la surface du sol.
4. Semer plus tard et plus dense
L’étape du semis est essentielle : "90 % de la réussite se fait au semis, si on rate cette étape, on a de forts risques de rater le reste", met en garde Julien Bouriga. Pour avoir une croissance assez rapide de sa culture, il est conseillé de décaler la date de semis. Pour un maïs par exemple, cela peut être autour de la mi-mai, en Bretagne. Si le maïs germe plus vite, il concurrencera les adventices. Il est préférable de le faire sur un sol ressuyé et suffisamment réchauffé, 10-12°C minimum. Semer plus dense, autour de 100 000 graines/ha pour un maïs, permet de se laisser une marge de manœuvre lorsque l’on passe avec la herse étrille au stade deux-trois feuilles et que l’on a un peu de casse. "On perd généralement autour de 5 % de pieds au désherbage mécanique", rappelle Julien Bouriga, qui conseille fortement aux novices de ne pas utiliser de herse étrille, préférant la houe rotative car "elle est beaucoup plus facile à utiliser et elle a un meilleur débit de chantier".
Le désherbage mécanique ou alternatif de la pomme de terre - Episode n°1
5. Semer un peu plus creux
Semer un peu plus profond, à 5 cm, permet de se laisser plus de temps pour un passage à l’aveugle. "Si les plantes ne sont pas bien ancrées, quand on va passer tôt parce que les adventices sont arrivées au stade où il faut y aller, si on n’a pas bien rappuyé sa ligne de semis, si on tire sur les plantes, si on les arrache, c’est fichu" prévient Clarisse Boisselier. "Sur certains sols, on peut aussi rouler après semis". Damien Legault, lui, sème même à 7 cm : "il ne faut vraiment pas avoir peur de semer profond, on a des outils pour détasser à tout moment, il n’y a aucun danger !". Ses maïs bio (irrigués) lui offrent un rendement moyen de 95 à 100 q. Il est aussi crucial de semer toujours à la largeur de la bineuse. Si c’est semé en quatre rangs, il faudra biner en quatre rangs. "Semer droit c’est indispensable, cela doit être propre, adapté au désherbage mécanique", complète Étienne Richard, agriculteur bio à Noyal-Pontivy (Morbihan).
6. Déchaumer
Les déchaumages permettent de gérer les résidus de culture et de détruire les adventices présentes. Dans l’idéal, il faut les réaliser au plus tôt après la moisson et avant la grenaison des adventices. Le déchaumage peut être profond ou superficiel, il peut être réalisé avec un outil à disques ou à dents, la technique dépend du contexte. Le déchaumage après récolte stimule la levée des graines de graminées et dicotylédones annuelles.
7. Choisir des variétés adaptées
Une variété à forte vigueur au départ permet de gagner la course contre les adventices et de réduire les risques d’attaques de pyrales et de taupins. Choisir une variété à fort pouvoir couvrant permet aussi de limiter la concurrence. Un port retombant couvre plus vite l’inter-rang qu’un port dressé. Sur blé, on constate un effet variété vis-à-vis de la concurrence contre les adventices.
8. Allonger et diversifier les rotations
À l’échelle de son système, l’allongement et la diversification des rotations sont des leviers agronomiques efficaces pour limiter la pression des adventices. Les cultures favorisent les adventices qui ont le même cycle. Le risque sur une rotation courte et peu diversifiée est d’avoir une flore spécialisée (exemple : coquelicot et ray-grass) avec un développement calé sur les cultures, qui devient envahissante et difficile à détruire. On perturbe le cycle de développement des adventices en alternant les types de culture dans la rotation : cultures d’hiver/printemps. Diversifier ses rotations facilite aussi le désherbage car il est plus facile de gérer une diversité d’adventices qu’une densité très importante d’une ou quelques espèces. La succession de cultures de familles différentes permet aussi de casser le cycle de bio-agresseurs. La complémentarité des différents systèmes racinaires permet enfin une meilleure exploration du profil du sol, ce qui se traduit par une amélioration de la nutrition des plantes et de sa structure. Sur une parcelle donnée, si vous multipliez le nombre de cultures avec des dates d’implantation variées (fin d’été, plein automne, printemps précoce, printemps tardif), cela crée une alternance de périodes et de techniques de semis, limitant ainsi la reconstitution d’un stock semencier spécialisé.
Autres considérations importantes
Il est important de connaître la biologie des adventices : leurs périodes de levée préférentielles, les profondeurs de germination, mais aussi le TAD (taux annuel de décroissance du stock grainier). Pour ce dernier, il s’agit du pourcentage de graines qui ne germeront pas au bout d’une année.
La fertilisation a également une influence sur le développement des adventices : certaines espèces nitrophiles (vulpin, ray grass, véroniques..) sont nettement favorisées par les reliquats d’azote.

En conclusion, le désherbage mécanique est une composante essentielle d'une stratégie globale de gestion des adventices en Normandie. Bien que demandant une réactivité et une adaptation aux conditions locales, il offre une alternative viable et durable aux pratiques chimiques, à condition d'intégrer un ensemble de bonnes pratiques agronomiques.