La Récolte de l'Arganier : Un Savoir-Faire Ancestral au Cœur des Défis Contemporains

L'arganier (Argania spinosa), un arbre emblématique du sud-ouest du Maroc et d'une partie de l'Algérie, est reconnu mondialement pour son huile précieuse, très prisée en cosmétique et en cuisine. Cet arbre unique, dont la silhouette trapue en forme de parasol peut atteindre 10 mètres de hauteur à maturité et vivre jusqu'à 200 ou 250 ans, est un véritable pilier de l'écosystème des régions semi-arides. Ses racines très profondes lui permettent une résistance remarquable à la sécheresse, tandis que sa capacité à pousser dans des zones avec des précipitations annuelles de 200 à 400 mm le rend essentiel pour la lutte contre la désertification et l'érosion des sols. L'arganier est une espèce très ancienne appartenant à la famille des Sapotacées, dont les botanistes du monde arabe ont consacré des études dès le Xe siècle, témoignant de son importance historique et écologique.

Arganier dans le paysage marocain

Un Arbre Endémique et ses Multiples Usages

L'arganier est présent de manière quasi exclusive au Maroc, en particulier dans la région du Souss, autour d'Agadir, s'étendant sur environ deux cents communes rurales du sud du royaume. En Algérie, les premières plantations ont eu lieu entre 2010 et 2016, avec des initiatives privées et des services forestiers s'investissant dans la production de jeunes plants et l'organisation de journées de formation. Cependant, ces efforts ont parfois été décimés par le surpâturage et la sécheresse. Plus récemment, un programme national de plantation initié par le président algérien Abdelmadjid Tebboune prévoit la mise en terre de 200 000 arganiers, avec des plantations qui se multiplient dans des régions comme Tindouf et Msila. Le Maroc, quant à lui, s'est également lancé dans un vaste projet de reboisement en misant sur l'arganier, malgré les défis posés par la sécheresse qui affecte la filière. Une expérimentation agricole inédite est même en cours à Baixas, dans les Pyrénées-Orientales, où des viticulteurs locaux cherchent des alternatives face aux conditions climatiques de plus en plus sèches.

L'arganier offre de multiples avantages aux populations autochtones. Ses petites feuilles et ses fruits nourrissent les chèvres, un pâturage dit « aérien » observé dans les régions d’Essaouira, Taroudant, Guellmin, Tiznit. Il fournit du bois, utilisé pour des petits ustensiles, des meubles et du charbon de bois. Ses branches épineuses, formées de tiges entrelacées, sont utilisées pour confectionner des clôtures naturelles afin de protéger les plantations des prédateurs. Les fruits, appelés « affiaches » et ressemblant à des olives, contiennent des graines oléagineuses d'où est extraite la précieuse huile d'Argan (prononcée argane au Maroc). Les résidus de l'extraction de l'huile nourrissent également le bétail.

La Période de Récolte des Fruits de l'Arganier

La production de l'arganier n'est pas forcément régulière et débute au bout de 5 à 6 ans seulement, atteignant son maximum de rendement à l'âge de 60 ans. La période de récolte des fruits s'effectue généralement de juin à septembre. C'est une période très occupée pour les producteurs d'huile d'Argan, car elle marque le début d'une série d'opérations menant à la production d'huile.

Méthodes de Récolte Traditionnelles

La récolte des fruits est une tâche compliquée par la présence de branches épineuses et est traditionnellement effectuée par les femmes des villages, appelés douars. Plusieurs méthodes sont employées :

  • Collecte des fruits tombés naturellement : Les femmes ramassent les fruits entiers mûrs qui sont tombés naturellement au sol.
  • Gaulage : Cette technique consiste à faire tomber les fruits des branches.
  • Lancement de cailloux : Des cailloux sont parfois lancés dans les branches pour provoquer la chute des fruits. Cependant, cette pratique est interdite par le service des Eaux et Forêts en raison de ses impacts sur l'arbre.
  • Collecte des noyaux « rejetés par les chèvres » : Au Maroc, une méthode couramment employée consiste à laisser les chèvres grimper dans les arbres, dévorer les fruits et recracher les graines au sol. Ces noyaux sont ensuite ramassés. La proportion des noix récoltées par les chèvres dépend de l’importance du troupeau, des dispositions des chèvres à grimper ou non, et de l’accessibilité des branches des arganiers. Cette pratique, bien que traditionnelle, a été pointée du doigt par certains, comme Marion Guyon, géographe et écologue, qui met en évidence la « surexploitation par l’homme » et l'impact des troupeaux de chèvres sur la productivité de l'arganier.

Après la collecte, les femmes étendent les fruits au soleil pour leur permettre de mûrir. C'est un travail long et délicat qui se fait à la main.

Femmes récoltant les fruits d'arganier

Transformation des Fruits en Huile d'Argan : Un Savoir-Faire Féminin

Les étapes de transformation des fruits en huile sont longtemps restées manuelles et l'apanage exclusif des femmes berbères, qui ont développé au fil des siècles un savoir-faire transmis de génération en génération.

Étapes Clés de la Production d'Huile

  1. Séchage et Stockage : Une fois ramassé, le fruit est mis à sécher, puis stocké dans des sacs avant d’être dépulpé.
  2. Concassage des noyaux : C'est une étape cruciale. Les femmes, avec beaucoup d'habileté, cassent le noyau pour en récupérer les amandons. Il est essentiel que l'amandon ne soit ni blessé ni écrasé car il s'oxyde très rapidement, le rendant impropre à la fabrication de l'huile. Dans le cadre des coopératives, les femmes effectuent chaque matin le concassage des noyaux et sont rémunérées suivant le poids d'amandons produit.
  3. Torréfaction (pour l'huile alimentaire) : Pour l'huile d'argan alimentaire au goût de noisette, les amandons sont torréfiés. Pour l'huile cosmétique, ils sont utilisés non torréfiés.
  4. Broyage et Extraction : Dans le cas de l'extraction manuelle, les amandons (grillés ou non) sont écrasés dans un moulin en pierre, appelé « r’ha » en berbère. Ce petit moulin, d'environ 50 cm de diamètre, est constitué de deux meules : une inférieure fixe et légèrement ovale avec une échancrure pour l'écoulement de l'huile, et une supérieure ronde munie d'une manivelle. Entre les deux meules, une pâte homogène et brune est récupérée, puis placée dans un récipient en terre. Cette pâte est malaxée à la main avec de petites quantités d'eau bouillante, permettant à l'huile de se séparer. La pâte (tazguemout) est ensuite fortement pressée entre les mains pour en extraire le maximum d’huile. En revanche, dans les coopératives modernisées, le reste du processus (pressage, filtrage et sertissage) est mécanisé, laissant le concassage comme le principal savoir-faire ancestral manuel.
  5. Filtrage et Conditionnement : L'huile obtenue est ensuite filtrée et conditionnée.

La production d'un litre d'huile d'argan est un processus long et demande beaucoup de matière première. Il faut environ une semaine et 20 kg de noix pour produire seulement 5 litres d'huile. Les chiffres concernant la précision de la pression manuelle varient considérablement d'une source à l'autre.

L'huile d'argan, un trésor pour le Maroc

L'Huile d'Argan : Un Produit Précieux aux Multiples Applications

L'huile d'argan, cet « élixir de jouvence » riche en vitamine E, est devenue l'une des huiles les plus chères au monde, atteignant 300 dollars le litre et plus.

Usages et Marchés

  • Usage alimentaire : L'huile d'argan est largement utilisée comme huile alimentaire dans les cuisines marocaine et berbère, notamment pour les tajines et le couscous, ou dans des préparations comme l'amlou (à base d'huile, d'amandes émondées et de miel).
  • Usage cosmétique : L'huile d'argan est également très prisée en cosmétique, utilisée dans les produits de soin de la peau et des cheveux en raison de ses propriétés hydratantes et nourrissantes. Dès les années 1990, sa réputation a été construite par des universitaires marocains, chimistes et généticiens, lançant l'idée d'une valorisation internationale. Les grandes marques cosmétiques (Yves Rocher, Colgate, Palmolive, etc.) s'y sont intéressées, bien qu'elles n'en utilisent souvent que de faibles quantités (2 à 5 %) dans leurs produits, l'essentiel étant l'image véhiculée par l'« argan » et la valeur ajoutée récupérée en aval de la filière.

L'Émergence des Coopératives et les Défis de la Commercialisation

L'huile d'argan était méconnue en dehors du Maroc au tournant des années 1990. L'organisme de coopération allemande a lancé les premières initiatives incitant les femmes à se regrouper pour commercialiser l'huile. Grâce à l'action du chercheur Zoubida Charrouf, la première coopérative a été créée en 1996. Le Projet Arganier (2003-2008), financé par l'Union européenne et l'Agence marocaine de développement social, a accéléré le mouvement et contribué à la mise en place d'un marché crédible grâce à des certifications et labellisations.

Aujourd'hui, il existe officiellement 180 coopératives, bien qu'une centaine d'entre elles soient considérées comme des coquilles vides, selon Hassan el-Allali, ingénieur agronome de l'Association marocaine de l'indication géographique de l'huile d'argane (Amigha). Les coopératives, comme celle de Taïmatine financée par la principauté de Monaco depuis 2002, ou Tagmat Aziar, regroupent des femmes qui concassent les noix et participent à l'extraction de l'huile. Elles offrent des sources de revenus aux femmes, soit par la fourniture de fruits ou d'amandons, soit par le travail de concassage rémunéré. Une part des bénéfices est également censée leur être reversée.

Cependant, la commercialisation à l'étranger s'effectue souvent par le biais de groupements d'intérêt économique (GIE) comme Targanine, qui ont ouvert l'accès à la certification biologique d'Ecocert, indispensable pour l'exportation. Ces certifications, ainsi que celles de l'Indication géographique protégée (IGP) par Normacert, ajoutent aux coûts de labellisation, soulevant des questions sur leur nécessité pour le marché intérieur marocain et sur la répartition de la valeur ajoutée.

Enjeux et Controverses Autour de la Filière Argan

Le « bio-business » autour de l'huile d'argan a suscité des réflexions critiques. L'idée dominante, selon laquelle la conservation d'un écosystème doit découler de la valorisation économique de ses ressources, a conduit à des programmes d'aide nombreux. Ces programmes visent à sauvegarder l'arganeraie, mais ils se concentrent souvent sur les pratiques pastorales des populations locales, désignant la chèvre comme l'ennemie de l'arganier, plutôt que sur d'autres facteurs comme l'urbanisation, l'agriculture intensive ou le tourisme de masse.

Carte de l'arganeraie au Maroc

Impact sur les Populations Locales et l'Écosystème

Marion Guyon met en évidence l'accaparement d'une grande partie de la valeur ajoutée par les laboratoires cosmétiques étrangers. La valeur ajoutée augmente en s'éloignant du lieu de production, tandis que la part pour les populations locales diminue. Les ménages ruraux ont été peu à peu dépossédés d'un bien patrimonial, l'huile d'argan étant devenue un simple produit commercial de luxe, souvent hors de leur portée.

Travis J. Lybbert de l'université de Californie a étudié les conséquences du boom de cette huile. Si une partie de la population rurale a bénéficié de retombées positives, comme une scolarisation accrue des filles et une augmentation des troupeaux caprins, l'étude conclut que « le boom des prix de l’argan ne l’a pas améliorée et peut même avoir conduit à une dégradation » de la forêt. Les pratiques d'entretien de l'arbre, comme l'élagage ou la taille de formation, sont parfois devenues des actes de braconnage dans les zones soumises à une juridiction excluant toute pratique sur l'arbre ou le fruit. Cette rupture des pratiques ancestrales d'entretien contribue à ce que certains appellent « l’échec environnemental des coopératives ».

Traçabilité et Certification

La traçabilité reste un défi majeur. L'augmentation des besoins en matière première pousse les acteurs de la filière à mélanger les noix, les amandons et les huiles, rendant la traçabilité « quasiment impossible », selon Bruno Romagny. La certification biologique, bien que présentée comme indispensable à l'exportation, est coûteuse pour les coopératives et soulève des questions sur sa justification réelle, notamment pour le marché intérieur. Des organismes comme Ecocert et Normacert ont vu leur activité prospérer grâce à ce marché en plein essor.

Menaces et Conservation de l'Arganier

L'arganier est menacé de disparition en raison de diverses raisons, entraînant la progression du désert. La forêt d'arganiers est pourtant classée par l'Unesco comme « réserve de la biosphère » depuis 2000. Au début du XXe siècle, l'arganeraie couvrait environ un million d'hectares mais a depuis perdu 200 000 hectares. L'alarme a été sonnée face au risque de désertification.

Pour la plantation réussie d'un arganier, plusieurs informations essentielles doivent être prises en compte :

  • Emplacement et Climat : L'arganier a besoin d'un emplacement ensoleillé avec un sol bien drainé et pousse dans les régions semi-arides et arides. Il est abrité du gel.
  • Préparation du sol : Le sol doit être préparé avant la plantation en le labourant et en le nivelant.
  • Type de graines et de boutures : L'arganier peut être planté à partir de graines ou de boutures. La multiplication par boutures est généralement préférée car elle permet de reproduire les caractéristiques de la plante mère.
  • Semis : Les semis en serre restent le meilleur moyen d'élever un arganier. Les graines doivent être trempées dans de l'eau chaude pendant 1 à 2 jours avant d'être semées dans un pot profond à 3 cm de profondeur. L'humidité est essentielle pour la germination.

L'arganier est également vulnérable à plusieurs maladies et ravageurs :

  • Chancre bactérien : L'écorce de l'arbre laisse apparaître des taches brunes.
  • Cochenilles : Ces insectes suceurs de sève affaiblissent l'arganier. Une bonne hygiène de la plantation, l'élimination des mauvaises herbes et un élagage régulier sont recommandés.
  • Charançon : Cet insecte pond ses œufs dans les racines de l'arganier. Les larves peuvent endommager et tuer l'arbre. L'inspection régulière des racines et l'utilisation d'un paillis sont importantes pour la prévention.
  • Oïdium : Cette maladie fongique se manifeste par des taches blanches sur les feuilles. Une bonne aération autour de l'arbre et un arrosage des racines plutôt que des feuilles sont essentiels.
  • Verticilliose : Cette maladie fongique peut entraîner le flétrissement et la mort de l'arganier. La plantation de variétés résistantes et une bonne hygiène de la plantation sont cruciales.

Il est important de maintenir une plantation saine et d'utiliser des méthodes de lutte naturelles comme l'élagage, la rotation des cultures, et la plantation de variétés résistantes pour préserver cet arbre aux multiples vertus.

Diagramme du cycle de vie de l'arganier

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