L'art des jardins, à la croisée de la nature, de l'architecture et de l'esthétique, a été profondément marqué par des figures emblématiques. Parmi elles, Louis Decorges se distingue comme un architecte-paysagiste de renom, dont l'œuvre a laissé une empreinte durable sur le paysage de l'Indre-et-Loire et au-delà. Issu d'une lignée de jardiniers français, Decorges a su marier tradition et innovation, forgeant un style mixte qui continue de fasciner. Son parcours, riche en voyages et en apprentissages, l'a mené à une carrière prolifique, caractérisée par une attention méticuleuse aux détails et une sensibilité artistique unique.
Le Cheminement d'un Visionnaire : De la Suisse à la Touraine
Né dans une famille de jardiniers d'origine française, Louis Decorges entreprend un voyage initiatique qui le conduit de la Suisse à travers l'Europe. Il parcourt l’Allemagne, l’Angleterre, la Belgique et la Hollande, réalisant des stages afin de se perfectionner dans la technique horticole. Ce périple européen forge son expertise et enrichit sa compréhension des diverses approches paysagères.
Vers 1893, il arrive en France et travaille pendant un an au sein d'un établissement horticole à Neuilly-sur-Seine. C'est à Paris qu'il fait une rencontre décisive avec l'architecte-paysagiste Henri Martinet. Cette collaboration marque un tournant dans sa carrière, le faisant passer du statut de disciple à celui d'associé en seulement trois ans.

En 1897, à l'âge de 25 ans, Louis Decorges s'installe à Tours et reprend l'ancienne maison Chevallier, réputée pour ses "dessinateurs de parcs et jardins". Cette reprise, initialement destinée à Henri Martinet, se concrétise grâce à la recommandation de son mentor, qui voit en son élève un successeur digne, déjà présent sur place en qualité de représentant. Louis Decorges établit son agence et son domicile rue Jules Charpentier. Il acquiert également deux terrains à Tours qui lui servent de pépinières, témoignage de son engagement profond dans la pratique horticole.
Plus tard, l'acquisition de la « Villa Gentiana », une maison de campagne à Saint-Symphorien, lui offre l'opportunité d'aménager son propre jardin. Ce jardin devient une véritable vitrine d’exposition, ouverte au public, où il peut exprimer pleinement son savoir-faire et ses goûts personnels. En Touraine, l’architecte-paysagiste répond aux commandes privées des châteaux et participe activement à l'organisation d'expositions horticoles et de floralies. Son activité s’étend bien au-delà de l'Indre-et-Loire, touchant les départements du Cher et de l'Eure-et-Loir, et s'étendant même dans le sud de la France avec la création en 1900 d’une antenne secondaire à Pau, d’où il rayonne. La même année, son fils René naît, destiné à suivre les traces de son père.
L'Héritage Familial et l'Entreprise "Louis Decorges et Fils"
Formé très tôt au sein de l'entreprise paternelle, René Decorges rejoint son père vers 1920 et commence à signer ses propres réalisations à partir de 1930. L'entreprise "Louis Decorges et fils" se distingue par une triple compétence : « Architecte paysagiste, Horticulteur, Pépiniériste ». Leur devise publicitaire, « Pour avoir un beau jardin, (si modeste soit-il), Bien dessiné et bien planté, Adressez-vous à … », reflète leur engagement envers l'excellence et l'accessibilité de leur savoir-faire.
La démarche professionnelle de l'entreprise s'illustre par un relevé minutieux de l'état des lieux. Louis Decorges et son équipe s'investissent personnellement sur le terrain tout au long du projet, effectuant des relevés précis des niveaux, des bâtiments existants, des arbres intéressants à conserver, des massifs et des points d'eau. Sur le fond de plan ainsi établi, Louis Decorges esquisse un projet initial au crayon gras. La version définitive, présentée au client, est ensuite tracée avec une mise en couleur, parfois agrémentée d'aquarelle, offrant une vision réaliste et artistique du futur jardin.
Cour des Senteurs = (1) la conception du jardin
Louis Decorges atteint une célébrité locale, devenant Président de la Société Tourangelle d’Horticulture après en avoir été membre puis bibliothécaire. Sa contribution à l'art des jardins est reconnue en 1936, lorsqu'il est fait Chevalier de la Légion d’Honneur. À son décès, son fils René reprend l'entreprise et poursuit la création de jardins dans le même style jusqu'à sa propre mort en 1958, assurant la continuité d'un héritage paysager remarquable.
Le Style Mixte : Un Dialogue entre Géométrie et Paysage
Louis Decorges est l’un des représentants majeurs en France du style mixte. Ce style se caractérise par une approche duale de l'aménagement paysager : les abords de l’habitation, incluant terrasses, parterres et bassins, sont traités avec des formes géométriques rigoureuses. En revanche, le caractère paysager, souvent déjà présent et ayant connu son apogée antérieurement, est préservé au lointain. La transition entre ces deux styles s'opère par une douce progression, créant une harmonie visuelle et fonctionnelle.
Cette évolution de l'art des jardins s'explique également par des considérations économiques : une petite partie du jardin est transformée en un espace "décoratif", nécessitant un entretien plus soutenu, tandis que le reste du jardin ou du parc, traité de façon paysagère, requiert moins de maintenance.

Le paysagiste respecte ainsi la mode mixte, tout en y intégrant des caractéristiques récurrentes qui se retrouvent dans les jardins de châteaux ou de villas, qu'ils soient historiques ou modernes. Parmi ces éléments distinctifs, on retrouve :
- Les tracés classiques des parterres devant la façade principale, souvent garnis de gazon ou d’eau, et délimités par des passe-pieds ou des plates-bandes. Ces parterres sont agrémentés de décors floraux aux motifs en coquilles palmées et volutes, ainsi que de statues et de buis taillés.
- L’insertion fréquente de l’eau, qu’elle soit présente naturellement dans le paysage sous forme de sources ou de cours d'eau, ou qu’elle participe à des agencements hydrauliques complexes tels que des bassins, fontaines ou cascades.
- Les constructions rustiques, qui ajoutent une touche de charme et d'authenticité aux aménagements paysagers, s'intégrant harmonieusement à l'environnement naturel.
Louis Decorges ne se contente pas de suivre les tendances, il y ajoute sa touche personnelle et intègre de nouveaux éléments dans l’aménagement des jardins. Ses origines suisses lui confèrent un attrait particulier pour les plantes vivaces de montagne, et il transpose l’atmosphère des jardins alpins grâce à l'utilisation de la rocaille. Parallèlement, l'intérêt croissant de la société pour le sport facilite l’introduction de terrains de jeux et de sports, comme le tennis ou la pétanque, dans la « décoration » des jardins, reflétant ainsi les évolutions des modes de vie de son époque.
Réalisations Emblématiques en Indre-et-Loire et au-delà
L'entreprise Decorges a laissé un héritage remarquable à travers de nombreuses réalisations et restaurations de parcs et jardins dans la région Centre-Val de Loire et au-delà. Les exemples les plus manifestes et détaillés illustrent la diversité de son travail et sa capacité à s'adapter aux contextes spécifiques de chaque site.
Indre-et-Loire (37)
Amboise - Jardin de l'Hôtel de Joyeuse (1911)
Pour Monsieur Charpentier, Louis Decorges entreprend la création d'un jardin à l'Hôtel de Joyeuse. Après un incendie, cette demeure particulière du XVIe siècle a été entièrement restaurée au XIXe siècle par Ruprich-Robert. Lorsque Monsieur Charpentier acquiert la propriété en 1900, le jardin est à l'abandon. Des fouilles menées par le propriétaire révèlent alors les différents niveaux du jardin, le tracé des compartiments, des allées et la présence d'un bassin. Louis Decorges est alors sollicité pour recréer un jardin sur cet ensemble disparu.
Le résultat est une fusion réussie d'éléments d'esprit Renaissance, tels qu'une tonnelle de charmille, un pavillon de charpente et le dessin des compartiments, avec des goûts contemporains, comme l'intégration de coquilles fleuries et un choix judicieux de végétaux. Louis Decorges parvient à créer une harmonie colorée et décorative tout en respectant la hiérarchisation des espaces autour du bâti.

Azay-le-Rideau - Parc du Château d'Azay-le-Rideau (1926-1958)
Louis Decorges est l'architecte-paysagiste attitré du Parc du Château d'Azay-le-Rideau pour l'État, une fonction qu'il occupe depuis 1926. Ce château, édifié pour Gilles Berthelot de 1518 à 1527, fut acquis par l'État en 1905. La proximité de Louis Decorges avec Henri Martinet, dont le père était le jardinier du site, a sans doute joué un rôle dans cette nomination. Il y travaillera jusqu'à sa mort, et son fils René lui succédera.
Un devis de 1930 détaille les travaux et fournitures nécessaires à l’aménagement de plusieurs parties du parc : une salle de jeux pour les enfants dans la partie du parc située derrière l'église, un massif d’arbustes le long de l'Indre pour masquer les habitations, et des plates-bandes de chaque côté de l'avant-cour, de l'avenue principale et aux abords du château. Cette intervention témoigne de l'approche globale de Decorges, qui intègre les aspects fonctionnels et esthétiques dans ses projets.
Montlouis-sur-Loire - Parc du Château de La Bourdaisière (1928-1933)
Pour Monsieur le comte des Monstiers, Louis Decorges réalise des aménagements majeurs dans le parc du Château de La Bourdaisière. Ce château Renaissance, bâti en 1520, a subi plusieurs transformations au fil des siècles. La création la plus marquante du début du XXe siècle est le dessin d’un grand parterre devant la façade sud du château par Louis Decorges.
Dans un premier temps, il fait déblayer les douves, comblées près d'un siècle auparavant. À l'intérieur de ces douves, il dessine une allée bordée de buis taillés en boule, encore visible aujourd'hui. Les mêmes boules de buis sont installées de part et d'autre de « l’allée italienne » afin de la mettre en valeur. La terrasse est redessinée dans un style plus sobre, avec des boulingrins encadrés de buis taillés en boules.
Dans un second temps, Louis Decorges crée un immense parterre en forme de fleur de lys, à l’emplacement des anciens jardins bas du XVIIe siècle. Pour cela, l’orangerie est détruite afin de laisser place à un grand escalier à double volée reliant la terrasse au nouveau parterre. Ce parterre, représentant une fleur de lys stylisée, se composait lors de sa création de volutes et d'arabesques en plates-bandes et massifs plantés de fleurs multicolores, soulignées de bordures de buis, et ponctuées de cônes et boules de buis. Sur les côtés, d'autres boules de buis encadraient la large allée qui entourait le parterre, créant un ensemble majestueux et sophistiqué.

Rochecorbon - Jardin des Roches (1911)
Pour Monsieur E. Brédif, Louis Decorges conçoit le Jardin des Roches. En conservant les arbres existants, il crée un jardin pittoresque, une typologie paysagère qu'il affectionne particulièrement pour les nouvelles constructions, autour de la villa édifiée la même année par l'architecte Wielhorski.
Au pied de la falaise, une source jaillit et est utilisée pour aménager une scène rustique agrémentée de rocaille. Le contraste entre la petite nappe d'eau et le fleuve majestueux inspire le plan du jardin : l'œil du visiteur confond le luisant de la pièce d'eau et le miroitement de la Loire. Louis Decorges choisit des plantes vivaces, saxatiles et aquatiques qui parent le jardin de fleurs et de couleurs d'avril à novembre, offrant un spectacle botanique constant.
Autres Interventions Notables
L'étendue de l'activité de Louis Decorges et de son entreprise est vaste, couvrant de nombreux domaines et clients dans plusieurs départements.
Cher (18)
- Nohant-en-Gracey : parc de Longchamp, pour Monsieur Fernand Bonnasseau.
Eure-et-Loir (28)
- Emance : parc du château de Sauvage, pour Monsieur Jules Picot.
Indre-et-Loire (37)
La liste des interventions en Indre-et-Loire est particulièrement longue, témoignant de l'enracinement de l'entreprise dans sa région d'origine.
- Amboise, jardin des Minimes, pour Madame la Baronne Barbier.
- Athée, pour Monsieur Bernardi.
- Autrèche, Parc du château, pour Madame la Vicomtesse de Bigori.
- Azay-le-Rideau : parc du Gerfault, pour Monsieur le comte Jean de Sabran Pontèves, vers 1909.
- Azay-le-Rideau : parc du Plessis, pour Madame Cahen d’Anvers.
- Azay-sur-Cher, Leugny, pour Madame Darasse.
- Azay-sur-Indre : parc d'Azay sur Indre, pour Monsieur Grafton, en 1929.
- Cérelles : parc de La Chesnaye, pour Monsieur Lièvre, pendant la guerre de 1914-1918.
- Château-Renault : parc de Bellevue-Cottage, pour Monsieur Placide Peltereau.
- Cinq-Mars-la-Pile : parc de Montfleurie, pour Monsieur le Vicomte du Soulier.
- Joué-Lès-Tours : parc de la Bouchardière, pour Monsieur Vaillant.
- Joué-Lès-Tours : parc de Chérizy, pour Madame Sagot.
- Lussault, parc de la Roche Taillée, pour Monsieur Richard.
- Monnaie : parc du Mortier, pour Monsieur le Vicomte Général de la Panouse.
- Monts : parc de Candé pour Monsieur Chas. E. Bedeaux.
- Montlouis-sur-Loire, jardin des Roches, Clos-Sabot, pour Monsieur Ax2los.
- Nouzilly : parc de l’Orfraisière, pour Madame de Wendel, en 1913.
- Pont-de-Ruan : parc de Méré, pour Monsieur Sandoz.
- Richelieu : Jardin du château de Richelieu.
- Rochecorbon, parc du domaine de Sens, pour Monsieur André Salmon.
- Saché : parc de Valesnes, pour Monsieur Paul Métadier, en 1925.
- Saché : parc de la Chevrière, pour Monsieur le comte de Montlivault.
- Saint-Avertin : parc de Cangé, pour Monsieur le comte de Pourtalès.
- Saint-Cyr : parc de Vau-Ardeau, pour Madame Alphen.
- Saint-Cyr : parc de la Dorissière, pour Monsieur Pémartin.
- Saint-Cyr : parc de Beauvoir, pour Monsieur Bigot.
- Saint-Cyr : parc de Sainte Marie, pour Monsieur Lefèvre.
- Saint-Symphorien : Jardin de Roseval, pour Monsieur Chamiot.
- Saint-Symphorien : parc de la Bretêche aux Sœurs de la Présentation.
- Saint-Symphorien : Jardin de la villa « Gentiana », pour Monsieur Louis Decorges, commencé vers 1914.
- Saint-Symphorien : Jardin fruitier du Centre Expérimental d’Arboriculture Fruitière de l’Indre-et-Loire.
- Semblançay : parc de la Source, pour Monsieur L. Rénier.
- Souvigné : parc de la Rochedain, pour Monsieur Démogé, en 1910.
- Tours : parc municipal de Grand-Mont (stade).
- Tours : plan du parc du château de Grammont.
- Tours : Golf Club de Tours, en 1910.
- Tours : Jardin de la Préfecture.
- Tours : cloître moderne de l’Hôtel de l’Univers.
- Tours : Jardin rue Néricault-Destouches, pour Monsieur Barbier.
- Tours : Jardin rue Origet, pour Monsieur Arrault.
- Tours : Jardin 53 boulevard Heurteloup, pour Madame Henri Bourdais.
- Tours : Jardin de la propriété de l’Economie Française.
- Truyes, parc de Bel Air, pour Monsieur Henri Decorges.
