Qui sème le bio récolte le buzz : Entre opportunités et désillusions, le défi de l'agriculture biologique

Champ de coriandre bio en Occitanie

L'agriculture biologique, souvent perçue comme un idéal de production respectueuse de l'environnement et de la santé, se retrouve aujourd'hui au cœur de paradoxes complexes, oscillant entre un engouement populaire et des réalités économiques parfois brutales. L'adage « qui sème le bio récolte le buzz » prend tout son sens en examinant les dynamiques actuelles qui animent ce secteur, révélant à la fois des opportunités de développement et des pièges inattendus.

L'attrait des primes et ses dérives : le cas de la coriandre en Occitanie

L'incroyable boom de la coriandre bio en Occitanie est un exemple frappant des dilemmes que peut engendrer le soutien à l'agriculture biologique. Les surfaces cultivées y ont été multipliées par sept, passant de 1 800 ha à 11 700, un engouement inédit particulièrement marqué dans le Gers, puis dans la Haute-Garonne et le Tarn-et-Garonne. Cet essor spectaculaire ne s'explique pas par une conversion massive des locaux à la cuisine asiatique ou par la découverte de vertus insoupçonnées d'une infusion à la coriandre, mais par une réalité plus prosaïque : une prime PAC (Politique Agricole Commune) « à la conversion » de 900 euros l'hectare, dans la limite de 20 hectares.

Les agriculteurs ont fait leurs calculs, et le bouche-à-oreille a fait le reste. Un tel tarif incitatif, « à ce tarif-là, vous y allez », comme le souligne une agricultrice, a naturellement attiré un grand nombre d'exploitants. Cependant, Philippe Camburet, le président de la Fédération nationale d’Agriculture biologique (FNAB), dénonce un « détournement du système ». Selon ses calculs, « seulement 9 % des fermes qui ont semé de la coriandre bio en 2024 étaient des fermes exclusivement bio ». Ces dernières étant probablement, à l’origine, celles à qui l’État destinait ce coup de pouce après l’effondrement des ventes du bio provoqué par l’inflation.

Le problème réside dans l'absence de débouchés commerciaux pour cette production massive. « Et vous vous doutez bien qu’il n’y a absolument aucun marché pour cette coriandre, qui n’est même pas récoltée ou même broyée dans le champ », peste Philippe Camburet. Cette situation, sur le point de finir au tribunal, vire au casse-tête administratif et allume même une guerre de clochers entre agriculteurs bio et exploitants conventionnels.

Le revers de la médaille : un budget sous tension et des agriculteurs dans la tourmente

Graphique montrant l'évolution des primes PAC et leurs impacts budgétaires

Le succès inattendu de la coriandre bio a rapidement mis en lumière les limites budgétaires. Si la prime était versée comme prévu cette année, « ces seules demandes […] représenteraient le versement de quelque 50 millions d’euros [environ 10 millions d’euros par an sur cinq ans], explique la préfecture d’Occitanie. Elles consommeraient donc plus de crédits que l’enveloppe allouée au territoire régional toutes productions confondues ».

Face à cette situation, un arrêté a été pris en plein mois d’août pour « plafonner » l’aide de 900 euros à trois hectares de coriandre bio, suscitant l'indignation des agriculteurs qui avaient semé bien davantage, certains jusqu'à 10 ou 20 hectares, en intégrant cette prime dans leur trésorerie. La nouvelle a mis le feu aux campagnes occitanes, forçant une renégociation du plafond. Un nouvel arrêté modificatif en date du 20 septembre a fait une concession, portant le plafond subventionné de 3 à 6 hectares, mais uniquement pour les jeunes agriculteurs. Un ajustement jugé insuffisant et amer par Nicolas Ates, le secrétaire général de la Chambre d’agriculture de la Haute-Garonne, qui constate que « 13 dossiers sur les 137 concernés dans la Haute-Garonne » sont concernés, représentant seulement « 70 000 euros sur les 1,4 million d’euros qui manquent ».

Les conséquences sont lourdes pour les agriculteurs. Marie-Laurence Grzeskowiak, agricultrice en Haute-Garonne, membre du bureau de la FDSEA, a semé 10,5 hectares de coriandre bio. Le nouveau plafond, qui la limite à 6 hectares en Gaec avec son mari, va creuser un trou de quelque 4 000 euros dans sa trésorerie et occasionner un véritable casse-tête pour les quatre hectares à condamner. Elle songe surtout aux jeunes fraîchement installés qui ont établi leur plan d’exploitation sur cinq ans, basé sur 20 hectares de coriandre. Pour elle, cette affaire est « typique de ces décisions totalement déconnectées de la réalité des agriculteurs, prises dans un bureau par quelqu’un qui ne saurait pas reconnaître une poule d’une pintade ».

Ces événements soulignent la fragilité financière des exploitations agricoles. Nicolas Ates met en lumière la raison de cet engouement pour les primes : « Peut-être parce que les trésoreries sont complètement à plat, qu’ils sont les plus pauvres d’une région où le revenu agricole est le plus faible de France et qu’ils ne demandent qu’à vivre dignement de leur métier ». La coriandre, qui n'a nécessité aucun produit ni arrosage, et qu'elle laisse sur pied « pour réensemencer », représentait une opportunité de revenus bienvenue. « Quand vous faites trois tonnes de blé à l’hectare, à 200 euros la tonne, auxquels il faut enlever les charges, et que vous avez de la coriandre à 900 euros l’hectare, forcément, à ce tarif-là, vous y allez », explique-t-elle, ajoutant : « On est comme tout le monde, on travaille pour gagner de l’argent ».

LES SUBVENTIONS AUX AGRICULTEURS

La complexité de la PAC et le rôle de l'administration

Philippe Camburet, qui « alerte sur un risque similaire » sur le persil ou le cumin, pointe « une PAC trop complexe » et une administration « qui n’a pas les moyens de contrôler les décisions qu’elle prend ». Marie-Laurence est persuadée que « quand les moissons et les semis seront finis », le monde agricole occitan va se « remettre en colère ». Elle rappelle : « Ce n’est pas nous qui avons demandé une prime de 900 euros, c’est l’État qui nous l’a proposé ». Et de constater, amère : « Maintenant, l’État nous dit qu’il ne paiera pas, qu’il n’y a pas l’argent. Et après on s’étonne qu’on fasse des barrages ». Cette situation met en lumière les tensions croissantes entre les agriculteurs et les pouvoirs publics, exacerbées par des décisions perçues comme arbitraires et déconnectées des réalités du terrain.

La résilience du bio face aux défis climatiques et économiques

Sacs de graines bio prêts à être vendus

Malgré les difficultés rencontrées en Occitanie, l'agriculture biologique continue de susciter l'intérêt et de chercher des solutions face aux défis actuels. Le contexte d'inflation a fortement impacté les ventes de produits bio. La grande distribution accuse une baisse de 13 % dans ses ventes de produits alimentaires bio sur le premier semestre de 2023. Cette baisse de la demande fait chuter les prix de vente, et la concurrence européenne et mondiale aggrave la situation pour les agriculteurs certifiés, certains affirmant avoir perdu un tiers de leur chiffre d'affaires.

Cependant, la conviction pour le bio reste forte chez de nombreux consommateurs. "Je suis absolument convaincue que le moindre pesticide dans la nourriture fait partie d’un dysfonctionnement dans le corps", confie une femme sur un marché niçois. Le désir de manger sainement et de soutenir une agriculture respectueuse est toujours présent, incitant les jardiniers à se tourner vers des produits locaux, comme en témoigne la demande accrue de graines bio après le Covid, une tendance qui se maintient dans les magasins spécialisés.

L'innovation et l'adaptation face au changement climatique : l'exemple ardéchois

Les fortes chaleurs constituent un défi de taille pour le monde agricole. En Ardèche, des paysans ont eu l'idée de faire pousser leurs propres graines et semences pour s'adapter au mercure qui n'en finit pas de grimper. Arnaud Cochin, ancien enseignant en mécanique, s’est lancé dans la production de graines bio il y a dix ans sur des parcelles réhabilitées après 60 ans de friche. Ce choix lui permet de reprendre la main sur la production de semences, détenue par des géants tel que Bayer Monsanto. Il cultive ses semences sur différentes parcelles, pour une surface totale de 2 500 m² constituée de pentes et terrasses aux murs en pierre sèche.

Pour Arnaud Cochin, "L’alimentation commence par les semences. Chaque maraîcher va commencer à un moment ou à un autre par semer une graine." La première condition pour obtenir des graines de qualité est d'avoir des fruits et légumes en bonne santé. Une fois récoltées, les graines sont séchées dans son atelier. Le travail est faiblement mécanisé sur planches permanentes ou semi-permanentes, puis le précieux sésame est emballé, prêt à être vendu. Cette initiative s'inscrit dans une démarche de résilience et de souveraineté alimentaire, proposant des semences résistantes et résilientes, particulièrement adaptées aux conditions climatiques changeantes.

Arnaud Cochin inspectant des semences bio dans son atelier

Le rôle des agriculteurs dans la transition et la mutualisation des ressources

Dans la Somme, où l'agriculture bio ne représentait que 2% de la surface en 2021, des agriculteurs conventionnels tendent vers l'agriculture bio et raisonnée. Vincent, par exemple, utilise l'aide des satellites pour l'irrigation du colza, mettant « juste ce dont la plante a besoin pour éviter de puiser dans les nappes phréatiques ». Mathieu, qui a fait sa transition en 2012, met en place des prairies pour l'élevage de ses vaches, facilitant ainsi la rotation des cultures qui limite les ravageurs. Ces deux agriculteurs bio plantent également des légumineuses dans leurs céréales pour se passer des produits phytosanitaires.

La mutualisation des ressources au sein des CUMA (Coopératives d'Utilisation de Matériel Agricole) est un levier essentiel pour cette transition. Grâce à la CUMA, les agriculteurs bénéficient d’une aide financière nécessaire leur offrant la possibilité de posséder du matériel à la pointe des technologies, comme une bineuse en maïs que Vincent n'aurait pas pu acquérir individuellement. Les CUMA les sortent de leur isolement : « En groupe, en communiquant, chaque année, on cherche des pistes pour s’améliorer. C’est mon cheval de bataille et une certaine motivation. Demain je ferais mieux qu’hier », confie Vincent. Pour Mathieu, même si l'agriculture bio est minoritaire dans sa CUMA, leurs pratiques influencent les autres membres. « Étant agriculteur bio, j’ai envie que mes voisins partent aussi dans le même système. »

LES SUBVENTIONS AUX AGRICULTEURS

Les freins à la transition et la nécessité de la formation

La transition vers le bio rencontre encore des obstacles. Les aides au maintien ayant disparu depuis 2021, le défi pour Nicolas et Mathieu a été de se former eux-mêmes. Nicolas spécifie : « Les seuls conseillers qu’on a au niveau de la chambre d’agriculture apprennent en même temps que nous ». Mathieu explique qu'aujourd'hui la formation au bio est dispensée mais dépend de la conviction du formateur. Il souligne que « jusqu’à il y a dix ans, les techniciens, étaient des marchands de produits ». Les enfants d’agriculteurs conventionnels restent souvent « dans le moule phyto ». Nicolas constate alors que la façon de penser est à déconstruire : « Aujourd’hui, une plante qu’on ne produit pas pour la consommation, c’est une mauvaise herbe. En fait, ce n’est pas vrai. »

La santé est un moteur pour certains, comme Mathieu dont le père est décédé d'un cancer du poumon probablement causé par les pesticides. Un accident avec un bidon qui lui a glissé des mains et l'a éclaboussé, développant une allergie, l'a conforté dans son choix du bio : « Je me suis dit, je ne toucherai plus jamais à ça ». Pour d'autres, la barrière est surtout psychologique. Vincent ne se voit pas se passer complètement du chimique, se questionnant sur le financement des « solutions [qui] arrivent mais elles coûtent cher ».

La campagne "Allez les bio" et le combat pour un projet de société durable

Face à ce contexte difficile, la Fédération nationale d’Agriculture biologique (FNAB) a lancé sa campagne “Allez les bio” à l’occasion du salon La Terre est Notre Métier. Cette initiative vise à réaffirmer la fierté à produire en bio, mais aussi à montrer la force de tout un réseau. En s’appuyant sur une métaphore sportive, la FNAB souhaite traduire la fierté à défendre un projet de société durable, juste et humaniste, et à montrer l’expertise de son réseau, acteur majeur de la transition agricole et alimentaire, dont les compétences se déploient du champ jusqu’à l’assiette.

Le réseau FNAB, c'est 13 groupements régionaux et 90 groupements locaux, avec 450 salarié·es présents partout en France pour former et conseiller les agriculteurs et agricultrices dans leurs pratiques. Il collabore avec les acteurs de la restauration collective et commerciale, ainsi que les collectivités, pour structurer et développer des filières locales et intégrer du bio dans les cantines. Par cette campagne, la FNAB souhaite réaffirmer sa place en tant que partenaire stratégique non seulement auprès de la production agricole mais également auprès de tout acteur s’intéressant à l’agriculture d’une manière ou d’une autre.

Agriculteur·rices, élu·es, chef·fes, entreprises, consommateur·rices qui veulent un modèle agricole qui respecte le vivant et protège notre santé, sont invités à rejoindre le réseau bio pour se retrouver autour d’une vision commune d’un modèle agricole biologique au cœur d’un projet de société durable, humaniste et solidaire. Cette campagne, incarnée par les membres mêmes du réseau FNAB, est l’occasion de rappeler la dimension collective du projet porté par le réseau bio, affirmant que « Parce que l’agriculture bio protège notre environnement, notre santé et profite à tous·tes, élu·es, entreprises, consommateur·rices, tous ensemble, faisons progresser la bio : Allez les bio ! »

Les pionniers de la culture bio : l'histoire d'Anaïs en Bretagne

L'engagement dans l'agriculture biologique demande une ténacité à toute épreuve, comme en témoigne l'histoire d'Anaïs, une jeune Bretonne de 24 ans qui se bat pour faire vivre une exploitation bio de plantes aromatiques. Son parcours de combattante est raconté dans un documentaire intitulé "Anaïs s'en va-t-en guerre". Elle se livre à la caméra sans faux-semblants, fait part de ses doutes et de sa révolte contre les réglementations qui la freinent, les prix exorbitants des terres, et l'attitude d'anciens agriculteurs. Des obstacles tels que l'interdiction d'installer une réserve d'eau et un raccordement électrique qui tarde à venir ont failli la faire tout abandonner.

Son histoire, diffusée discrètement sur TV Rennes puis en replay, s'est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, cumulant plus de 520 000 vues et générant un élan massif de solidarité. Cette reconnaissance inattendue met en lumière les difficultés quotidiennes des jeunes agriculteurs qui choisissent la voie du bio et l'importance du soutien collectif pour pérenniser ces initiatives.

L'importance des semences paysannes et la biodiversité

Le choix des graines de fleurs détermine largement le succès d'une prairie fleurie. Les espèces indigènes néerlandaises comme les bleuets, les marguerites et les coquelicots sont parfaitement adaptées au climat et au sol locaux, et ont co-évolué avec les abeilles et les papillons locaux, ce qui signifie qu'elles se complètent parfaitement. Semer des fleurs sauvages est peut-être le moyen le plus efficace de transformer un jardin en un paradis pour les insectes utiles. Nous vivons à une époque où la biodiversité prend une importance croissante. En semant des fleurs sauvages dans son propre jardin, on contribue à la conservation de diverses plantes et on aide les pollinisateurs comme les abeilles.

Le moment idéal pour semer des fleurs sauvages est crucial. Le printemps, plus précisément de mars à la mi-mai, est parfait pour les mélanges annuels, car le sol est humide après les pluies hivernales et commence à se réchauffer, offrant des conditions optimales pour la germination. Septembre est en réalité le moment naturel de semis pour la plupart des fleurs sauvages, car les graines tombent à l'automne, passent l'hiver et émergent au printemps suivant. Il est conseillé d'éviter de semer pendant les périodes trop sèches, trop humides ou trop chaudes, car des températures supérieures à 25 degrés Celsius peuvent faire sécher de nombreuses graines avant qu'elles n'aient eu la chance de germer.

Les mélanges de fleurs peuvent être annuels ou vivaces. Les mélanges annuels donnent des résultats rapides, avec l'apparition des premières fleurs en six à huit semaines. Qu'ils soient prêts à l'emploi ou faits sur mesure, ils contribuent à transformer les jardins en écosystèmes riches et accueillants pour la faune locale.

Les controverses autour des aides et la "guerre de clochers"

L'affaire de la coriandre en Occitanie met en lumière les tensions entre agriculteurs bio et exploitants conventionnels. Le président de la FNAB, Philippe Camburet, est particulièrement remonté contre ce « détournement du système », soulignant que la prime était destinée à soutenir les fermes exclusivement bio, particulièrement touchées par l'effondrement des ventes provoqué par l'inflation. Cette "guerre de clochers" est le symptôme d'une concurrence exacerbée pour des aides qui, bien qu'essentielles, peuvent créer des distorsions de marché et des ressentiments.

Nicolas Ates, de la Chambre d'agriculture de la Haute-Garonne, confirme que son organisme rejoint la croisade des agriculteurs du Gers et du Tarn-et-Garonne : un recours est en préparation devant le tribunal administratif contre ces règles du jeu qui changent en cours de partie. Cette bataille juridique est le reflet d'une colère profonde face à des décisions perçues comme inéquitables et qui menacent la viabilité économique de nombreuses exploitations. La question de la santé est une préoccupation majeure, comme l'a vécu Mathieu avec la maladie de son père, et il est convaincu que la barrière est souvent psychologique.

Le défi de la compréhension publique et les clichés persistants

L'agriculture biologique est souvent sujette à des clichés et des malentendus. L'idée que le bio est intrinsèquement plus cher et donc inaccessible pour certains, même si justifié par des pratiques plus exigeantes et respectueuses, est un frein à son développement. Le grand public ne perçoit pas toujours les efforts et les contraintes qui pèsent sur les agriculteurs bio. Les décisions administratives perçues comme arbitraires, comme celles concernant les primes à la coriandre, renforcent cette incompréhension et alimentent un sentiment d'injustice chez les agriculteurs. La campagne "Allez les bio" vise à déconstruire ces clichés en montrant la réalité d'une agriculture qui protège l'environnement et la santé, tout en étant au cœur d'un projet de société durable.

Schéma illustrant les circuits courts et la production bio

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