
En 1991, un souffle nouveau traverse le paysage musical français. Loin des clichés et des attentes préconçues, un rappeur de 22 ans, MC Solaar, s’apprête à bouleverser les codes établis avec son premier album, « Qui sème le vent récolte le tempo ». Cette œuvre, dont le titre puise ses racines dans des textes anciens - une transcription hébraïque de la Bible datant du 8ème siècle, le livre d’Osée, où il est écrit « Ils sèment le vent, ils récolteront la tempête », et même un poème de l'auteur perse du XII° siècle, Nizami Gandjavi - va marquer durablement l'histoire du hip-hop français. L'album, vendu à plus de 400 000 exemplaires, deviendra un pilier du rap français, popularisant le genre grâce à la finesse et à la richesse de ses textes.
L'émergence d'une nouvelle voix : MC Solaar et la scène rap des années 90
Au début des années 90, le rap en France est souvent perçu comme une musique marginale, associée aux « caves sordides de la banlieue parisienne » et à un univers de « luttes et de revendications, de règlements de comptes et de justice sociale imminente ». Des « sons » parviennent, des « instrus curieuses », des « bouts de phrases sans mélodies mais rythmées et violentes comme un AK-47 ». C’est dans ce contexte que MC Solaar, de son vrai nom Claude M’Barali, propose une alternative. Son approche détonne et intrigue.
Son premier single, « Bouge de là », sorti en 1990, est une véritable révélation. Il surprend, « m’intrigue et, chose amusante, me fait sourire ». Le rappeur pose son flow sur une « musique sautillante, la basse en avant et le verbe léger », transformant la banlieue et ses rencontres en un « road-movie à pied ». Claude MC se balade entre sa ville de Maisons-Alfort et Paris, croisant une « faune pour le moins hétéroclite » : « une Fatma chelou, un gars fort comme un lion, sa voisine de palier, sa copine Lucie, un clochard, et un pote marocain ». À chaque fois, il se fait évincer « en mode ‘Casse toi tu pues et marche à l’ombre’ », à la manière d’un « Renaud renoi dix ans auparavant ». Ce titre est considéré comme le « premier gros hit international du rap français », prouvant la capacité du rap à toucher un public bien plus large.
La genèse d'un son unique : Collaboration et innovation
MC Solaar ne s’aventure pas seul dans cette nouvelle ère musicale. Son « compagnon de roots est Jimmy Jay », sacré champion de France de DJ en 1989. Ce dernier, « heureux gagnant de 300 000 francs au Loto », investit dans l’achat et l’aménagement d’un studio personnel à Paris. Ce « providentiel outil de travail » permet d’enregistrer et de mixer les premiers efforts de MC Solaar, mais aussi de Ménélik, des Sages Poètes de la rue et de Sléo. Leurs « deux autres comparses ne sont pas des inconnus non plus, puisque Boom Bass et Zdar ne sont autres que le futur groupe électro Cassius ». Cette équipe de talents forge un son distinctif, caractérisé par une « qualité sonore » remarquable et des titres « carrés ». Le « beat est subtil, les phrasés sont travaillés et rien ne dépasse ». On perçoit dans cette production une modernité étonnante, presque « une production actuelle », où, comme le dit Solaar lui-même, « le tempo est roi dans l’arène musicale ». C'est une « production veloutée, savamment ponctuée de frappes chirurgicales qui s’immiscent dans le cortex cérébral ».

Le rap "conscient" et l'art de la versification
L'identité de MC Solaar se forge autour de son érudition et de sa curiosité intellectuelle. Tandis que « d’autres se défoncent le blaze à l’aérosol et jettent des canettes sur les bagnoles de keufs », Claude « lit un demi-milliard de bouquins, étudie les langues et la philo, achète les journaux quotidiens et emmagasine du savoir et du vocabulaire ». Cette soif de connaissance se traduit logiquement par un rap dit « conscient », « baigné de citations, de tournures stylisées, de références littéraires, politiques et sociales ». On est « loin des slogans brutaux et faciles (bien que justifiés pour pas mal d’entre eux) », le « côté violent et hardcore, c’est pas pour lui ». À l’exception peut-être de « Quartier Nord », où Claude défend son « Posse 501 (‘cinq cent ouane’ dans le texte) et son quartier ».
La « légèreté des propos et la technique de versification servent divers thèmes graves comme la dictature, l’intoxication médiatique, la détresse des populations, ici comme ailleurs », comme en témoigne le morceau « Matière grasse contre matière grise », qui a pris une « saveur particulière ». Le rappeur-poète Claude M’Barali, également connu sous le nom de MC Solaar, est reconnu depuis les années 1990 comme l'un des piliers du rap français, grâce notamment à ses textes élaborés et à sa capacité à populariser le rap en France. Son succès et la « qualité littéraire de ses textes sont le fruit d’inspirations diverses allant de la chanson française (Serge Gainsbourg) aux musiques africaines (tchadiennes, sénégalaises, ivoiriennes, maliennes) en passant par les classiques noirs américains ».
Les tubes intemporels et la douce révolution du rap
Parmi les titres phares de l'album, « Bouge de là » et « Caroline » s’imposent comme les « deux gros tubes en puissance de la galette ». Si le premier est « léger, simple et rigolo », le second est « teinté de bleu ». Un « cœur brisé qui se répand dans un disque de rap ? Sacrilège ! » Pourtant, Solaar « ne fait que perdurer une vieille tradition française, celle de la brute au cœur tendre, du rebelle qui saigne du mépris d’une fille… ». De « Gainsbourg à Renaud, de Brassens à Lavilliers », ce stéréotype a toujours « rencontré son public, autant chez les hommes que dans la gent féminine ». Mais dans le rap, cette approche était « une chose encore inédite ». Faut-il alors « remercier le gars Claude pour avoir inspiré Eminem ou Akon ? » Quoi qu'il en soit, « les ventes seront assurées entre autres par cette formule judicieuse. Samples historiques, jeux de mots ciselés et thématiques houleuses, mais pas trop ». Mc Solaar a ainsi « simplement inventé le rap gentil ». Il est important de souligner que ceci « n’est pas un jugement de valeur, loin de là ! »
MC Solaar, le poète du rap français | Franceinfo INA
Des collaborations explosives et une postérité durable
Le disque ne se limite pas à la douceur. Le « rythme et le ton se durcissent le temps d’un Ragga Jam, gros freestyle entre collègues ». On y retrouve des figures emblématiques comme « Daddy Mory et Big Red, futurs Raggasonic et un jeune Kery James (Daddy Kery) qui a encore sa voix haut perchée, du haut de ses 14 ans ! » Les « phrases voltigent, la rhétorique s’emballe et les slogans humanistes sont répétés ». La totalité de l'album est « franchement écoutable, même plus de vingt-cinq ans après ! » On comprend « mal pourquoi le Maître de Cérémonie renie parfois ce premier effort ». Cela pourrait être « à cause de la guerre judiciaire l’opposant à son ancienne maison de disques ». En effet, « depuis l’année 2000, Universal (anciennement Polydor) refuse de rééditer les anciens albums ».
Les deux dernières pistes de cet excellent premier album, « la Devise » et « Funky Dreamer », constituent une synthèse de cette œuvre collective. On y trouve des « propos témoignant de l’hystérie collective autour du fric, un désir de retour aux valeurs saines, puis un mix que Jimmy Jay pourrait sortir en single aujourd’hui sans avoir à rougir ». Il y a « quelque chose de très théâtral dans la démarche de cet album. Ou cinématographique ». MC Solaar s'est imposé comme une « figure majeure dans le paysage musical français », un « grand frère sage pour beaucoup d’entre nous ». « Jamais vulgaire, jamais violent, il a su imposer son style et sa démarche, réussissant le grand écart, plaire à l’intelligentsia sans renier ses racines sa terre, son béton ». Son influence, marquée par une fusion d'inspirations variées allant de la chanson française aux musiques africaines et aux classiques noirs américains, a façonné la culture urbaine française et continue de résonner.
