
Les Métamorphoses d'Ovide, un poème épique colossal de près de douze mille vers, écrit aux alentours de l'an 8 avant J.-C., constitue une œuvre fondatrice de la mythologie gréco-latine. Cet auteur romain de l'Antiquité, né juste après l'assassinat de César par Brutus et issu d'une famille riche et très instruite, a voyagé beaucoup. Son œuvre, une compilation dense des mythes grecs et romains, est un témoignage éloquent de la fluidité universelle, où tout s'écoule et rien ne demeure, une philosophie héritée du grec Héraclite. Le terme même de « métamorphose » aurait été inventé par Ovide, illustrant une vision du monde où la transformation est l'unique loi. Des femmes se transforment en oiseaux, des hommes en pierre, en fleuve, en fontaine, les destinées changent selon les humeurs des hommes et les volontés des dieux. Chaque métamorphose est unique et porteuse de sens, révélant des dieux très humains, à la fois tout-puissants, vengeurs, mesquins et sensibles, qui protègent certains et punissent ceux qui leur désobéissent.
Depuis deux millénaires, ce long poème a servi de source d'inspiration inépuisable pour les artistes de toutes disciplines, des peintres aux écrivains. Les histoires de Narcisse, d'Orphée, d'Arachné, et la guerre de Troie sont constamment reprises ou évoquées dans la littérature ancienne et contemporaine. Ces épopées trouvent même un écho dans des séries modernes comme Game of Thrones, avec la corneille de Bran Stark, ou Le Hobbit, avec Beorn qui se change en ours. Ovide, par cette œuvre, a offert un réservoir immense de fables qui ont suscité de multiples interprétations, réécritures et représentations picturales, sculpturales ou musicales.
Le Chaos originel et les premières métamorphoses
Au commencement était le chaos. Puis, un dieu, ou la nature, sépara le ciel de la terre, la nuit du jour. Il arrondit la terre, donnant naissance aux montagnes et aux vallées. La création achevée, l'homme fut inventé. Il traversa quatre âges : or, argent, airain et fer. Enfin, les hommes se rebellent contre les dieux. Jupiter s'irrite et le meneur, Lycaon, est transformé en loup. Les hommes sont détruits et Jupiter promet de créer une nouvelle race d'hommes, meilleure que la première. Ce mythe de Lycaon, cruel roi d'Arcadie changé en loup par Jupiter dans le livre I des Métamorphoses, a connu une postérité particulièrement riche en fantasy, avec des représentations de la lycanthropie dans des œuvres comme Harry Potter, Twilight, True Blood ou Teen Wolf.
Pour prouver sa valeur, Phaeton, fils d'Hélios et de l'océanide Clyméné, décide de conduire le char du Soleil. Malgré les avertissements d'Apollon, il poursuit son entreprise et dérègle le cours de l'astre. Certains hommes sont brûlés, d'où leur peau mate, et les eaux s'évaporent. Jupiter, en fureur, envoie la pluie pour refroidir le monde et tue Phaeton. Il répare le monde, faisant reverdir les forêts. Les Héliades, sœurs de Phaéton et filles de Clyméné, sont métamorphosées en peupliers, leurs larmes se transformant en larmes d'ambre.
Jupiter, pour se distraire, séduit Callisto, nymphe de la suite de Diane. Sa femme Junon prépare sa vengeance, la rendant muette et la métamorphosant en ourse. Jupiter, s'éprend ensuite d'Europe, fille d'Agénor, roi de Phénicie, et sœur de Cadmos. Cadmus, le frère d'Europe, part à sa recherche. Il parcourt tout l'univers et ne la trouve pas. Il est condamné à l'exil et s'établit enfin sur une terre. Mars, un dragon terrible, menace les Phéniciens. Cadmus le tue avec son javelot. Il lui arrache les dents et les enterre, donnant naissance à un nouveau peuple de guerriers, qui fondent la ville de Thèbes.

Amours divins, châtiments et transformations célèbres
Actéon, petit-fils d'Apollon, eut le malheur de voir la déesse Diane nue. Il est transformé en cerf et, aussitôt poursuivi par une meute de chiens, il s'enfuit mais est rattrapé par les siens qui le mettent à mort. Ovide décrit cet épisode avec force détails : "Et maintenant, libre à toi d'aller raconter, si tu le peux, que tu m'as vue sans voile !" Sans ajouter d'autres menaces, elle dote sa tête qu'elle vient d'arroser de la ramure d'un cerf promis à de longues années, étire son cou, effile en pointe le haut de ses oreilles, change ses mains en pieds, ses bras en longues jambes et revêt tout son corps d'un pelage tacheté ; par surcroît, elle le rend craintif. Le héros, fils d'Autonoé, s'enfuit, et tout en courant s'étonne de se sentir si rapide.
Les ménades s'opposent à Bacchus, niant son titre d'enfant de Jupiter. Elles font semblant de tisser des tapisseries pour sa fête. Le dieu les punit en les rendant folles et en les transformant en chauve-souris, et leur ouvrage en simple lierre.
Un autre mythe emblématique est celui de Narcisse. Echo, la nymphe, avait un corps et n'était pas une simple voix. Junon, jalouse des infidélités de Jupiter, lui retire la capacité de parler, ne lui permettant de répéter que les derniers mots entendus. Echo, éprise de Narcisse, le poursuit sans relâche. Mais Narcisse, d'une beauté légendaire et insensible à l'amour, la rejette. Une des victimes de ses dédains s'écrie alors : "Qu'il aime donc de même à son tour et de même ne puisse posséder l'objet de son amour !" La déesse de Rhamnonte exauça cette juste prière. Narcisse, en buvant à une source, aperçoit son reflet et tombe éperdument amoureux de cette image insubstantielle, qu'il prend pour un corps. Il reste en extase, sans bouger, le visage fixe, absorbé dans ce spectacle. Il comprend finalement qu'il s'agit de lui-même et s'éteint de douleur. Ses sœurs les Naïades et les Dryades le pleurent, et son corps disparaît pour laisser place à une fleur qui porte son nom.
Persée tombe amoureux d'Andromède. Fier de sa victoire contre la Méduse, il la sauve de la menace d'un monstre marin afin de gagner sa main auprès des parents, Céphée, le roi d'Éthiopie, et Cassiopée. Attaqué par le géant Atlas, il brandit la tête de la Méduse, transformant ce dernier en pierre. Le frère de Céphée, Phinée, prétendant d'Andromède, tente de la reconquérir en défiant Persée. Ce dernier, à nouveau, sort la tête de la Méduse, pétrifiant Phinée.
Calliope, la muse, raconte que Proserpine, fille de Cérès et Jupiter, est enlevée par Pluton, le dieu des Enfers. Elle se marie avec lui, et sa mère part à sa poursuite.
La déesse Pallas transforme une jeune tisserande, Arachné, en araignée car elle était plus douée qu'elle pour le tissage. Elle lui dit : "Tu transmettras d'âge en âge ton châtiment à la postérité." De son côté, Niobé, reine de Phrygie et fille de Tantale, est fière de ses quatorze enfants et se rit de Latone, la déesse, qui n'en a que deux, Artémis et Apollon. Niobé est punie par la mort de tous ses enfants et se métamorphose en fontaine.
Les filles de Pandion, roi d'Athènes, Progné et Philomèle sont courtisées par Térée, le roi de Thrace. Il violera l'une et épousera l'autre. Il coupe la langue de Philomèle pour qu'elle ne le dénonce pas.
Amours tragiques et ruses divines
Médée aime Jason, descendant d'Éole, mais elle réfrène sa passion. Jason part à la conquête de la toison d'or avec les Argonautes afin de chasser Pélias, le roi d'Iolcos, de son trône. Médée et Jason inventent un plan pour destituer le roi. La magicienne prépare une mixture d'herbes dans laquelle elle trempe un vieux bélier, il en ressort un agneau. Elle propose de faire de même avec Pélias. Les filles du roi acceptent. Pélias, lardé de coups de couteau par ses propres filles et plongé dans le chaudron bouillant, meurt sur le coup.
Minos assiège la ville de Mégare. Scylla, la fille de Nisus, lui trahit son père et sa patrie. Minos refuse cet outrage. Scylla s'enfuit alors. Elle est poursuivie par son père qui la transforme en oiseau. Victorieux, Minos enferme le Minotaure, monstre né de la passion de sa femme Pasiphaé, dans un labyrinthe sans issue construit par Dédale, le plus célèbre des architectes. Neuf ans après, Thésée réussit à tuer l'énorme taureau grâce au fil d'Ariane qu'il emmène vers l'île de Naxos.
Dédale, le génial inventeur, enduit son fils Icare de plumes afin que celui-ci puisse voler. Le fils n'obéit pas à son père, il tente de s'élever jusqu'au soleil et trouve la mort en tombant dans la mer.
Achéloüs, Dieu-fleuve, décide de se battre contre Hercule pour obtenir les faveurs de Déjanire. Il utilise mille ruses pour parvenir à ses fins. Il se métamorphose en serpent puis en taureau. Hercule sort vainqueur du combat et jette la corne du taureau dans le fleuve. C'est la corne d'abondance. Hercule revêt la tunique de Nessus que lui donne Déjanire. Elle est empoisonnée et cause sa mort.
La pauvre Iphis risque la mort car son père ne veut pas élever une fille. C'est alors que la déesse Téléthuse lui conseille de l'éduquer comme un garçon.
Orphée est amoureux d'Eurydice. Mais le Dieu Aristée la désire aussi. Elle s'enfuit. Dans sa course, elle est mordue par un serpent et meurt. Il va au-delà du Styx pour la récupérer. Grâce à sa voix, il endort le chien à trois têtes Cerbère, mais échoue par sa propre imprudence en se retournant. Orphée s'isole alors et compose des chants avec sa lyre. Les Ménades, qui adorent Bacchus, sont charmées par les chants d'Orphée. Furieuses d'être repoussées, elles le tuent à coups de pierres. Ovide décrit que les Ménades en furie déchireront Orphée dont les chants entraînent les hôtes des forêts, les forêts elles-mêmes, ainsi que les rochers. Ce sont des pierres, des branches arrachées et des masses de terre qu’elles lui lancent au visage, pour commencer. Puis, elles ramassent les outils des agriculteurs qu’elles ont mis en fuite, pour lacérer le visage et le corps de celui qui charme les forêts. Orphée entre alors dans le royaume des morts et retrouve sa bien-aimée Eurydice. Bacchus se venge et transforme les Ménades en arbres.
MYTHOLOGIE GRECQUE : ORPHÉE ET EURYDICE
Bacchus repart et rencontre le roi Midas et lui concède le don de transformer en or tout ce qu'il touche. Il ne peut plus manger et demande pardon à Bacchus. Plus tard, alors qu'il déplaît au dieu Apollon, il se voit pousser des oreilles d'âne.
Ménélas doit ramener à Troie Hélène son épouse. Une guerre sanglante et longue s'annonce. Agamemnon, le roi des Grecs, s'apprête à sacrifier sa fille Iphigénie. Au dernier moment, la déesse Diane lui substitue une biche. Les Grecs peuvent partir à la guerre. Les Troyens repoussent les premiers assauts. Achille est victime de la flèche mortelle de Paris, ce qui réjouit le roi des Troyens, Priam. Devant l'armée Grecque réunie, Ajax et Ulysse veulent récupérer les armes d'Achille. L'éloquent Ulysse emporta les armes. Dépité, Ajax se suicide avec son glaive. Enfin, Troie se rend et Priam meurt. Hécube, la femme de Priam, se transforme en chienne. Vainqueurs, les Grecs repartent. Ulysse récupère Hécube qui avale les cendres de son fils Hector. S'élève la voix d'Achille qui réclame le sacrifice de Polyxène. Hécube, qui a tout perdu, pleure sa fille.
Le Dieu Glaucus cherche les faveurs de Scylla. Il demande de l'aide à Circé. Cette dernière, également amoureuse du dieu, grâce à un poison, transforme Scylla en monstre. Il se précipite alors dans la mer. Elle se venge en faisant périr les compagnons d'Ulysse. Son bateau arrive sur les côtes africaines. La reine Didon s'éprend d'Énée. Devant son dédain, elle se donne la mort. Énée poursuit son voyage qui le conduit en Italie. Devenu dieu grâce à l'intercession de Junon, il fonde Rome sur le Mont Palatin.
Numa, roi de Rome, d'une curiosité insatiable, est conseillé par la nymphe Égérie. Il transforme son peuple belliqueux en peuple paisible et amant de la paix. Lorsqu'il décède, la nymphe, sa femme, est inconsolable. Elle s'enfuit dans les bois pour trouver la paix. La déesse Diane, irritée par ses pleurs, la transforme en source dont les eaux ne doivent jamais tarir.
Rome est frappée par le fléau de la peste. Esculape apparaît alors sous les traits d'un serpent. L'épidémie prend fin.
Le symbolisme du lierre dans les Métamorphoses
Dans les quinze "chants" d'Ovide, apparaissent près d'une centaine de personnages : des dieux, des demi-dieux, des nymphes et des déesses, des créatures fantastiques, des hommes et des femmes. Le lierre, en particulier, est un symbole récurrent et multiforme, notamment en lien avec le dieu Bacchus (Dionysos chez les Grecs) et ses fidèles, les Ménades.

Avec la vigne, le lierre est l'un des attributs de Bacchus et de ses suivantes, les Ménades. Parfois, tressé en couronne, il ceint leur tête. On prête au lierre en décoction les vertus d'atténuer les effets de l'ivresse, soulignant ainsi son lien ambivalent avec la folie et l'extase dionysiaques. Dans le récit des Ménades qui s'opposent à Bacchus, le dieu les punit en les rendant folles et en les transformant en chauve-souris, et leur ouvrage de tapisseries en simple lierre. Cette transformation souligne la capacité du dieu à changer la nature même des choses et à punir l'hubris.
Le lierre est également un élément notable dans le mythe d'Orphée, tel qu'il est rapporté par Ovide dans ses Métamorphoses (X, 86-105). Orphée, grâce à la mélodie de ses chants et de sa lyre, charme la nature au point que les arbres lui obéissent et accourent à sa rencontre. "Une colline à son sommet se terminait en plaine. Elle était couverte d’un gazon toujours vert ; mais c’était un lieu sans ombre. Dès que le chantre immortel, fils des dieux, s’y fut assis, et qu’il eut agité les cordes de sa lyre, l’ombre vint d’elle-même. Attirés par la voix d’Orphée, les arbres accoururent ; on y vit soudain le chêne de Chaonie, le peuplier célèbre par les pleurs des Héliades, le hêtre dont le haut feuillage est balancé dans les airs, le tilleul à l’ombrage frais […]. Vous accourûtes aussi, lierres aux bras flexibles, et avec vous parurent le pampre amoureux et le robuste ormeau qu’embrasse la vigne." La présence du lierre "aux bras flexibles" parmi les arbres qui se pressent autour d'Orphée illustre sa nature envahissante et sa capacité à s'accrocher, symbolisant peut-être la persistance et la vitalité même face à la tragédie. Cette image du lierre qui se joint à d'autres arbres, attirée par la mélodie d'Orphée, renforce l'idée de l'harmonie universelle que le poète peut créer par son art, unissant les différents règnes de la nature.
Le culte des arbres, évoqué par Mircea Eliade, en Grèce antique, lié aux dieux Attis et Cybèle, renforce l'importance symbolique des végétaux dans la mythologie. Une confrérie dite des "dendrophores" (littéralement "porteurs d'arbres") amenait de la forêt un pin coupé, symbolisant le dieu mort. Cette pratique met en lumière la sacralité des arbres et leur rôle dans les rituels anciens, un contexte dans lequel la mention du lierre par Ovide prend une profondeur supplémentaire.
La portée philosophique et l'héritage d'Ovide
Ovide présente une vision du monde dans laquelle l'unique loi est celle de la transformation et où, à chaque instant, les limites entre les éléments, les règnes, les espèces sont susceptibles de s'effacer. Les humains, le plus souvent, se voient devenir animaux, végétaux ou minéraux, mais les divinités ne sont pas épargnées par le phénomène. Cette philosophie de la fluidité universelle, héritière du grec Héraclite ("tout s'écoule, rien ne demeure"), imprègne l'ensemble des Métamorphoses.
L'œuvre d'Ovide, au-delà de sa richesse narrative, offre une réflexion profonde sur la nature de l'existence et la puissance des dieux. Les transformations ne sont pas de simples événements fantastiques, mais des manifestations des caprices divins, des châtiments, des récompenses, ou des moyens d'expression des passions humaines.
Le motif de la métamorphose est prégnant en fantasy, où les personnages qui en subissent les effets sont légion, comme Nymphadora Tonks et Ted Lupin, métamorphomages capables de changer d'apparence à volonté dans Harry Potter. Le plus souvent, ce sont les frontières entre l'homme et l'animal qui s'atténuent, à l'instar de Beorn, qui se change en ours dans Le Hobbit. La fantasy présente aussi de nombreux cas de cohabitation ou de fusion entre âme humaine et animale : Lyra Belacqua et son dæmon Pantalaimon dans À la croisée des mondes de Philip Pullman, Fitz et le loup Œil-de-nuit auquel il est lié par le Vif dans L’Assassin Royal de Robin Hobb, Bran Stark et la corneille qui lui transmet son don de voyance dans Game of Thrones. Mais la métamorphose peut aussi se révéler être un châtiment, comme la transformation punitive d'Eustache en dragon dans L'Odyssée du passeur d'aurore de C.S. Lewis. Les frontières entre l'humain et le végétal sont parfois elles aussi brouillées, comme dans La Horde du Contrevent d'Alain Damasio, où le personnage de Steppe se transforme en bouleau. La sorcière blanche de Narnia change ses ennemis en pierre dans Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique.
Enfin, le lecteur sera étonné de voir qu'Ovide nous présente une version du végétarianisme quand Pythagore conseille aux hommes de ne pas manger de viande car les moissons sont suffisantes pour l'alimenter. Cette vision précoce du respect de la vie sous toutes ses formes ajoute une dimension éthique à l'œuvre d'Ovide, soulignant sa pertinence intemporelle.