Le cinéma contemporain explore souvent les marges de la société, là où l’ombre des préjugés rencontre la lumière de l’espoir. Le film « Mauvaises herbes », écrit et réalisé par Kheiron, s’inscrit magistralement dans cette démarche. En tant que deuxième long métrage du cinéaste après le remarqué « Nous trois ou rien » (2015), cette œuvre propose une réflexion profonde sur le déterminisme social, l’éducation et la capacité de l’individu à se réinventer, malgré un passé marqué par les traumatismes.

Les origines d’un récit entre fiction et mémoire
L’autofiction a le vent en poupe, tant en littérature qu’au cinéma. Un choix que confirme Kheiron, acteur, réalisateur et scénariste, qui, dans ses deux premiers films, choisit de raconter son enfance, puis son adolescence, en les teintant de comédie et de fiction pour le cinéma. Si « Nous trois ou rien » retraçait l’histoire de ses parents, réfugiés politiques en France fuyant le régime du Shah d’Iran, « Mauvaises herbes » en est une suite spirituelle. Le film explore une thématique qui touche particulièrement l’auteur : l’éducation.
Bien que le réalisateur ait vécu une expérience en tant qu’éducateur auprès d’élèves difficiles en banlieue parisienne, il a choisi de laisser libre cours à son imagination pour ce nouveau projet. Kheiron confie : « Je suis surtout parti d’une matière que je connais. » Le résultat est une histoire d’une fraîcheur et d’une spontanéité incroyable, qui évite le piège du témoignage documentaire pur pour privilégier une narration cinématographique vivante.
Une structure narrative audacieuse
L’une des forces de « Mauvaises herbes » réside dans sa construction temporelle. Le cinéaste a voulu totalement perturber le spectateur. C’est pour cette raison qu’il n’y a aucun repère visuel ni sonore entre les deux temporalités du long métrage. Le réalisateur explique : « Si on projetait séparément un extrait des scènes du passé et un autre des scènes du présent, on pourrait croire qu’on est face à deux films différents. »
Cette alternance entre le présent en banlieue parisienne et les flash-back sur l’errance du petit Waël dans Beyrouth après le massacre de Sabra et Chatila en 1982 enrichit la psychologie du personnage. Ces fragments de mémoire nourrissent la personnalité du jeune héros et expliquent pourquoi il est en phase avec les jeunes gens dont il a la charge. La scène d’ouverture, qui évoque ce massacre où les milices chrétiennes de Beyrouth tuèrent un nombre indéterminé de civils, est une reconstitution convaincante, réalisée sans référence historique explicite pour éviter un discours manichéen politico-religieux.
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Les personnages : Un duo intergénérationnel improbable
Au cœur de l’intrigue se trouve Waël, un ancien enfant des rues vivant en banlieue parisienne de petites arnaques qu’il commet avec Monique, une femme à la retraite qui tient visiblement beaucoup à lui. Monique, interprétée par Catherine Deneuve, est une septuagénaire peu conformiste qui joue le rôle de pivot dans la vie du jeune homme. Sensible au charisme de Waël, elle convainc son ami Victor, campé par André Dussollier, de lui offrir un petit job bénévole dans son centre d’enfants exclus du système scolaire.
La dynamique entre ces trois personnages est le moteur émotionnel du film. Le duo insolent et complice que forment Kheiron et Catherine Deneuve fait merveille. Il est un plaisir de voir la star s’ébattre dans ce rôle de roublarde qui n’a peur de rien pour arriver à ses fins et aider son protégé. De son côté, Kheiron, dans son rôle de repenti, révèle une vraie sincérité. Si certains critiques notent une certaine maladresse dans la direction d’acteurs confirmés, le public souligne souvent la justesse de cette relation qui transcende les générations.
Une rencontre explosive : L’éducation comme miracle
Waël se retrouve peu à peu responsable d’un groupe de six adolescents expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme. De cette rencontre explosive entre « mauvaises herbes » va naître un véritable miracle. Le titre du film fait directement référence à la citation de Victor Hugo, selon laquelle il n’y aurait pas de mauvaises herbes ni de mauvais hommes, juste de mauvais cultivateurs.
Le film explore cette idée que l’humain a un bon fond qui mérite d’être travaillé. Waël, qui a connu l’enfer, ne craint pas de montrer sa vulnérabilité, ce qui lui permet de gagner la confiance des adolescents. Il aide Jimmy le gitan à s’exprimer, réconcilie Karim et Ludo pourtant en guerre de quartiers. À travers ces interactions, le film pose une question sociétale majeure : comment accompagner ceux que le système a rejetés ?

Les enjeux sociaux et le regard sur la banlieue
Au-delà de la comédie, « Mauvaises herbes » porte un regard sur la réalité des quartiers. Le film traite de la précarité, de la délinquance et des institutions de réinsertion. Le Parlement européen a d’ailleurs, par ailleurs, adopté en commission une révision du Règlement « Retour », définissant comment les pays de l’UE peuvent éloigner des personnes en exil. Ce contexte souligne l’importance du travail social mené sur le terrain.
GROUPE SOS Jeunesse, partenaire du film, intervient auprès de plus de 90 000 enfants et adolescents par an. Cette réalité de terrain est au cœur du film. Kheiron transforme ce qui pourrait être dramatique en une comédie énergique, avec des situations et des dialogues parfois bien troussés. Il refuse de tomber dans le pathos, préférant proposer une vision « feel good » qui, bien que parfois jugée lisse par certains observateurs au regard d’un sous-texte social lourd, reste profondément ancrée dans une volonté de bienveillance.
La quête d’identité et de rédemption
Le parcours de Waël est celui d’un homme en quête de sa propre place. Victime des préjugés, en proie aux doutes et soumis à la tentation, il finit par regarder la menace dans les yeux et prendre ses responsabilités. Sa bravoure lui permet de pouvoir enfin se regarder dans la glace.
Le film démontre que l’aide apportée aux autres est une forme de réparation pour soi-même. En aidant ces six adolescents à s’en sortir, Waël paye sa dette envers Monique et envers la vie. C’est une exploration de la providence, où le destin n’est pas une fatalité mais une opportunité de changer de trajectoire. « Mauvaises herbes » nous rappelle que, même dans les situations les plus complexes, il ne faut jamais désespérer de l’humain.

Une réception critique nuancée
Comme pour tout projet cinématographique, les avis sont partagés. Chaque magazine ou journal ayant son propre système de notation, toutes les notes attribuées sont remises au barème de AlloCiné, de 1 à 5 étoiles. Si certains saluent la spontanéité et l’humour du film, d’autres pointent une certaine maladresse dans la greffe entre farce et mélodrame.
Néanmoins, la force de « Mauvaises herbes » réside dans sa capacité à susciter le débat. Le film parvient à toucher un public large, de l’étudiant curieux de découvrir la banlieue sous un autre angle au cinéphile aguerri. Il s’agit d’une œuvre qui, par sa sincérité, parvient à transcender ses propres artifices pour livrer un message d’espoir universel. Le film est aujourd'hui disponible sur diverses plateformes VOD, notamment Netflix, permettant à une nouvelle génération de spectateurs de découvrir cette histoire singulière.