L'art de faire germer et planter des arbres fruitiers : vers une souveraineté alimentaire durable

La culture des arbres fruitiers à partir de leurs graines est une aventure fascinante, un geste de résilience qui replace l’humain dans un cycle naturel positif. Si l’achat en pépinière est la norme, la production de ses propres plants offre une satisfaction profonde : celle de voir croître une vie depuis sa source. Cette démarche, bien que nécessitant de la patience, permet d'envisager une souveraineté alimentaire durable en s'inscrivant dans le temps long.

Schéma illustrant le cycle de vie d'un arbre fruitier, de la graine à l'arbre mature

La puissance du semis direct : une stratégie de résilience

Le semis direct, consistant à planter la graine à son emplacement définitif sans transplantation ultérieure, offre des avantages décisifs pour la santé et la longévité de l'arbre. Contrairement aux idées reçues, il est faux de croire que l'on gagne du temps en plantant un arbre déjà grand. Quelques années plus tard, les arbres issus de semis direct dépassent en vitesse les arbres transplantés. Ils vivent plus longtemps, sont en meilleure santé, résistent mieux à la sécheresse, n’ont pas besoin de taille et s'avèrent plus productifs.

L'explication réside dans le développement de la racine pivot. Lorsqu'un arbre est transplanté, cette racine, qui peut descendre très profondément (parfois plus de 100 mètres chez certaines espèces comme le chêne ou le merisier), est souvent perturbée. Cette racine pivot assure pourtant à l'arbre sa résistance à la sécheresse. L'illustration la plus récente : en août 2016 à Aix-en-Provence, j’ai perdu 4 avocatiers livrés en pots très hauts et mis en pleine terre, avec toutes leurs racines, pour avoir oublié de les arroser pendant seulement 1 semaine, tandis qu’un minuscule avocatier semé directement et fortuitement était toujours en feuilles sans avoir été arrosé depuis 1 an et sans pluie depuis 3 mois, à l’ombre dans la forêt.

L'importance du milieu : planter à l'ombre des "broussailles"

Planter ou semer à l’ombre des “broussailles” - terme désignant les arbustes dans une friche - favorise un meilleur taux de réussite des semis et une croissance jusqu'à 4 fois plus rapide selon nos essais. Les arbres ayant besoin de soleil vont plus haut et le trouvent lorsqu’ils grandissent et que leur enracinement leur apporte davantage d’eau. Un cas plus rare, l’Ugni molinae, restant de petite taille et ne supportant pas l’ombre, doit être semé en lisière sud.

Pour protéger vos semis contre les escargots et les rongeurs, deux méthodes s'offrent à vous : semer davantage en laissant autour une grande diversité de plantes sauvages qu’ils consommeront, ou protéger la graine à son emplacement définitif avec un tube (une bouteille coupée, par exemple), coiffé d’une moustiquaire maintenue par des cailloux. Il est important dans ce cas de butter le tube pour maintenir la graine dans un contexte frais et humide.

Comprendre la dormance et la vernalisation

Pour qu'une graine germe, elle doit souvent traverser une période de repos. Certaines graines ont besoin de l’action combinée d’une période de froid en présence d’eau, et parfois même de terre, pour lever la dormance. C’est ce qu’on appelle la vernalisation. Si vous ne souhaitez pas le faire vous-mêmes, sachez que la nature le fait spontanément. Sinon, vous pouvez simuler cet hiver artificiellement.

La stratification consiste à faire séjourner les graines pendant un temps long dans un substrat humide (sable de rivière ou terreau) dans des conditions froides, à l’extérieur ou au réfrigérateur. Les graines sont disposées en couches dans des récipients qui les préservent des rongeurs et des oiseaux. Après avoir récolté, trié et nettoyé les graines, une post-maturation permet de conserver leur pouvoir germinatif jusqu’à ce que la formation de l’embryon soit achevée.

Infographie expliquant le processus de stratification au réfrigérateur

Techniques pour lever la dormance des espèces fruitières

Les besoins varient selon l'origine géographique de l'espèce. Pour les espèces des régions tempérées, la dormance est forte. Il convient de réaliser la stratification dès la récolte des graines encore fraîches. Par exemple, pour des pépins de pommes, il est recommandé de prévoir 9 semaines entre 1 et 5ºC, ou encore 90 jours à 4ºC ; pour des noyaux d’abricots, 2 à 4 mois entre 0 et 5ºC ; pour des noyaux de pêches, 12 à 16 semaines et pour des noyaux de prunes, 10 à 12 semaines.

Pour les espèces des régions chaudes, il n’y a généralement pas de dormance au sens strict, mais la germination est ralentie par l’imperméabilité des téguments. On accélérera l’humectation en les décortiquant ou en les scarifiant avec un abrasif. Il est conseillé d’éliminer soigneusement la chair des fruits qui adhérerait aux graines pour éviter les pourritures. La germination se fera à une température supérieure à 25ºC.

La question génétique : semis ou greffe ?

La question du semis par rapport à la greffe est centrale. Il est génétiquement vrai que si vous plantez une graine, le nouvel arbre ne sera pas une copie conforme du parent, tout comme les enfants ne sont pas des clones de leurs parents. Cependant, le nouvel arbre sera bien de la même espèce. Dans la grande majorité des cas, le fruit aura un goût et une forme légèrement différents, ce qui est infime et souvent imperceptible.

Toutefois, pour conserver une variété précise (comme une 'Golden' ou une 'Reine des Reinettes'), la greffe est indispensable. La greffe consiste à greffer une branche (le greffon) d'un arbre dont on apprécie les fruits sur un pied-mère (le porte-greffe). Le porte-greffe et le greffon n'ont pas besoin d'être de la même espèce, mais ils doivent être compatibles. Par exemple, les pommiers peuvent être greffés sur d'autres pommiers ou sur des cognassiers, mais pas sur des cerisiers.

Vers une variété "affranchie"

Dans l’article « affranchis », il est proposé d’enterrer le point de greffe des cultivars, le greffon fait alors ses propres racines adaptées à sa génétique. Sa santé en est meilleure et il ne doit plus être taillé. Introduire des arbres souverains aurait alors un effet définitif. La plupart des arbres sauvages se reproduisent seuls par graines ou racines. Il existe une minorité de cultivars qui se reproduiraient fidèlement par semis, telles, chez le pêcher : Reine des Vergers, Grosse Mignonne, ou, chez le prunier : prune d’Agen, Sainte Catherine, quetsches, mirabelles. Les 55 variétés de ma liste de sauvages sont bonnes à excellentes sans sélection de génotypes exceptionnels et n’ont pas été croisées. Leur semis n’occasionne donc pas une perte de qualités, tout au plus une légère diversification saine et naturelle.

La technique du greffage d'arbres fruitiers avec Jean Blondeau

Préparer le substrat et planter

Le terreau du commerce tout seul se dessèche très vite. Le mieux est de mélanger sable, argile, compost et terre. Chez un marchand de sable (magasin pro matériaux), testez votre sable avec du vinaigre : s'il n'est pas effervescent, il n'est pas calcaire, ce qui convient aux plantes demandant un sol neutre ou acide.

Pour augmenter le taux de réussite, on peut mettre au moins deux poignées de sable et argile sur la terre, la graine dessus, puis encore du sable et argile au-dessus. Cela entretient une humidité plus constante par capillarité. Au-dessus de la graine, posez une épaisseur de terre ou de sable équivalente au diamètre de la graine. S’il n’y a pas assez de terre, la graine ne trouvera pas d’appui pour enfoncer sa racine. S’il y en a trop, elle épuisera ses réserves avant d’atteindre la lumière.

L'accompagnement des jeunes plants

Même si le semis direct est idéal, un jeune arbre a parfois besoin d’arrosages tant que ses racines ne sont pas profondément ancrées. Quand les feuilles commencent à sécher, il est encore temps d’arroser très abondamment pour que de nouvelles feuilles apparaissent. Il ne faut pas faire attendre la plante à ce stade critique.

Pailler est essentiel pour protéger la terre du soleil, du vent et du dessèchement. Utilisez très peu de mulch (herbe ou paille) au-dessus de la graine, et plus épais tout autour. Évitez les copeaux de conifères, car la résine fraîche gêne la croissance. Favorisez les débris de feuillus. Ce paillage protège la terre, maintient l'humidité et crée un climat fertile.

La gestion de la juvénilité

Les plants issus de semis présentent souvent une phase de "juvénilité" : feuilles différentes, présence d'épines, absence de fleurs. Cette phase est naturelle. Dans certains cas, il est possible que le résultat du croisement donne un résultat suffisamment différent pour qu'on veuille l'identifier, et on crée alors un nouveau cultivar. Mais la notion de cultivar est propre au monde de la sélection végétale. Dans le monde agricole, on n'utilise jamais la reproduction par graine sauf dans le cadre de la sélection variétale. Pour simplement multiplier vos arbres, on préfère la greffe, car c'est moins aléatoire et beaucoup moins long (1 à 2 ans pour avoir un arbre productif contre 5 à 6 ans par graine).

La souveraineté alimentaire par la biodiversité

Nous pourrions vivre beaucoup plus nombreux en contribuant positivement à la nature dont nous faisons partie. 7 milliards de personnes occupant chacune l’espace au sol d’une grande feuille A3 pourraient se tenir sur une place de seulement 20x60km. En s’invitant dans des forêts et en mangeant des fruits, dont je vous invite à découvrir la richesse et la variété méconnues, nous ne déforestons pas. C’est possible, sain, physiologique et viable.

La plupart des arbres sauvages se reproduisent seuls. Introduire des arbres souverains aurait un effet définitif pour des milliers d’années. C'est le sens de notre démarche : nous semons spontanément et sur demande, en divers endroits, y compris à l’étranger avec les locaux, pour une souveraineté alimentaire durable.

Image d'un verger diversifié en permaculture

Conseils techniques pour le jardinier

  • Récolte : Choisissez une plante-mère aux performances satisfaisantes et au bon état sanitaire. Les graines fraîchement récoltées donnent de meilleurs résultats.
  • Calibrage : Si le lot présente différents calibres, retenez le calibre supérieur.
  • Protection : Pour les pots, utilisez un double étiquetage (sur le pot et dans un carnet) car les étiquettes s'envolent et la mémoire du jardinier est faillible.
  • Drainage : Un substrat bien drainant est indispensable, surtout pour l'hivernage des plants exotiques, où l'excès d'humidité est plus à redouter que le froid.
  • Fertilisation : Apportez de l'engrais organique à base de fumier, ou votre urine et compost si vous mangez sainement. La cendre est à utiliser avec une grande modération.

Cultiver ses propres arbres fruitiers, c'est accepter de jouer avec le vivant, d'apprendre de ses échecs et de ses réussites, et de laisser la nature exprimer toute sa diversité. Que ce soit par le semis direct ou par la greffe, chaque arbre planté est un pas vers un futur plus autonome et fertile.

tags: #replanter #des #graine #arbres #fruitiers