
Les attaques d'oiseaux, particulièrement en période de semis des cultures de printemps, représentent un véritable fléau pour les producteurs de tournesol. Cette culture oléagineuse, essentielle dans les assolements céréaliers cohérents du Centre Ouest, est la cible de ravageurs tels que les pigeons ramiers, les corbeaux, les corneilles et les tourterelles, entraînant des pertes économiques significatives. Une combinaison de leviers est nécessaire pour un impact maximal et pour minimiser les risques de dégâts. La compréhension des périodes à risque, des types de dégâts spécifiques à chaque oiseau et des facteurs favorisant les attaques est cruciale pour une protection efficace.
Périodes et Types de Dégâts : Comprendre la Menace
La culture du tournesol est soumise à deux périodes principales d'attaques d'oiseaux :
- À la levée : Principalement par les pigeons et corbeaux. Les colombidés et corvidés s'attaquent aux plantules à un stade précoce, de post-semis jusqu'au stade B1 (une feuille). Ils arrachent les plantules, consomment les semences et les jeunes pousses. Si l'apex est sectionné par le bec de l'oiseau, la perte du pied est inéluctable. Cependant, lorsque les cotylédons commencent à se déployer, les dégâts peuvent se limiter à leur destruction plus ou moins partielle. Les corbeaux et corneilles s'attaquent généralement à la graine ou déracinent la plantule, entraînant une perte totale du pied. Les pigeons, quant à eux, provoquent des dégâts plus ou moins nuisibles en fonction du stade du tournesol. Des trous réguliers de quelques centimètres, visibles, indiquent que les oiseaux recherchent les graines en suivant les lignes de semis et consomment les semences déterrées en fouillant le sol.
- À la récolte : Principalement par les pigeons et tourterelles. À maturité, les oiseaux consomment les graines accessibles sur le sommet du capitule, celles sur lesquelles ils peuvent se poser.
Les périodes de présence des oiseaux nuisibles s'étendent de mars à juin, puis d'août à octobre. La fenêtre de sensibilité des plantules de tournesol aux dégâts de pigeon ramier est étroite, couvrant environ deux semaines de l'émergence à la première paire de feuilles.

Évaluation du Niveau de Pression et Facteurs Favorisants
Pour évaluer le niveau de pression des attaques, il est recommandé de parcourir la parcelle et d'estimer le pourcentage de plantes touchées :
- Faible : Dégâts limités et dispersés, moins de 5 % du peuplement est détruit.
- Moyen : Dégâts significatifs, entre 5 % et 10 % du peuplement est détruit, avec des zones complètes où les plantes sont touchées.
- Fort : Dégâts importants, plus de 10 % du peuplement est détruit.
Ces niveaux sont donnés à titre indicatif et ne peuvent refléter une précision exacte de la gravité de l'infestation ou des dommages ultérieurs. D'autres facteurs propres à la culture et à la dynamique d'évolution des symptômes ou infestations interviennent. La vulnérabilité d'une parcelle est davantage liée à son emplacement sur une zone à risque qu'à l'efficacité des systèmes de protection. La proximité d'une ville ou d'une haie favorise les attaques. Une parcelle sur deux de tournesol est attaquée par les oiseaux et a été ressemée malgré la présence de dispositifs de protection, principalement les effaroucheurs. Les dégâts d'oiseaux sont le plus souvent localisés sur une zone, en bordure d'une haie ou en lisière de forêt.
Stratégies de Prévention et de Répulsion
Face à l'absence de solutions "vraiment satisfaisantes" et homologuées spécifiquement pour le tournesol, une combinaison de méthodes est préconisée. Terres Inovia, l'Inrae, l'Anamso et l'OFB ont collaboré sur le projet Lido (Limitation des dégâts d'oiseaux) pour mieux comprendre l'écologie des oiseaux et trouver des stratégies de gestion efficaces.
Vigueur au Départ : Un Prérequis Essentiel
La phase la plus critique se situe entre le semis et la levée. Une bonne dynamique de pousse est primordiale au démarrage pour ne pas laisser le temps aux oiseaux de s'installer. Un bon ressuyage et réchauffement du sol (>12°C) sont importants pour favoriser une levée régulière du tournesol ; plus la levée est rapide et homogène, plus les dégâts seront faibles. Pour prendre la décision du semis, le tournesol a besoin d'un cumul de température d'environ 90° jours base 6°C entre le semis et la levée. Il est alors possible de faire la moyenne des températures minimales et maximales du sol (prendre la température à 8h00 et à 14h00) et de retrancher 6°C, puis de cumuler les moyennes de températures journalières en fonction des températures prévues.
L'enrobage des semences avec des oligo-éléments peut donner une dynamique supplémentaire à la levée. Une possibilité d'enrobage pour les semences de tournesol inclut :
- Acides humique/fulvique : 0,5 à 1 L/100 kg (ne pas dépasser pour éviter des problèmes de germination).
- Sulfate de zinc : 30 g/100 kg.
- Sulfate de manganèse : 30 g/100 kg.
- Argile type bentonite pour assécher.
- Acides aminés liquide : 0,5 L/100 kg.
Il est crucial de noter que pour semer du tournesol avec un semoir monograine, la graine doit être bien sèche. Cela peut prendre plusieurs heures (voire plus de 24 heures) et nécessite de la manutention pour étendre les semences sur une bâche ou dans une benne et les remuer. L'anticipation est la clé de la réussite.
Le Semis "Leurre" et les Couverts Végétaux
Cette technique consiste à semer une céréale à paille (orge ou blé) avant le semis du tournesol pour leurrer les oiseaux, puis à la détruire afin de ne pas créer de concurrence sur le tournesol. L'idéal est de le faire lors de la préparation finale du sol dans les inter-rangs des futurs rangs de tournesol à l'aide d'un système de guidage, à une densité d'environ 60-70 kg/ha. L'objectif est de semer le tournesol lorsque la céréale pointe la première feuille. La destruction de la céréale est à réaliser avant le stade 4 à 6 feuilles par le binage. Il est également possible de semer l'orge en même temps que le tournesol, mais cette approche demande de la rigueur sur le binage pour éviter que la céréale ne prenne le dessus sur le tournesol.
Une autre méthode consiste à semer un couvert végétal, par exemple de l'orge ou de la féverole, puis à le détruire au semis du tournesol ou peu après. L'objectif des tests actuels est de provoquer une confusion visuelle sans risquer une concurrence entre le tournesol et le couvert. La Chambre d'agriculture d'Indre-et-Loire mène des essais de tournesol associé à des plantes compagnes destinées à préserver la levée par la diversité et le nombre.
Répulsifs Naturels et Additifs aux Semences
L'ajout de piment ou de poivre dans les semences est une pratique rapportée par certains agriculteurs. Pour le poivre, compter 50 à 100 g de poivre moulu pour 100 kg de semence. Il est important de l'associer avec un liant tel que des acides humique et fulvique (0,75 L/100 kg), qui favorisent également le développement racinaire.
Le Répulsif PNF19 PLUS est une solution naturelle formulée à partir de piment concentré et d'huile de tournesol, conçue pour protéger les semences et cultures des attaques de sangliers, corbeaux et autres animaux nuisibles. Son effet olfactif puissant crée une barrière désagréable sans nuire aux plantes, au sol ou à l'environnement. Le dosage recommandé est d'une dose pour 25 kg de semences, couvrant environ 1 ha de culture. Il est à mélanger aux semences dans une bétonnière ou un appareil d'enrobage, et les semences traitées doivent sécher sur une bâche pendant 2-3 heures avant le semis, qui doit intervenir dans les 48 heures suivant le traitement pour garantir l'efficacité. Il est recommandé de porter des équipements de protection (gants, masque, lunettes) en raison de la concentration des ingrédients.
Certains agriculteurs ont également expérimenté le tabasco comme répulsif, bien que son efficacité soit débattue. L'utilisation de piment en poudre est à éviter en raison des problèmes de bouchage des jets et d'irritation. Le Vitavax est un produit phyto homologué utilisé par certains avec succès sur le maïs pour limiter les dégâts de corbeaux.
Pour rendre les graines moins visibles, il est possible de les praliner avec un mélange de composants comme de l'argile, du lombricompost ou de la mélasse.
Les Biostimulants à Effet Dissuasif
La gamme de biostimulants PNF 25 PLUS de Bionatpro contient des substances agissant naturellement sur le métabolisme des plantes, favorisant leur fonctionnement pour améliorer les rendements agricoles. Ces biostimulants possèdent également un effet dissuasif sur les sangliers et les corbeaux, constituant une alternative aux produits phytosanitaires classiques. Le BIOSTIMULANT PNF 25 PLUS est particulièrement efficace contre le ver taupin (ou ver fil de fer) en formant une barrière naturelle dans le sol, réduisant les attaques sur les racines du maïs, blé, seigle, etc.

Des produits complémentaires existent, comme le BIOSTIMULANT AMO 03-09 PLUS (effet dissuasif anti-sangliers et corbeaux) et le BIOSTIMULANT MAN 01-08 PLUS (effet dissuasif anti-taupes et campagnols).
Effaroucheurs Visuels et Sonores : Varier les Plaisirs pour Éviter l'Accoutumance
De nombreux modèles d'effaroucheurs existent, utilisant des signaux visuels et/ou sonores. Il est crucial de prendre des mesures pour éviter l'accoutumance des oiseaux.
Effaroucheurs Visuels
- Cerfs-volants en forme de prédateur : Ces effaroucheurs, souvent d'une grande envergure (environ 1m20), offrent une bonne visibilité et crédibilité auprès des ravageurs. Leur vol imprécis et brusque crée un environnement stressant et dangereux. Il est recommandé de les placer dans la parcelle et de les déplacer régulièrement tous les 4-5 jours pour éviter l'accoutumance.
- Ballons aluminisés : Préférables aux ballons en latex car ils ne deviennent pas cassants sous l'effet du soleil et sont plus faciles à regonfler, bien qu'ils risquent d'éclater par forte chaleur. Il faut fixer 3 à 4 ballons par hectare au bout d'un fil de pêche ou de nylon (résistance > 5 kg) de 15 à 20 mètres de longueur. Changer l'emplacement des ballons tous les 3 à 4 jours et les regonfler tous les 3 à 5 jours augmente l'efficacité.
- Drapeaux turbines : Le mouvement créé par ces drapeaux turbines colorés effraie les oiseaux. L'utilisation de sacs de big bags ou d'anciennes bâches est une bonne idée pour la récupération.
- Lasers : Les oiseaux perçoivent le mouvement de la pastille verte du faisceau laser projeté au sol comme un danger, agissant sur leur instinct de survie. Différents modèles sont disponibles, de la torche au dispositif autonome sur parcelle, mais peu d'informations existent sur leur efficacité sur des groupes de colombidés et corvidés.
- Drones : Des propositions vont du drone terrestre au drone volant biomimétique, avec des possibilités de réaction à l'environnement (détecteur de mouvements).

Effaroucheurs Sonores
- Canons à gaz : Ils créent une détonation sonore censée effrayer les pigeons ou corvidés. Le principe est de laisser s'échapper du gaz d'une bonbonne dans une chambre munie d'une soupape jusqu'à atteindre une certaine pression, puis de relâcher ce gaz et de l'enflammer grâce à une bougie d'allumage. Bien qu'il n'existe pas de réglementation nationale spécifique, des arrêtés préfectoraux ou municipaux peuvent en réglementer l'utilisation. Les nuisances sonores sont également réglementées par le code de la santé publique. Un inconvénient majeur est le risque de vol et de dégradation.
- Pistolets sifflants ou détonants : Leur utilisation implique d'être présent sur la parcelle.
- Appareils acoustiques : Émettent des bruits effrayants pour les oiseaux, tels que des cris de rapaces ou de détresse. Ces appareils sont disponibles dans le commerce et faciles à installer. Il est conseillé de prévenir la mairie de la (ou des) commune(s) concernée(s) pour répondre aux éventuelles inquiétudes des riverains.
Effaroucheurs AviTrac® pour éloigner les oiseaux des cultures
Gestion Intégrée et Coordination Territoriale
L'utilisation de plusieurs outils en simultané est recommandée pour augmenter l'efficacité sur une même parcelle, car chaque dispositif est placé à un endroit précis et ne couvre pas toute la surface potentiellement visée. La coordination des semis à l'échelle d'un collectif territorial est un levier à envisager. Cette stratégie repose sur une synchronisation des semis de tournesol sur un secteur réduit et le partage entre producteurs des dates d'intention de semis.
Il est également recommandé de déclarer les dégâts aux fédérations de chasseurs et aux organismes départementaux (DDT, Chambre d'Agriculture, FDSEA, FNC selon le département, mairie). Ces informations contribuent à classer ou non certaines espèces en ESOD (espèces susceptibles d'occasionner des dégâts) et permettent aux chasseurs d'intervenir hors période de chasse si besoin. La déclaration des dégâts, même si cela a été fait les années précédentes, est essentielle pour avoir une vision complète de la situation et permettre des actions de régulation par des chasseurs ou piégeurs agréés, limitant ainsi le risque pour les années suivantes.
Les pigeons ramiers, étant des pigeons sauvages ou gibiers, ne peuvent être chassés que du 2ème dimanche de septembre au 28 février. En dehors de cette période, ils peuvent être effarouchés par des tirs s'ils s'attaquent aux cultures. Les pigeons domestiques ou sans maître ont le même statut que les volailles lorsqu'ils sont trouvés sur les fonds voisins.
Le Rôle des Prédateurs Naturels
L'installation de perchoirs à rapaces en zone de grandes cultures peut attirer des prédateurs naturels des oiseaux nuisibles. Le piégeage des corbeaux, bien que chronophage, est considéré par certains comme une méthode efficace. Des cages avec des appelants et de la nourriture (maïs, pain, noix cassées) sont utilisées pour attirer et capturer les corbeaux.
Perspectives de Recherche
Le projet Lido a permis de mieux comprendre le comportement des corbeaux freux au printemps. Un suivi par balise GPS de 32 corbeaux a montré une grande variabilité du domaine vital (de 2 000 à 10 000 ha) et une forte fidélité aux domaines vitaux chez les adultes. Pendant la phase de reproduction (fin avril à mi-mai), les corbeaux adultes effectuent des allers-retours fréquents près de leur corbeautière (moins de 3 km), un modèle de déplacement qualifié "d'essuie-glace". Pendant cette période, les parcelles proches sont à risque, tandis que celles éloignées le sont moins. Après l'envol des juvéniles, les besoins nutritionnels sont élevés, et les corbeaux parcourent des distances plus importantes, ciblant les cultures sensibles (tournesol, pois, semis de soja). Semer tôt pourrait réduire les risques en permettant aux cultures de dépasser la phase sensible avant l'envol des jeunes corbeaux, bien que des données supplémentaires soient nécessaires pour l'affirmer. Il a également été observé que les attaques d'oiseaux sont moins importantes lorsque les parcelles sont éloignées des bois et forêts et quand il y a de grandes surfaces de tournesol d'un seul tenant.