Évaluation et diagnostic de la durabilité des exploitations agricoles par la méthode IDEA

L'agriculture moderne, confrontée à des défis globaux tels que le changement climatique, la sécurité alimentaire et la nécessité de préserver des ressources naturelles limitées, doit impérativement s'orienter vers des pratiques durables. Le concept du développement durable, défini depuis 1992 au sommet de Rio comme étant « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins », est de plus en plus mis en avant pour essayer de répondre aux problèmes environnementaux croissants, mais également aux attentes de la société en matière de développement social et économique. Concernée par l'ensemble de ces problèmes, l'agriculture est souvent le secteur le plus critiqué, que ce soit en matière de pollution environnementale, de sécurité alimentaire, du rôle paysager ou de performance économique.

Schéma conceptuel des trois piliers de la durabilité en agriculture : agro-écologie, économie et socio-territorialité

Fondements et évolution de la méthode IDEA

La méthode IDEA (Indicateur de Durabilité des Exploitations Agricoles) s'est imposée comme un outil de référence pour opérationnaliser ce concept à l'échelle de l'exploitation. Issue d'une demande de la Direction Générale de l'Enseignement et de la Recherche du ministère de l'agriculture français dès 1996, elle visait initialement à fournir un outil pédagogique accessible pour rendre concret et mesurable le concept d'agriculture durable.

La méthode IDEA4, aboutissement de vingt années d'utilisation et de renouvellement, repose sur une évaluation multicritères de la durabilité des systèmes de production. Elle comporte trois échelles de durabilité, de même poids et variant sur une gamme de 0 à 100 points. Chaque échelle est subdivisée en trois ou quatre composantes qui synthétisent les grandes caractéristiques fondamentales du diagnostic. L'échelle de durabilité agro-écologique analyse la propension du système technique à combiner valorisation efficace du milieu, coût écologique minimal et viabilité technico-économique. L'échelle de durabilité socio-territoriale se réfère davantage à l'éthique et au développement humain, tandis que l'échelle économique assure la viabilité financière de l'exploitation.

Diagnostic clinique et agronomie moderne

Dans le courant des années 70 et 80, les agronomes français ont abondamment contribué à créer des démarches visant à élaborer différents types de diagnostics à trois échelles : la petite région agricole (territoire), l'exploitation agricole (diagnostics globaux) et la parcelle cultivée. Avec la prise en compte de l'écologie du paysage et la reconnaissance de la multifonctionnalité de l'agriculture, l'observation doit désormais croiser les échelles.

La méthode IDEA4 propose une lecture clinique interdisciplinaire. Établir un diagnostic suppose de recueillir des informations et des données sur l'état d'un système, de les confronter à des références et d'identifier les causes d'écart. Ce diagnostic s'opérationnalise sur le terrain à partir de la saisie d'un certain nombre d'informations collectées chez l'agriculteur. Contrairement à une vision simpliste, IDEA4 rejette l'hypothèse d'une substituabilité entre ressources naturelles et capital manufacturé. C’est pourquoi la méthode ne propose pas de note unique de durabilité, n'acceptant pas le principe d'une compensation entre les notes obtenues pour chacune des dimensions.

Tutoriel Calculateur IDEA4

Analyse des systèmes irrigués en zones arides : le cas de Zarzis

La Tunisie, en raison de sa situation géographique, est un pays aride sur la majeure partie de son territoire. Cette aridité, conjuguée à la variabilité du climat méditerranéen, fait de l’eau une ressource à la fois rare et inégalement répartie. À cette aridité climatique, caractérisée par la rareté et l’irrégularité de la pluie, s’ajoute le mode d’exploitation inapproprié des ressources naturelles, étant à l’origine de la vulnérabilité du couvert végétal et des sols.

Dans la région de Zarzis, une étude analytique portant sur 39 exploitations a été menée pour évaluer la durabilité des périmètres irrigués. Le diagnostic a révélé que, sur une superficie totale de l'ordre de 311 hectares, 60% sont conduits en mode irrigué. Les exploitations de petite taille (0-5 ha) sont les plus diversifiées, avec un système de polyculture et des cultures intercalaires. Toutefois, le vieillissement des agriculteurs reflète une alarmante absence de relève générationnelle, due au manque d'intérêt des jeunes pour le secteur primaire.

Défis techniques et gestion de l'eau

Le déficit des précipitations a entraîné le recours à l'eau de surface par la mise en place de puits et forages privés. Dans la zone d'étude, on note l'existence de 51 puits. Cette abondance est due à la dégradation continue de la qualité et de la quantité d'eau disponible, à l'extension de l'urbanisation, mais surtout à l'absence de contrôle des services étatiques faisant fi des législations restrictives.

Le système d'irrigation dominant est basé sur la micro-irrigation (goutte à goutte et micro-asperseurs), permettant une meilleure optimisation de la gestion de l'eau. Cependant, les principales difficultés des agriculteurs sont relatives aux coûts initiaux élevés et aux risques de bouchage du système. L'ampleur de la dégradation des sols est fortement liée à la qualité de l'eau d'irrigation, à la non-maîtrise de la trilogie Irrigation-Salinité-Drainage et aux pratiques de mise en valeur agricole non rationnelles.

Évaluation de la durabilité socio-territoriale

Les résultats obtenus montrent que la durabilité des exploitations en périmètre irrigué est limitée par l'échelle socio-territoriale avec une note moyenne de 48/100. Cette échelle reflète l'insertion de l'exploitation dans son territoire et dans la société. Elle cherche à évaluer la qualité de vie de l'agriculteur et le poids des services rendus au territoire.

L'analyse montre que la démarche pour avoir une production agricole de qualité est jugée insatisfaisante, car la production est essentiellement destinée à l'autoconsommation familiale ou au marché local. Les agriculteurs sont faiblement concernés par les activités subsidiaires liées au secteur primaire, comme l'agrotourisme. En outre, le manque de structures coopératives explique la note nulle obtenue pour l'indicateur du travail collectif. Ces agriculteurs ne voient pas non plus l'utilité des sessions de vulgarisations ou de formation organisées par les organismes techniques étatiques.

Performance économique et viabilité

Sur le plan économique, l'étude a révélé deux groupes distincts. Le premier groupe, formé par 10 exploitations, présente une marge brute négative, souvent due à l'irrégularité des rendements, au manque de savoir-faire et à une gestion inappropriée des ressources. Le second groupe, composé de 29 exploitations, affiche une marge brute positive variant entre 33 et 13966 DT/Ha.

La méthode IDEA souligne que l'efficacité économique pour un coût écologique aussi faible que possible est une nécessité. Une gestion économe et autonome des exploitations agricoles garantit une efficacité économique et des revenus décents aux agriculteurs. Elle permet une baisse des charges et une diminution des coûts pour la collectivité tout en valorisant le travail. Néanmoins, l'aspect économique est caractérisé par une transmissibilité qui dépend grandement du degré d'autonomie financière de l'exploitation.

Graphique comparatif des scores obtenus sur les trois échelles IDEA (Agro-écologique, Socio-territoriale, Économique)

Dynamiques de l'échelle agro-écologique

Les résultats dans l'échelle agro-écologique sont les plus élevés, ce qui illustre la capacité des exploitations à être plus ou moins autonomes. Toutefois, pour la composante "organisation de l'espace", les indicateurs tels que l'assolement, la régulation écologique et la surface fourragère présentent des notes faibles. La surface des zones de régulation écologique au sein des exploitations est souvent inférieure à 5 % de la surface agricole utile.

En matière de pratiques agricoles, les éleveurs pratiquent davantage la fertilisation organique (au fumier), ce qui donne de meilleurs rendements. Cependant, on note la rareté des cultures piège à l'azote, l'absence de compostage et une utilisation restreinte des pesticides. L'irrigation se fait dans la majorité des exploitations avec les eaux de puits et parfois les eaux usées, posant des questions de durabilité environnementale à long terme.

Vers une agronomie clinique et participative

L'agronomie se voulant être une science pour l'action, il est légitime de s'interroger sur les dynamiques de production et de partage des savoirs. La co-conception de systèmes innovants est devenue la règle, actant le fait que la connaissance est présente à la fois dans le monde académique et dans la sphère profane.

La méthode IDEA4 relance, remotive et hiérarchise les actions à mettre en place. L'exemple rapporté montre que le diagnostic conforte souvent des ressentis ou des quasi-convictions des agriculteurs. Dans ces cas, IDEA4 relance le débat interne sur les urgences et les priorités. C'est dans ce "comment s'y prendre ?" qu'intervient une seconde phase de discussion avec le conseiller, permettant d'orienter l'agriculteur vers des outils d'analyses plus précis. Dans d'autres situations, le diagnostic peut créer un choc perturbateur du fait de la grande variété de thèmes abordés, déstabilisant l'agriculteur qui n'avait jamais envisagé l'impact global de ses pratiques sur son environnement.

Enjeux de la transition territoriale

Le diagnostic réalisé à Zarzis souligne que, malgré les efforts de modernisation, la durabilité reste fragile. La transition vers des systèmes plus durables nécessite une prise en compte de la multifonctionnalité de l'agriculture. L'application de la méthode IDEA permet de mettre en lumière que la durabilité ne peut être atteinte par un modèle unique. La diversité des contextes et des milieux de production autorise de très nombreux chemins pour progresser.

Certaines faiblesses techniques ou structurelles peuvent être partiellement compensées par des options plus compatibles avec l'organisation générale du système de production. Pour atteindre une durabilité réelle dans des zones arides, il est impératif d'intégrer les notions de durabilité dans la préservation des ressources naturelles, tout en adaptant les programmes de vulgarisation aux besoins réels des exploitants. La réussite de cette transition dépendra de la capacité des acteurs à transformer les contraintes en opportunités, en s'appuyant sur des diagnostics rigoureux et une volonté de changement partagée.

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