Le monde du rhum est souvent empreint de récits fascinants, de secrets de production et de débats passionnés entre connaisseurs. Parmi les embouteillages qui ont marqué l’histoire des spiritueux, le Plantation Guadeloupe 1998 occupe une place singulière. Entre controverses sur son origine, techniques de vieillissement uniques et une réception critique contrastée, ce rhum est devenu un sujet d'étude incontournable pour tout amateur éclairé.

Les origines d'un millésime contesté
Lorsqu’il est question de rhum provenant de Bellevue en Guadeloupe, la confusion est fréquente. Il existe une distillerie Bellevue sur l'île de Marie-Galante, mais il y a également Damoiseau, situé sur le domaine de Bellevue en Grande-Terre, la partie orientale de la Guadeloupe. Il n’est pas toujours clair quel « Bellevue » est à l’origine du distillat présent dans la bouteille.
Cette incertitude est renforcée par les récits contradictoires entourant les sorties de 1998. Il existe un nombre important de versions proposées par divers embouteilleurs indépendants. Plantation a longtemps affirmé qu'il s'agissait d'un rhum agricole, bien qu'ils n'aient pas pu l'étiqueter comme tel. Selon la marque, « selon l'AOC, des quotas limités de rhum produit en Guadeloupe et en Martinique peuvent porter l'étiquette "rhum agricole". Ce rhum était simplement hors quota, donc il ne pouvait pas porter ce nom ».
Cependant, une perspective totalement différente suggère qu'un lot important de rhum de mélasse de 1998 a été vendu en vrac par Damoiseau à Scheer, le plus grand courtier en rhum du monde. Plantation étant un client régulier de Scheer, cette théorie a gagné en crédibilité au fil des ans. Des sources très crédibles ont d’ailleurs confirmé par la suite que ces rhums provenaient du même lot et qu'il s'agissait uniquement de mélasse.
La double maturation : La signature Ferrand
La Maison Ferrand, propriétaire de la marque Plantation, a instauré une technique de « double vieillissement » unique dans l’industrie. Les rhums de la gamme sont distillés, mis en fûts et vieillis pendant une période dans leur pays d’origine avant d’être expédiés vers le domaine de Cognac Ferrand en France. Là, ils bénéficient d’une finition dans des fûts ayant préalablement contenu du Cognac.
Alexandre Gabriel, à la tête de la Maison Ferrand, explique cette approche : « La plupart des rhums agricoles que j'ai goûtés ne présentaient pas un profil de dégustation adapté à un second vieillissement dans nos fûts. Certains possèdent cette qualité végétale qui ne s'accorderait pas avec les arômes de rancio de nos barriques, cette essence de bois de santal, épicée et noisettée, qui provient de vieux fûts. Ce rhum était une exception et montrait un potentiel inhabituel ».
Le Guadeloupe 1998 a été vieilli pendant environ 11 ans en Guadeloupe dans de grands fûts de chêne français avant de passer une année supplémentaire en France. Certaines éditions, notamment la version « Old Reserve », ont vu ce second vieillissement se dérouler dans des fûts de Tokay et de Cognac, apportant une complexité aromatique supplémentaire.

Profil aromatique et expérience de dégustation
Le Plantation Guadeloupe 1998 se distingue par une approche très différente de celle des embouteillages bruts de fût proposés par des maisons comme Cadenhead ou Duncan Taylor.
Au nez
Le nez est souvent décrit comme doux, avec des notes de sucre brun, de vanille et une touche de tabac. À l'aération, des nuances plus herbacées apparaissent, évoquant l'orange, le citron et la réglisse noire. C'est une version plus douce et moins tranchante que ses homologues indépendants, bien que certains amateurs y perçoivent des similitudes avec les rhums agricoles traditionnels, notamment dans ses notes végétales de feuilles fraîchement coupées ou de tabac.
En bouche
La texture est souvent jugée très sirupeuse, voire parfois aqueuse selon la perception de la dilution. L'entrée en bouche est douce, évoluant vers des notes de sucre brun et d'abricots, suivies par le chêne brûlé, la canne à sucre, et une finale dominée par l'anis et une pointe de cuir. L'influence du fût de Cognac et les ajouts potentiels confèrent au spiritueux un profil « cocon », très accessible, mais qui, selon certains critiques, « met une couverture épaisse sur l'esprit », masquant parfois la complexité brute propre au terroir guadeloupéen.
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Comparaison avec les embouteilleurs indépendants
La confrontation entre le Plantation Guadeloupe 1998 et les versions de Cadenhead ou Duncan Taylor est révélatrice des philosophies divergentes dans le monde du rhum.
Les versions Cadenhead et Duncan Taylor, souvent embouteillées à un degré d'alcool plus élevé (autour de 52-54%), offrent une expérience plus brute, terreuse et complexe. On y retrouve des notes de cire de bougie, de vernis à meubles et une astringence marquée qui ravit les puristes. À l’inverse, le Plantation, embouteillé à 42%, est conçu pour être un « easy sipper ».
Si l'on cherche à goûter l'esprit dans sa forme la plus naturelle et représentative du terroir, les embouteillages indépendants sont généralement considérés comme supérieurs. Toutefois, le Plantation possède ses propres adeptes qui apprécient son équilibre, sa rondeur et son caractère « lush ». Le succès du rhum lors du UK RumFest 2010, où il a été nommé « Best Rhum Agricole Aged Over 4 Years » (malgré l'absence de mention officielle), témoigne de la qualité intrinsèque du distillat de base, indépendamment des débats sur sa classification.
L'impact du marketing et de la perception
La stratégie de Plantation de présenter ce rhum dans une bouteille standard avec une étiquette noire numérotée, mettant en avant le numéro de fût et le millésime, a créé un sentiment d'exclusivité. Cette approche, bien que marketing, souligne le caractère limité de ces éditions. Chaque bouteille devient une pièce de collection unique.
Cependant, cette volonté de rendre le rhum « accessible » au plus grand nombre, notamment par la réduction du degré d'alcool et le travail sur la finale en fût de Cognac, divise. Pour certains, c’est une réussite qui permet d’apprécier un rhum complexe sans la rudesse du brut de fût. Pour d'autres, c'est une altération regrettable qui « rend les choses intéressantes très inintéressantes ».
En fin de compte, le Plantation Guadeloupe 1998 demeure une bouteille emblématique d'une époque charnière du marché du rhum. Qu'il soit perçu comme une prouesse de finition ou comme une version trop édulcorée d'un grand terroir, il reste un témoin privilégié des expérimentations audacieuses d'Alexandre Gabriel et de la diversité des interprétations possibles d'un même distillat caribéen.

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