Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les jeunes femmes allemandes en quête d’un bon parti avaient une méthode infaillible : elles guettaient les plus belles balafres, appelées en allemand « Schmisse », sur les visages de leurs prétendants. Pour comprendre l’émoi provoqué par ces cicatrices faciales distinctives, il est essentiel de pénétrer le mystère des fraternités étudiantes allemandes. Depuis l’unification de l’Allemagne en 1871, ces associations estudiantines s’adonnaient fiévreusement à la pratique du duel académique, ou « Mensur ». Très populaire dans les cercles étudiants de l’époque, le duel à l’épée rassemble de nombreux adeptes soucieux de prouver leur témérité lors de cette joute musclée. Au-delà d’une simple pratique étudiante, la Mensur et les Schmisse qu’elle engendre nous apparaissent comme une pratique sociale généralisante, aux multiples résonances historiques, sociales et anthropologiques au sein de la culture germanique.
Les Origines Historiques du Duel Académique et son Évolution
La Mensur, dont les racines ne sont pas originaires d’Allemagne mais bien d’Espagne, y est apparue à la fin du XVe siècle. Bientôt, ces duels furent pratiqués par un grand nombre d’aristocrates européens. Dans le Saint Empire Romain Germanique, la Mensur était particulièrement pratiquée par les étudiants. Les bagarres et les conflits étant fréquents dans le monde étudiant germanique, les duels se développèrent dans le milieu académique afin d’encadrer et de réglementer ces confrontations. Les étudiants de l’époque étaient considérés comme une élite distincte du commun des mortels ; ils s’habillaient de manière reconnaissable et pratiquaient des rites, des célébrations et des chants spécifiques. Ces duels s’appelaient en réalité « rencontres ».
La Mensur est née aux alentours du XVIe siècle, initialement avec la nécessité de protéger les étudiants des brigands pouvant les attaquer sur les routes menant aux universités. Ils étaient ainsi autorisés à porter une épée à la ceinture, sans être d'ascendance noble. Mais très vite, la moindre querelle devint l’occasion de mesurer sa bravoure et de défendre son honneur. Au fil des décennies, ces épées portées à la ceinture devinrent l'extension du membre viril. La vie des étudiants de l’époque était dangereuse, en particulier aux XVIe et XVIIe siècles, en raison des guerres de religion et de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Chaque jour, les étudiants pouvaient être amenés à faire usage de leurs armes.
Ce fut la nécessité de gérer cette violence qui provoqua l’introduction de règles de conduite. Ces règlements apparurent au XVIIIe siècle, et le duel était alors décidé au moment de l’offense, puis le jour et le lieu du combat étaient fixés lors de négociations officielles. Le rôle du « Kartellträger » était d’arranger la rencontre. Chaque duelliste était accompagné d’un protecteur qui pouvait intervenir, même physiquement, en cas d’injustice ou de tricherie. Au fil du temps, les gouvernements allemands œuvrèrent pour limiter le nombre de morts en imposant des règles sous la forme d'une escrime codifiée. Il y eut des périodes d’interdiction tout au long de l’histoire sans pour autant parvenir à arrêter complètement ces duels à l’épée. Après la Révolution française, le port d’arme fut abandonné, voire contrôlé ou pire interdit. Ceci réduisit considérablement le nombre de duels qui devinrent clandestins. Ce fut alors que l’on introduisit le fleuret français afin de continuer à s’entraîner et ne pas perdre la main, bien que les duels à l’épée aiguisée continuassent d’être pratiqués illégalement pour résoudre les conflits d’honneur.

Le Rituel de la Mensur : Une Épreuve de Caractère et de Stoïcisme
La Mensur moderne, pratiquée dans les universités allemandes, autrichiennes et polonaises, n’est ni un duel au sens traditionnel, ni un sport. Elle se veut une méthode traditionnelle d’entraînement physique et surtout moral visant à forger le caractère et la personnalité. C’est pourquoi personne ne gagne ou ne perd un combat de Mensur ; l’objectif n’est pas de désarmer son adversaire, encore moins de remporter le duel. Il s’agit simplement d’offrir son visage au fer de l’adversaire, de recevoir les estafilades sans grimacer. Un visage tailladé encore coiffé d’un sourire à l’issue de la Mensur est synonyme de témérité, de courage.
Pour se représenter la scène, il faut imaginer une estrade cernée d’adolescents hurlant à pleins poumons, noyée dans des vapeurs de sueur et d’alcool, ou une pièce peu fréquentée de l'université. Dans ce dernier cas, on décroche les tableaux et on protège les murs et décorations des éventuels jets de sang par une bâche. Au milieu, deux étudiants se tiennent à quelques pas l’un de l’autre, épée en main. Les duellistes sont préparés par l'audience. Le cou est protégé par une minerve en cuir, tandis que les mains s'insèrent dans des gants de chevalier. Le corps et la gorge, ainsi que les yeux et le nez, restent protégés par des caparaçons. Pour protection faciale, les combattants n’ont souvent qu’une paire de lunettes grillagées ou métalliques ressemblant à celles des soudeurs, protégeant uniquement les yeux et le nez : le sang va couler.

À la différence des sports de combat, les participants maintiennent leur position à une distance fixe, généralement à la longueur d’un bras. Derrière eux, une ligne a été tracée à la craie, qu’il leur est impensable de reculer sous peine d’être taxés de lâches. Le corps demeure statique, et les combattants cherchent à frapper le visage et la tête de l’adversaire. Pour en faire des hommes, les duellistes sont poussés à se rapprocher d’une longueur de bras sans jamais s’éloigner. L’esquive, le pas de retrait, voire simplement un sursaut du buste ou de la tête, sont interdits. Ils sont considérés comme une manière déshonorante de montrer sa peur en s’échappant de l’inévitable blessure. Il n’est pas permis d’esquiver les coups en bougeant, mais seulement en les parant avec son épée. En escrime académique allemande, les hommes prennent leurs responsabilités en accusant les coups avec dignité, sans être affectés par la peur ou la douleur. Le but de la Mensur n’est donc pas d’éviter les blessures, mais bien de les supporter stoïquement.
Les participants, appelés « Paukanten », utilisent des épées spécialement adaptées à cette discipline. Ces « Mensurschläger » sont particulièrement aiguisées et peuvent trancher profondément les joues, le menton, les lèvres et le front. Elles existent en deux versions : l’arme la plus commune est la « Korbschläger » qui dispose d’une poignée en forme de panier. Dans certaines universités de l’Allemagne orientale (Berlin, Leipzig, Greifwald, Dresde, Francfort, Freiberg) est utilisée la « Glockenschläger » qui a une poignée en forme de cloche. Certaines universités occidentales utilisent les deux types d’arme, en particulier en raison des déplacements qui eurent lieu après la Seconde Guerre mondiale.
Les protagonistes ainsi vêtus, et sous l’œil d’un public éméché, le duel commence. D’incessants fracas de métal retentissent. Les rapières tranchantes virevoltent à une cadence infernale. En quelques minutes, après plusieurs assauts qui peuvent durer plusieurs dizaines de minutes, les deux bretteurs sont couverts de sang de la tête aux pieds. Le public leur réserve une ovation chaleureuse : l’objectif n’est pas de remporter le duel, mais de faire preuve de ténacité et de résistance face à la lame de son adversaire. Soudain, du sang est projeté sur le sol et l’entourage. Un des rasoirs a touché sa cible, le visage, le seul endroit autorisé et non protégé par l'imposante armure. Instantanément, deux hommes faisant office d’arbitres opposent leurs bras gonflés d’un confortable gambison pour stopper les épées. Deux médecins sont présents lors des rencontres, un pour chaque combattant, afin de les soigner et éventuellement d’interrompre le combat si nécessaire. La balafre, souvent portée sur les lèvres, la joue ou le front, est cruelle, bien que superficielle. L'opposant touché, dont la face et l'armure sont devenues rouge vif, peut continuer. Au cours de ces assauts, les combats se soldent par des visages bien tailladés qui laisseront des cicatrices sur les joues gauches des duellistes - les bretteurs étant généralement droitiers. On examine le blessé ; en principe les plaies sont immédiatement fermées par couture sans anesthésie.
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La Signification Sociale des Schmisse : Marques d'Honneur et de Virilité
Les cicatrices infligées durant une Mensur se nomment « Schmiss » et étaient portées avec honneur en particulier durant la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe. Ces énormes balafres au visage sont facilement identifiables et sont les preuves formelles qu'une personne a connu un passé de duelliste. L’ultime reconnaissance de virilité consiste à porter la Schmiss ou "cicatrice de duelliste". C’est un rite de passage obligatoire pour l’élite allemande. En effet, la Mensur départage les braves des trouillards, les téméraires des douillets. Il faut être capable de recevoir les coups sans grimacer, de se faire taillader le visage en gardant le sourire.
Tant et si bien que les étudiants notent diligemment le nombre de duels auxquels ils ont participé au cours de leurs études. Plus qu’un certificat de bravoure, la participation aux Mensuren comble une aspiration patriotique, puisque les étudiants s’entraînent à travers elle à défendre l’honneur du peuple allemand et une certaine idée de la « germanité ». Plus qu’un passeport de virilité obtenu dans des conditions très chevaleresques, ces faces recousues sont une source de fierté pour les jeunes Allemands.
Le chancelier Otto von Bismarck aurait dit que la valeur d'un homme se mesure au nombre de cicatrices qu'il porte sur le visage. Cette rumeur tenace veut que Karl Marx lui-même ait pratiqué l’escrime durant ses années d’études à l’université de Bonn. Vérité ou exagération, de nombreux notables allemands des XIXe et XXe siècles s’affichent avec une Schmiss sur leur portrait, tels que le constitutionnaliste Georg Diederichs et divers patrons de grandes entreprises comme Henning Schulte-Noelle, tous couturés principalement sur la gauche du visage comme il se doit.

La Mensur et l'Élite Allemande : Un Passeport pour l'Avenir
La Mensur, avec ses effets esthétiques des Schmisse, était traditionnelle chez le Fahnenjunker et l’étudiant. D’origine et d’essence, c’est un usage aristocratique puis bourgeois : on ne sache pas qu’elle ait jamais été pratiquée par les jeunes mineurs de la Ruhr, ouvriers agricoles bavarois ou métallurgistes de Silésie. Elle est donc le bien propre de collectivités dominantes - qu’elle tend à renforcer et resserrer -, élitaires et s’affirmant viriles : une pratique de classe sociale, plus précisément d’une jeunesse de classe dominante qui doit faire ses preuves, et (se) donner des gages de ses qualités pour le service du Vaterland.
C’est également la promesse d’un emploi d’avenir : une fois son honneur défendu devant sa fraternité, on peut espérer briguer un poste d’influence au sein des affaires ou du gouvernement, généralement occupés par d’anciens camarades eux-mêmes joliment défigurés. Avant guerre, le fait de porter une Schmiss permettait d’obtenir les meilleures places dans l’administration. Car futurs cadres de la société germanique, les étudiants et junkers doivent se montrer, par anticipation, dignes de diriger la société qu’ils auront à encadrer, voire exemplaires vis-à-vis - c’est le mot - de leurs subordonnés. En sus de leurs diplômes sur papier et de leurs décorations de métal, leurs scarifications faciales rappelleront constamment à leurs agents civils ou militaires que leur supérieur sait ce qu’il veut et ne craint rien.
La pratique est même encouragée par les élites : l’empereur Guillaume II déclare en 1890 qu’elle « offre la meilleure éducation qu’un jeune homme puisse recevoir pour sa vie future ». Preuve de l’importance du phénomène, les cicatrices moins visibles (dissimulées par le cuir chevelu, par exemple) doivent accorder à leur propriétaire un document écrit attestant de sa participation au duel.

Perception Étrangère et Réactions Officielles
Cette étrange tradition horrifie les visiteurs étrangers, qui s’émeuvent devant ces adolescents aux visages bandés et aux plaies sanguinolentes, ou qui s’affolent de rencontrer autant d’adolescents aux visages couturés. Mark Twain, de passage à Heidelberg en 1880, observe : « Ces blessures au visage sont si prisées que les jeunes sont même connus pour les ouvrir de temps en temps et y mettre du vin rouge pour les faire mal cicatriser. Je suis sûr d’une chose : les cicatrices sont assez nombreuses en Allemagne, chez les jeunes hommes, et elles sont très laides. » Il provoque - c’est l’un de ses buts - la critique, choquée ou moqueuse, de nombreux visiteurs étrangers, ce qui montre qu’il n’a rien de casuel ou d’anecdotique.
Pourtant, la Mensur, comme les duels proprement dits, fut toujours à la fois officiellement péjorée voire de jure proscrite, mais de facto admise et même approuvée. Les gouvernements allemands ont œuvré pour limiter le nombre de morts en imposant des règles sous la forme d'une escrime codifiée, mais il y eut des périodes d’interdiction tout au long de l’histoire sans parvenir à arrêter ces duels à l’épée. Ces duels ne naissaient pas seulement d’une soirée trop arrosée, par pure brutalité ou bravade, mais participaient de la construction du caractère du jeune homme qui était jugé à sa façon de combattre. Quand vinrent à manquer les motifs de duels, les corporations étudiantes commencèrent à obliger leurs étudiants à se défier à la Mensur au moins une fois par année scolaire. Du fait de l’amour de la précision allemande, il était nécessaire de créer une offense, mais qui ne blesse pas non plus excessivement l’amour propre de l’étudiant.
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La Mensur à travers les Guerres Mondiales et le Troisième Reich
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, de nombreux cicatrisés sont les premiers à s’engager dans l’armée impériale, et leurs actes de bravoure - confinant parfois à l’inconscience - sont une nouvelle preuve de leur témérité. Après-guerre, dopée par un sentiment revanchard, la pratique des Mensuren se renforce. Les belligérants des deux guerres mondiales aperçoivent de nombreux cicatrisés dans les rangs de l’armée impériale, puis de la Wehrmacht, entre 1914 et 1945.
Pendant le Troisième Reich, la Mensur et les Corporations étudiantes furent abolies car susceptibles d’échapper au contrôle absolu du « parti ». Conformément à leur virilité proclamée en toute occasion, d’assez nombreux jeunes officiers de la Wehrmacht exhibaient des Schmisse. De là est né le stéréotype de l’officier nazi balafré. Même si elle finit par être interdite par le Troisième Reich, qui dissout les fraternités étudiantes, la pratique du duel continue d’être tolérée dans le secret des universités, au nom d’une tradition séculaire. Preuve en est que de nombreux soldats servant sous l’uniforme nazi afficheront des visages balafrés. C’est le cas, par exemple, d’Otto Skorzeny, célèbre SS-Obersturmbannführer dans la Waffen-SS, qui se distingua sur le front de l’Est. Sa joue gauche était traversée par une énorme « Schmiss ». De nombreux officiers avaient alors le visage marqué de cicatrices, car la Mensur présentait des différences selon qu’elle opposait des étudiants ou des officiers ; dans le cas des militaires, on utilisait des épées réglementaires plutôt que des dagues ou autres armes.
Après la Seconde Guerre mondiale, ces corporations furent reformées, et de nos jours des centaines d’étudiants pratiquent encore la Mensur, faisant perdurer une tradition jugée barbare par certains, glorieuse par d’autres. Bien que la pratique traditionnelle de la Mensur décline à partir de 1945, supplantée par l’escrime sportive, elle est encore pratiquée par 400 associations étudiantes (Studentenverbindung) en Allemagne de nos jours. Les cicatrices ont toutefois perdu de leur superbe, et les étudiants qui s’y adonnent sont désormais moins enclins à se faire taillader les joues.
La Mensur Aujourd'hui : Persistance d'une Tradition Clandestine
Réapparue progressivement après la Seconde Guerre mondiale, la Mensur est de nos jours pratiquée par plus de 400 corporations estudiantines à travers plusieurs pays, dont la Suisse et la Belgique. Aujourd’hui, les « Schmisse » sont un peu moins visibles du fait de l’amélioration des techniques médicales. De plus, le nombre de Mensur obligatoire a été considérablement réduit ces dernières années. Malgré cela, les cicatrices sont encore un symbole visible d’appartenance à une certaine « élite », la plupart étant infligées sur la partie gauche du front.
Le caractère clandestin de ce sport n’est qu’une illusion cultivée par les étudiants. En effet, la pratique est aussi légale que la boxe. Cependant, du fait des a priori et spéculations autour des fraternités, les étudiants préfèrent cacher leur appartenance à une corporation pratiquant l’escrime. À l’instar des confréries secrètes, rares sont les personnes extérieures autorisées à observer une Mensur. Ainsi, aucune vidéo ni photographie contemporaine ne circule de manière visible sur Internet. Les étudiants pratiquant la Mensur effectuent, en moyenne, entre 10 et 30 duels. Fritz Bacmeister, un étudiant allemand, détient le record du nombre de Mensur combattues durant le XIXe siècle avec 100 rencontres à Göttingen, Iéna et Würzburg entre 1860 et 1866. Au XXe siècle, le record est détenu par Alexander Liesch avec 60 rencontres.

Les Schmisse : Une Perspective Anthropologique sur la Scarification
Le phénomène des Schmisse a particulièrement intéressé les anthropologues, puisque les cicatrices font partie de la panoplie de « parures » déployées par les civilisations humaines depuis la nuit des temps. L’analogie anthropologique entre blessures et parures n’est plus à démontrer ni même à référencer. Cependant, il faut distinguer les blessures fraîches, sanguinolentes et enflées, des cicatrices bien fermées, plus ou moins planes et colorées. Il convient également de différencier les blessures accidentelles, parfois horribles - comme les « gueules cassées », les brûlures faciales - et/ou invalidantes (mutilations), de celles volontaires car socialisantes - circoncision, subincision, excision - et souvent à but esthétique : scarifications, tatouages, etc.
En Europe germanique moderne et contemporaine, la Mensur procurait de définitives scarifications faciales, les Schmisse (masc. plur. : les balafres), espérés par leurs futurs porteurs. Ce phénomène a intéressé principalement les historiens et les psychologues, mais il se révèle si convenu et codifié que, semblable à la scarification africaine et océanienne, il justifie l’attention de l’anthropologue. Et ce, d’autant que cette Mensur et les Schmisse qu’elle engendre nous paraissent analysables comme un « petit » fait social total (f.s.t.). Un « fait » apparemment mineur, local, désuet dans les sociétés germaniques, mais qui revêt une signification profonde. On peut dire des Allemands qu’ils n’ont pas non plus peur de souffrir, et qu’en un certain sens, ils aiment la douleur.

La Mensur comme "Fait Social Total" : Une Analyse Approfondie
L’adjectif « petit » s’avère paradoxal, quasi contradictoire avec « total » lorsqu’on parle de fait social total. À la Mensur manque la dimension quantitative (mobilisation de nombreuses institutions, extrême généralité sociétale) du f.s.t. proprement dit. Mais des Schmisse de Mensur ont bien l’aspect ancien et traditionnel, s’imposant aux sociétaires et mobilisant diverses institutions. Donnés de surcroît - et en contexte sadomasochiste, quelque peu agonistique - par l’adversaire qui reçoit d’autres balafres en retour, ces Schmisse confèrent à la Mensur certains caractères du potlatch.
Marcel Mauss, en proposant un concept fort large en termes assez flous, a suscité des réserves quant à la qualification de « fait social total ». Le terme « fait social » renvoie bien sûr à la précise définition d’Émile Durkheim, puis Mauss balance quelque peu entre « total », qui a sa préférence, et « général ». D’où l’on conclut que le premier adjectif est peut-être excessif (même le potlatch n’engage pas nécessairement chaque sociétaire ; et en chacun des groupes qui s’affrontent, les individus se sentent plus ou moins concernés selon l’ancienneté ou la virulence de la rivalité, selon leur position dans le groupe ou la parentèle, etc.), et le second adjectif, sans doute un peu vague (les « tribus se visitant » peuvent impliquer la quasi-totalité des sociétaires ou une partie précise, voire seulement d’une délégation représentative).
D’évidence, les scarifications faciales étudiées relèvent de ce second cas, puisque sans concerner la totalité de la société - loin s’en faut -, elles mobilisent les institutions militaire et universitaire, les institutions religieuse et judiciaire autorisant ou interdisant la Mensur, engendrent les schlagende Verbindungen, etc. - et bien entendu, l’échange inter-individuel, selon des règles très strictes, de coups d’épées scarifiants. En outre, on a vu que si l’immense majorité de la population ne porte évidemment pas de Schmisse, la plupart des Germaniques en connaissent la signification, qu’ils désapprouvent ou admirent. C’est pourquoi, démarquant Mauss qui nous y invite, nous qualifions de généralisante - et non « total » ou même « totalisant » - cette pratique sociale peu pratiquée mais très connue de cette population. Puisque divers « échanges et contrats » du f.s.t. se limitent à « des individus », l’essentiel de la société peut n’être mobilisé qu’en tant que témoin - et non agent - de ce f.s.t. ; témoin certes majeur mais non-impliqué en ces coups d’épée, et dont l’admiration comme la réprobation attestent par elles-mêmes du poids sociologique de la Mensur. Tant qu’une partie même faible des dominants de l’aire considérée porte des Schmisse, l’ensemble socioculturel germanique peut se sentir idéologiquement « totalisé », soutenu et confirmé en son être par ce modeste pattern d’une possible personnalité de base.
Le substantif « pratique » nous semble plus précis que le « fait » de Durkheim, terme dont le sens étendu se justifiait en 1894 lorsque, démiurge créant sa discipline au moyen du vocabulaire philosophique, il invitait ses étudiants à regarder les faits sociaux « comme des choses ». « Mettant en branle » non pas « la totalité de la société » ni même « un très grand nombre (…de ses…) institutions », en revanche la pratique sociale généralisante imprègne plus ou moins, et de diverses façons (approbation/indifférence/désapprobation), l’essentiel de la société - lequel n’est qu’indirectement concerné. Cette pratique peut donc apparaître comme un sous-type spécialisé du type très large des f.s.t. - ou comme un effort pour mieux cerner la notion même de f.s.t. Sans doute les abus en question s’expliquent également par l’apparition du f.s.t. Car on ne prête qu’aux riches : de même que l’on ne saurait fourrer n’importe quoi dans le sac du f.s.t. au prétexte de son ampleur, il nous semble délicat d’utiliser le concept maussien du don, si riche et heuristique en anthropologie, comme « paradigme hybride » au service du global turn. Autrement intéressantes nous paraissent les propositions d’Etienne Autant faisant suite à l’article de Fistetti, suggérant l’utilité de la notion de partage (ou, chrétiennement moins marquée, celle d’échange ?), plus compréhensive que les concepts de don, contre-don, etc. ; et dans le même sillage, la distinction proposée par Alain Caillé « (…) entre don-partage et don agonistique, dont je suppose qu’elle recoupe largement la distinction entre systèmes des dons institués et don instituant ».

La Participation des Étudiants Juifs : Un Acte d'Assimilation Virile
Comme on sait privés de nombreux droits et castés en toute l’Europe depuis le Moyen-Âge, les Juifs d’Allemagne travaillèrent dès le début du XIXe siècle à l’amélioration de leur intégration, évolution plutôt bien reçue de leurs cosociétaires. Dès avant 1850, ils acquirent divers droits communs à toute la population, même en Prusse. En 1867, l’Autriche habsbourgeoise, puis en 1869 la Confédération d’Allemagne du Nord (sous égide prussienne), conférèrent un statut juridique identique à tous leurs sujets, disposition que confirma l’Empire allemand fondé par Bismarck en 1871 : à la fin du siècle et au début du suivant, ces États s’avérèrent ceux d’Europe où les Juifs étaient le mieux assimilés. Pour autant les préjugés ne faiblissaient pas plus qu’aujourd’hui.
Aussi les étudiants juifs des universités allemandes tinrent à cœur, à la fin du XIXe siècle, de combattre ces préjugés par l’exemple, en créant leurs propres associations de Mensur afin de faire montre et preuve des mêmes qualités - virile détermination, courage physique et maîtrise de soi, sanctionnés par les Schmisse - que les plus indiscutables et affirmés dominants luthériens ou catholiques. Ainsi les scarifications faciales de Mensur étaient regardées par ces jeunes Israélites chroniquement ostracisés comme signe indéniable de leur souci de complète fusion en l’élite germanique. Ce qui achève de qualifier ces Schmisse comme un « petit » fait social total, même au sein de cette dynamique d’intégration particulière. Cette démarche souligne la puissance symbolique des Schmisse comme marqueur d'appartenance et de valeur au sein de la société germanique de l'époque, même pour les communautés cherchant à affirmer leur place.
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