
Le paysage de l'agrochimie mondiale a été profondément transformé par une acquisition majeure : celle de l'américain Monsanto par l'allemand Bayer. Cette transaction, qui a été un véritable séisme dans le secteur, a donné naissance à un nouveau géant mondial avec des ambitions planétaires. Pour mettre la main sur Monsanto, Bayer a déboursé la somme colossale de 54 milliards d'euros, atteignant même 59 milliards d'euros selon d'autres sources, et finalement 62 milliards de dollars (55 milliards d’euros) avec les offres successives. Ce rachat, le plus important par une firme allemande à l'étranger, a été le fruit d'un long processus, Bayer ayant dû relever trois fois son offre avant que Monsanto ne cède en 2016 pour un montant de 128 dollars par action.
Cette union n'est pas un cas isolé, mais s'inscrit dans un contexte de consolidation intense du secteur. En effet, depuis quelques mois, les grands semenciers et agrochimistes mondiaux opèrent des rapprochements, à l'instar de la fusion des sociétés Dow et Dupont d'une part, et de l'acquisition de Syngenta par l'entreprise étatique chinoise ChemChina d'autre part. Le processus de fusion a nécessité l'agrément des différentes autorités de la concurrence avant d'être validé, ce qui a contraint Bayer à céder à BASF une partie de ses activités agrochimiques pour satisfaire ces exigences.
Le poids d'un nouveau géant : chiffres et enjeux
Le nouvel ensemble formé par Bayer et Monsanto est un colosse. Il regroupe 115 000 salariés dans le monde et génère 45 milliards d'euros de revenus annuels. L'ambition de Bayer, déjà numéro un de la santé en Europe, est de devenir également le numéro un de l'agriculture à l'échelle mondiale.

Cette fusion va permettre à Bayer-Monsanto de contrôler environ un tiers des semences et un quart des pesticides au niveau mondial, dominant ainsi le marché devant les deux autres géants issus des fusions concurrentes. Une situation qui soulève des inquiétudes quant à la concentration du pouvoir sur la chaîne alimentaire mondiale. Trois entreprises privées pourraient potentiellement contrôler la nourriture de l'humanité (céréales, protéagineux et donc aussi l'élevage) et en faire des OGM arrosés de pesticides. On a rarement vu de projet aussi inquiétant, même si ces entreprises étaient bienveillantes, ce qui, on l'a vu, n'est pas le cas.
L'objectif affiché par Bayer est de répondre aux défis alimentaires et sanitaires futurs. Le groupe estime qu'à l'horizon 2050, il y aura dix milliards de bouches à nourrir, avec des terres agricoles fortement touchées par le réchauffement climatique. De plus, une population croissante dans les pays en voie de développement et vieillissante dans les pays développés appelle des réponses en termes de santé publique : hématologie, problématiques cardiovasculaires, scléroses en plaques, développement de la thérapie cellulaire, etc.
L'ombre de Monsanto et du glyphosate
La première décision symbolique de Bayer a été d'enterrer immédiatement le nom sulfureux de Monsanto, synonyme pour ses détracteurs des dérives de l'agrochimie. Pourtant, cette décision n'est que de pure forme puisque les produits de Monsanto resteront commercialisés à l'identique, notamment le Roundup, fabriqué à base du fameux herbicide glyphosate. Cette stratégie vise à absorber les produits Monsanto pour les vendre sous le nom de Bayer et éviter ainsi la mauvaise image. Cependant, cette image est paradoxalement bonne chez les agriculteurs conventionnels (c'est-à-dire chimiques), et enlever le nom Monsanto pour les professionnels entraînerait des risques de perte de clientèle. On peut donc penser que Bayer mettra ses lignes grand public sous son nom, moins sali, et ses lignes professionnels sous le nom de Monsanto, "must-have" des fans de pesticides.

La polémique autour du glyphosate est donc loin d'être éteinte. Les opposants, écologistes ou non, estiment que Bayer va continuer à dicter sa loi sur les prix, les normes de qualité et le lobbying politique. Le vrai défi pour le nouvel ensemble sera de reprendre en main ce dossier et de regagner la confiance de l'opinion. Le gouvernement français s'est d'ailleurs engagé à cesser d'utiliser cette substance d'ici 2021, sans pour autant inscrire l'interdiction dans la loi.
Le glyphosate, un produit générique développé il y a 40 ans, n'a pas encore trouvé d'alternative viable malgré plus de cent millions d'euros investis dans la recherche. L'objectif est de mettre au point des alternatives qui permettront aux agriculteurs de se passer de ce produit, en faisant en sorte que les plantes se protègent elles-mêmes. Les réponses ne relèveront pas uniquement de la chimie.
Roundup : la mauvaise graine de Monsanto ?
Les OGM : une stratégie de développement et de controverse
Concernant les OGM, Bayer souhaite surveiller l'évolution du génome pour faire mieux que les organismes génétiquement modifiés purs et durs américains. Le groupe vise à contrôler un maximum de brevets, en particulier sur les OGM, et à vendre aux agriculteurs un "paquet complet" incluant les semences et les engrais et pesticides chimiques qui vont avec. Voire le conseil, les équipements ou les "services climatiques". Monsanto a ainsi déboursé près d'un milliard de dollars en 2013 pour s'offrir The Climate Corporation, spécialisée dans l'analyse ultralocalisée du risque agricole et la vente de polices d'assurance associées.
Ce "paquet complet" pourrait rendre l'agriculteur totalement dépendant d'une seule entreprise. Ces multinationales, de plus en plus grosses, auront encore plus de poids sur les gouvernements pour faire passer des réglementations qui obligeront les agriculteurs à utiliser leurs produits. La guerre qu'elles font déjà aux semences paysannes, désormais encore plus menacées d'appropriation par les brevets sur les "new breeding techniques" (ces nouveaux OGM que les firmes rêvent de pouvoir vendre sans étiquetage), en est un exemple.
Le mythe persistant selon lequel les semences en Europe sont produites principalement par des petites et moyennes entreprises a été démenti par des métadonnées récentes. Le phénomène de concentration est constant depuis 25 ans à l'échelle mondiale et a culminé avec les fusions récentes. Cette concentration ne se fait pas uniquement de manière verticale (de grosses entreprises semencières rachetant de plus petites), mais aussi horizontalement.
Bayer et Monsanto sont également des poids lourds de l'industrie phytopharmaceutique et commercialisent les molécules herbicides les plus populaires en Europe (le glyphosate et le glufosinate d'ammonium). En clair, les mêmes entreprises (pour la plupart issues des grandes industries chimiques d'après-guerre) fournissent aux agriculteurs des pays dits "développés" une partie non négligeable des intrants nécessaires à leur production : semences, fertilisants et pesticides. À noter que Bayer commercialise également des produits vétérinaires via sa filiale pharmaceutique.

La diversité des semences vendues et utilisées par les agriculteurs dans l'UE a chuté drastiquement en parallèle du développement du secteur semencier. Aujourd'hui, ce dernier ne travaille plus que sur 137 espèces différentes (parmi les 7000 plantes domestiquées), mais ce chiffre ne représente pas la réalité de la perte de diversité. Cet appauvrissement phénoménal de la diversité cultivée et de notre diversité alimentaire pose la question de notre sécurité alimentaire, à la fois quantitative et qualitative. Se concentrer sur si peu de cultures, c'est en effet risquer des conséquences dramatiques si une maladie ou un ravageur se développait, comme le cas du phylloxera qui ravagea les vignes européennes au XIXe siècle.
Brevets et lobbying : les leviers de l'influence
L'un des enjeux majeurs de cette fusion, outre la taille des entreprises, réside dans les brevets. Ils sont devenus le nerf de la guerre économique. Un brevet permet d'être le seul à pouvoir vendre une invention pour une période donnée. Il sert à l'origine à payer la recherche effectuée, mais est le plus souvent une manière de garder un marché captif. Quand une entreprise en rachète une autre, elle récupère tous ses brevets en cours, ce qui a permis à Bayer de se retrouver en possession de très nombreux brevets en cours (pesticides, dont les néonicotinoïdes, et OGM) sans même avoir financé la recherche. Six leaders du marché partagent 37% des brevets sur les plantes accordés par l'UE.

Cette façon de privatiser la nature n'est pas seulement problématique d'un point de vue moral, mais également dangereuse à un niveau plus fondamental. Cette "taxe sur l'innovation" est extrêmement dangereuse pour notre capacité à développer des semences adaptées aux conditions climatiques changeantes ou aux demandes sociétales, concernant l'environnement notamment.
Enfin, réunir les deux entreprises permet des économies d'échelle dans le secteur le plus coûteux pour ces entreprises, tout en gagnant en efficacité : le lobbying. Fabricants de pesticides et d'OGM sont les champions du lobbying au niveau des instances internationales, américaines, européennes, nationales. Or, embaucher des lobbyistes et financer des études coûte cher. Les efforts de lobbying faits par les deux entreprises séparées pourront être réunis, permettant plus d'efficacité pour une même dépense.
Ce lobbying doit permettre d'éviter toute interdiction de leurs produits, de jeter l'opprobre sur toutes les études contradictoires, de s'opposer à ceux qui les mettent en doute, de garantir que la législation n'évolue pas en leur défaveur, ou de faire passer des principes de droit favorables (comme celui d'équivalence en substance, inventé par Monsanto, qui veut qu'un maïs produisant des pesticides soit un maïs, un aliment et non un pesticide, et qu'il a fait accepter par le droit international). Tout ce travail de fond, opiniâtre et agressif, totalement contraire aux intérêts de l'humanité et de la démocratie, n'a qu'un but : promouvoir leur modèle agricole, source de leurs revenus. Dans les rangs agricoles, l'annonce de la fusion a été immédiatement comprise comme cela : le renforcement de l'entreprise leur permettra d'éviter les interdictions de pesticides à venir.
Un exemple de ce lobbying est celui sur le riz doré, qui menace actuellement l'Asie. Ce nouvel OGM d'un riz "augmenté en vitamines" pour pallier les carences des populations asiatiques n'a qu'un but économique : faire accepter les OGM massivement et conquérir de nouveaux marchés jusqu'alors fermés. Ce cheval de Troie doré en forme de grain de riz est une absurdité, car il suffit de rajouter des légumes dans le riz classique ou d'utiliser des variétés traditionnelles comme le riz rouge non épluché pour compenser ces carences vitaminiques. Si les populations asiatiques ne le font pas, c'est par manque d'argent. Les semenciers proposent de leur vendre un riz vitaminé plus cher alors qu'ils ne pourront se l'offrir sans s'endetter. On veut remplacer les solutions locales autonomes par des solutions marchandes. Pour faire passer leur "hérésie", les firmes semencières ont réussi à faire signer une lettre à 113 prix Nobel pour soutenir ce riz doré contre les campagnes anti-OGM. Cela témoigne d'un lobbying intense, d'autant que beaucoup de ces Nobels travaillent et sont financés dans le domaine de la médecine, biologie et chimie, des domaines si chers aux entreprises chimiques, biologiques et pharmaceutiques que sont les semenciers et leurs alliés.
Les craintes et les répercussions de cette union
Cette union semble bien se faire au détriment de tous, puisqu'elle met entre les mains de trois entreprises notre sécurité alimentaire globale, notre santé et notre environnement. En rachetant Monsanto, Bayer inquiète sur sa potentielle capacité à contrôler toute la chaîne agricole : des semences à l'assiette du consommateur.
Le mariage a suscité une alliance inédite d'organisations agricoles (tant européennes que nord-américaines) inquiètes de voir empirer un rapport de force déjà largement déséquilibré entre paysans et entreprises agro-chimiques, et d'ONG environnementales qui y voient la création d'un "super-lobbyiste" en faveur de l'agriculture industrielle. À moyen terme, limiter la concentration du secteur agro-chimique ne suffira néanmoins pas à enrayer l'érosion de notre capacité à produire notre nourriture, à la fois en quantité et en qualité suffisante. C'est le système agro-alimentaire qu'il faut revoir : il doit devenir plus adaptable, plus résilient, plus innovant, moins consommateur en intrants et moins impactant pour l'environnement. Il doit aussi permettre aux agriculteurs de vivre de leur métier.
L'histoire controversée de Bayer, fondé en Allemagne en 1863, inclut l'invention de l'aspirine mais aussi la vente d'héroïne au début du XXe siècle, et sa participation au conglomérat chimique IG Farben pendant la Seconde Guerre mondiale, tristement célèbre pour avoir fourni le Zyklon B aux nazis. De son côté, Monsanto, créé en 1901, a d'abord produit de la saccharine avant de se lancer dans l'agrochimie à partir des années 1940, avec des produits comme l'Agent Orange, utilisé comme arme de destruction massive par l'armée américaine au Vietnam, et le Roundup. Monsanto a également mis au point dans les années 1980 la première cellule de plante génétiquement modifiée avant de se spécialiser dans les OGM. Le groupe emploie 20 000 employés à travers le monde et réalise environ 15 milliards de dollars de recettes annuelles.
Ce mariage, parfois surnommé "les noces du diable", est perçu par certains comme une menace pour la diversité agricole et une standardisation poussée du secteur. Les conséquences de cette fusion pour les agriculteurs, les consommateurs et l'environnement sont donc au centre des préoccupations.