Systèmes semenciers et biodiversité : de l’Afrique de l’Ouest aux terroirs montpelliérains

La gestion des semences constitue le socle fondamental de toute activité agricole, qu’elle soit pratiquée dans les vastes étendues sahéliennes ou au cœur des terroirs méditerranéens. Si les contextes géographiques et climatiques diffèrent radicalement, les enjeux liés à la diversité biologique, à l’autonomie des paysans et à la résilience face aux aléas climatiques convergent vers une nécessité commune : repenser nos systèmes semenciers pour les rendre plus justes, durables et adaptés aux réalités du terrain.

Schéma illustrant les flux de semences entre les réseaux formels et informels dans un système agricole

La complexité des systèmes semenciers en Afrique de l’Ouest

Les paysans d’Afrique de l’Ouest jonglent avec une grande diversité de semences. Face aux nombreuses manières d’utiliser cette biodiversité, les politiques publiques peinent à accompagner les organisations paysannes dans l’accès et la gestion des semences. Dans l’optique de construire des cadres politiques plus efficaces et justes, le projet CoEx s’est fixé pour but de décrire toute la complexité des systèmes semenciers en Afrique de l’Ouest. Comment les paysans s’approvisionnent-ils en semences, comment les utilisent-ils et pour répondre à quels besoins ? Coordonné par le Cirad et financé par la Fondation Agropolis le projet étendard CoEx, s’est fixé un objectif ambitieux : étudier les différentes pratiques de gestion des semences en Afrique de l’Ouest.

Les résultats, présentés le 11 mai dernier lors du webinaire de clôture du projet, pavent le chemin vers des politiques agricoles plus justes et favorables à une plus grande diversité biologique, mais également de contextes et d’acteurs. Aléas climatiques, volatilité des prix des matières agricoles, maladies… Pour Sélim Louafi, chercheur en sciences politiques au Cirad et co-coordinateur de Coex, « les sociétés rurales doivent leur résilience en partie à la biodiversité présente au champ. Améliorer les possibilités d’accès aux semences, c’est donc augmenter les solutions disponibles face à différents risques. »

Pendant plus de quatre ans, les partenaires français, canadiens et ouest-africains de CoEx ont étudié la diversité des plantes cultivées au Sénégal, au Mali, au Burkina Faso et au Niger. 32 espèces, dont le sorgho, le mil, le maïs, l’arachide, le niébé, le gombo et l’oignon, ont été passées à la loupe. Plus de 500 paysans ont été interviewés et des groupes de discussion ont été ouverts dans près de 150 villages.

Les semences : à la croisée du biologique et du culturel

Le premier axe du projet CoEx a mis au jour les différentes stratégies de choix des semences à l’échelle locale. Loin d’être considérées comme de simples ressources biologiques par les paysans, les semences s’avèrent être le résultat d’une multitude d’expériences de vie, individuelles et collectives. Héritage, rituel, adaptation au climat, réponse à une demande du marché… Les besoins et attentes des paysans façonnent ainsi ce que les chercheurs appellent la « diversité cultivée ».

« La diversité cultivée représente non seulement les espèces et variétés choisies par les paysans, mais aussi les dynamiques sociales qui motivent ces choix, explique Hélène Joly, généticienne au Cirad. L’utilisation de telle ou telle semence représente ainsi un enjeu politique et social, et pas seulement biologique. » Christian Leclerc, éco-anthropologue au Cirad, précise : « En moyenne, le nombre d’espèces cultivées par village était de 17. Mais ce chiffre pouvait fluctuer selon l’ancienneté du village, le nombre de langues parlées, ou encore le nombre de paysans membres d’une organisation paysanne. On a identifié plus d’une dizaine de facteurs socio-culturels influençant le nombre d’espèces par village. »

2012 - Vidéo CONFERENCE : La biodiversité et semence paysanne

Traduire la complexité des stratégies locales en des termes politiques

« Les législations nationales portent sur les transactions de semences du seul secteur industriel et commercial, le secteur dit “formel”. Pourtant, d’autres formes d’organisation sont à l’œuvre dans le réseau semencier utilisé par les agriculteurs, souligne Sélim Louafi. Les termes “alternatif” ou encore “informel”, utilisés pour caractériser ces réseaux, masquent une pluralité de pratiques d’approvisionnement en semences et de gestion de la diversité cultivée. Ce sont ces pratiques que nous avons cherché à mettre en lumière à une échelle régionale. Dans le viseur : améliorer les politiques publiques pour qu’elles correspondent à la réalité de terrain. »

Les chercheurs ont ainsi dégagé les tendances régionales des principaux modes d’approvisionnement de semences : l’autoproduction (41 %), les marchés (40 %), puis les dons-échanges (14 %) et les ONG (5 %). Construire une législation plus inclusive est donc crucial. Les lois et réglementations côtoient souvent des règles dites « informelles », régies notamment par la coutume. En Afrique de l’Ouest, la diversité des pratiques de gestion des semences se traduit ainsi par toute une diversité de « normes », formalisées légalement ou non.

La recherche au service de la collaboration agricole

Un volet du projet s’est focalisé sur ces aspects juridiques et économiques. Qui participent à l’élaboration des règles, comment les font-ils évoluer et dans quel but ? L’objectif, à terme, est de faire coïncider cette multitude de règles et de pratiques, en s’assurant d’inclure un maximum de parties prenantes lors des prises de décision. Pour finir, le projet s’est intéressé aux pratiques des organismes de recherche. Ces derniers assument en effet un rôle dans la production de connaissances, mais aussi dans l’accès aux semences, notamment via les banques de gènes.

Pour cela, CoEx a associé sept organisations paysannes d’Afrique de l’Ouest et de France à onze laboratoires de recherche français et ouest-africains. « Nous nous devions d’exprimer par nos propres méthodes de recherche l’ambition d’imaginer des politiques publiques qui prennent en compte toute la diversité des besoins et du vécu des paysans », note Mathieu Thomas, généticien au Cirad et co-coordinateur de CoEx. « La recherche n’est pas neutre en tant que partie prenante dans ce débat sur la diversité des systèmes semenciers, ajoute Sélim Louafi. CoEx a interrogé ce rôle, afin de remédier aux inégalités habituellement à l’œuvre, à la fois dans les collaborations de recherche entre paysans et scientifiques, mais aussi dans les systèmes de gouvernance des banques de gènes. »

Le manque de collaboration entre instituts de recherche et organisations paysannes est parfois source de méfiances. L’expérience de CoEx a pourtant démontré toute la richesse des échanges pour les deux parties. Les membres du projet espèrent par exemple que ces enseignements feront évoluer les pratiques de gestion des banques de gènes, pour des collaborations plus ouvertes avec les organisations paysannes. Relations non équitables, blocages administratifs dans le partage des ressources, tensions… Les instituts de recherche sont souvent mal équipés pour travailler avec les organisations paysannes. CoEx a ainsi voulu se faire un laboratoire vivant de nouvelles pratiques, plus justes et collaboratives. Cette démarche a donné naissance à un manuel de recommandations pour améliorer leurs relations.

Infographie comparant les taux de vitamines et antioxydants entre variétés paysannes adaptées et variétés hybrides

L’expertise agronomique autour de Montpellier

La région de Montpellier se distingue par une concentration unique d’institutions dédiées à l’agronomie. L’activité du GEVES (Groupe d’Étude et de contrôle des Variétés Et des Semences) de Montpellier est principalement orientée vers l’expérimentation au champ des variétés nouvelles. L’unité de Montpellier est située sur le domaine de la Valette, intégrée au pôle Agropolis qui regroupe de nombreux établissements d’enseignement supérieur et de recherche agronomiques (SupAgro, INRAE, CIRAD, IRD, IRSTEA). Cette station est chargée des études variétales des espèces de grandes cultures en liaison avec deux autres stations du GEVES : celles de l’Anjouère et du Magneraud.

Le domaine de la Valette s’étend sur 40 hectares dont une dizaine sert à l’expérimentation. Les terres sont très fertiles, composées de limons profonds de pH 8 (sol limoneux argilo calcaire), sous un climat méditerranéen marqué par une sécheresse estivale sévère. Ces infrastructures permettent d’étudier la résilience des plantes face aux stress biotiques et abiotiques, un enjeu qui résonne avec les travaux menés sur les variétés adaptées aux conditions extrêmes en Afrique de l’Ouest.

L’agriculture vivante : une approche locale de la semence

Parallèlement aux programmes de recherche institutionnels, des initiatives privées illustrent la vitalité du secteur semencier bio près de Montpellier. Rachel et Pascal Poot, passionnés d’agriculture vivante et bio, invitent à découvrir leur univers où tradition et innovation s’entrelacent. Leur approche repose sur une conviction profonde : la résistance à la sécheresse doit se faire de façon naturelle. Leurs variétés produisent de 10 à 20 fois plus de vitamines, d'antioxydants et de polyphénols, que les variétés classiques ou hybrides.

Ils croient fermement que la santé de la planète et celle des individus commence par celle des sols et des aliments. La qualité nutritionnelle dépend essentiellement des semences cultivées et de leur capacité d'adaptation. C’est pourquoi, depuis 35 ans, ils reproduisent leurs variétés dans des conditions climatiques extrêmes, telles la sécheresse et la chaleur intense sans irrigation, ainsi que lors de pluies intenses et continues en automne. En alliant savoir-faire traditionnel, techniques modernes et observation de la nature, ils développent des pratiques agroécologiques capables de nourrir à la fois les hommes et la terre.

Leurs semences sont sélectionnées pour leur robustesse, leur goût exceptionnel et leur capacité à s’adapter aux changements climatiques et à produire sans intrants. Cette éthique de production se traduit par un travail entièrement manuel, incluant les opérations de travail du sol, de désherbage et d’arrachage. La pépinière, installée entre des haies double-rangs, constitue un micro-habitat répertorié parmi les infrastructures agroécologiques du domaine, favorisant la biodiversité locale.

Photo d'une haie sèche protégeant une pépinière contre les vents dominants

La transition alimentaire et le rôle de l’Agence BIO

À l’échelle nationale, la promotion de l’agriculture biologique est portée par l’Agence BIO. Le secteur alimentaire français fait face à des défis majeurs, mais il offre également des opportunités formidables. Pour accompagner la reprise de la consommation bio, l’État renforce ses actions vers les territoires, notamment à travers des campagnes comme « C’est bio la France ! » ou le « Printemps Bio ». Le bio reste le repère de la transition alimentaire, malgré la dispersion des consommateurs vers de nouvelles tendances.

Le métaprogramme Metabio, lancé pour une durée de 5 à 8 ans, témoigne de la volonté de structurer la recherche pour répondre aux enjeux de durabilité. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2020, la France totalisait 2,55 millions d’hectares en surface agricole utile cultivées en mode biologique. La performance n’a d’importance que si elle est collective, comme en témoignent les nombreuses initiatives locales, des réseaux d’achat en commun aux jardins de cocagne qui font pousser des emplois en insertion.

La question du prix du bio, souvent perçue comme un obstacle, est débattue lors des Assises de l’Agriculture Biologique. Il est essentiel de déconstruire les idées reçues, notamment celle selon laquelle le bio serait incapable de nourrir la planète ou qu’il ne serait accessible qu’aux plus aisés. La réalité est que le bio est un moteur de la tendance sociétale du « consommer moins mais mieux ». L’implication des acteurs, du chercheur travaillant sur la diversité cultivée au maraîcher bio préservant ses semences, est la clé pour une agriculture qui respecte le vivant tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Vers une gouvernance inclusive des ressources génétiques

La gouvernance des ressources génétiques ne peut plus se limiter aux seuls cercles académiques ou industriels. Le succès des projets comme CoEx souligne l'importance d'inclure les organisations paysannes dans les processus de décision. Cette nécessité s'étend également au niveau européen, où la célébration de la Journée Européenne du BIO, le 23 septembre, rappelle l'engagement politique en faveur de pratiques agricoles durables.

La collaboration entre les instituts de recherche et les agriculteurs est impérative pour remédier aux blocages administratifs et aux inégalités dans le partage des ressources. En créant des espaces de dialogue et en formalisant des manuels de bonnes pratiques, la recherche peut devenir un véritable levier de transformation sociale. Les banques de gènes doivent, dans cette optique, évoluer vers des modèles plus ouverts et collaboratifs.

L’avenir des systèmes semenciers réside dans la capacité à valoriser la diversité biologique tant sur le plan génétique que sur le plan socio-culturel. Que ce soit à travers les semences paysannes adaptées aux sécheresses sahéliennes ou les variétés anciennes cultivées dans les serres méditerranéennes, l’objectif reste le même : renforcer la résilience des écosystèmes agricoles face à un climat incertain. La cohérence entre les pratiques de terrain, les travaux de recherche et les politiques publiques est le seul chemin viable pour une transition agricole réussie.

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