
La mandragore, connue scientifiquement sous le nom de Mandragora officinarum, est une plante herbacée de la famille des Solanacées qui, depuis des siècles, captive l'imagination et suscite une multitude de légendes, parfois les plus sombres. Son nom, issu du grec « Mandragoras », se traduit par « plante stupéfiante ou soporifique », une désignation qui met en lumière ses propriétés médicinales et psychoactives. Également surnommée « Herbe de Circé », en référence à la magicienne de l'Odyssée, ou « Petit bonhomme de potence », la mandragore est une énigme végétale dont l'existence même a parfois été mise en doute, tant les récits à son propos sont fantastiques. Pourtant, cette plante est bien réelle et prospère dans les régions du bassin méditerranéen, en Europe du Sud-Est et en Asie, jusqu'aux contreforts de l'Himalaya.
L'intrigue autour de la mandragore est principalement alimentée par sa racine. Volumineuse et souvent bifide, elle évoque, avec un peu d'imagination, la silhouette d'un corps humain, avec deux jambes distinctes. Cette caractéristique anthropomorphe est au cœur de la « légende magique » qui l'entoure. Au-delà de sa forme, la plante est réputée ne pousser que la nuit et libérer des toxines telles que l'hyoscyamine, l'atropine et la scopolamine, connues pour leurs effets hallucinogènes et narcotiques. Ces substances ont contribué à son statut de plante puissante et dangereuse, à la fois vénérée et redoutée.
Une Plante Magique aux Traits Humains : L'Homoncule Végétal
Vaguement anthropomorphe, la mandragore est supposée abriter un génie ou un petit être humain, un homoncule magique. D'anciennes gravures et manuscrits, comme le Dioscurides neapolitanus du début du VIIe siècle, représentent la mandragore sous forme humaine, distinguant même des spécimens mâles et femelles. Si bien qu'elle fut un temps retrouvée autant dans les herbiers que dans les bestiaires. On dit que cette racine ressemble à un vieil homme ou à une vieille femme de petite taille, des statuettes étant parfois fabriquées à partir de ses racines et installées dans des boîtes ornées de tissus précieux.
Bien qu'elle soit dans sa forme, mâle et femelle, dans les opérations dites « magiques », la mandragore symbolise toujours l'élément mâle. On lui prête d'importantes vertus aphrodisiaques et divinatoires, la rendant particulièrement prisée par les sorcières qui, dit-on, l'utilisaient pour « voler », une référence probable aux onguents hallucinogènes qu'elles concoctaient. Pour qu'il soit efficace, cet être diabolique doit, selon la légende, être choyé et nourri de sang ou de mets recherchés. On lui donnait à boire et à manger, et du millet était parfois semé pour lui conférer une sorte de pilosité, renforçant son apparence humaine.
Cette association étroite avec l'humain et le surnaturel a fait de la mandragore non seulement la plus puissante, mais aussi la plus dangereuse de toutes les herbes magiques dans le folklore. Les détenteurs ou vendeurs de mandragores pouvaient être condamnés au bûcher à la Renaissance, époque de la chasse aux sorcières, soulignant le danger lié à la possession de cette plante.
Une Ancienne Pharmacopée : Les Vertus Médicinales de la Mandragore

Bien avant de nourrir les fantasmes magiques et sorciers des sociétés chrétiennes d'Occident, la mandragore était connue depuis la plus haute antiquité comme plante médicinale. Dans la pharmacopée perse, grecque et romaine, elle était réputée anesthésique et hypnotique. Ses feuilles et ses fleurs contiennent un narcotique pouvant être employé comme somnifère, utile pour calmer les hémorroïdes et les maux de dent, notamment. Des études actuelles confirment que ses principes actifs, notamment l'atropine et l'hyoscyamine, sont encore utilisés dans certains médicaments pour traiter les spasmes, les coliques ou en pré-anesthésie.
Les Égyptiens la connaissaient également, prêtant aux fruits de la mandragore, de couleur blanche et rougeâtre, et de la grosseur d’une noix, des vertus aphrodisiaques. Les Hébreux, par qui elle est nommée Dudaïm ou Fleur d’Amour, la mentionnent dans le Pentateuque, ce qui contribue à son succès dans le monde chrétien. Ainsi, la mandragore fut aussi considérée comme un remède contre la stérilité et la plupart des affections gynécologiques.
Hippocrate, Socrate, Théophraste, Aristote, Pline et Dioscoride, tous mentionnent la mandragore pour son usage narcotique et analgésique. Dès l'Antiquité, on l'utilisait comme sédatif et analgésique en chirurgie, des interventions qui, à l'époque, exigeaient une forme de déconnexion totale pour le patient. Au IXe siècle, elle entrait dans la composition d'une « éponge soporifique » servant d'anesthésie avant des actes médicaux douloureux. Jules César, au Ier siècle avant notre ère, aurait même utilisé une ruse similaire avec la plante pour échapper à des pirates siciliens. Les Romains l'administraient également aux criminels avant les interrogatoires.
Avicenne, grand médecin arabe du XIe siècle, décrivait la « Spongia Somnifera », une éponge imprégnée d'un liquide à base de jus de jusquiame, de mûres, de graines de laitue sauvage, de pavot somnifère, d'opium, de cigüe et de mandragore, destinée à paralyser le patient pour la chirurgie. Cependant, dès le XIVe siècle, le chirurgien Guy de Chaulliac mettait en garde contre les dangers de cette éponge, citant des risques de congestion et de mort en raison de la variabilité de la plante.
La mandragore affectionne les climats chauds, voire très chauds. Il semble que c'est au début du Moyen Âge, à l'époque des Croisades, que la légende de la mandragore s'est particulièrement développée en Occident. Dans nos régions, et encore parfois dans nos campagnes, on lui prête une multitude de propriétés curatives et autres, bien que sa toxicité en fasse une plante à manipuler avec la plus grande prudence et dont l'usage est déconseillé.
La Semence des Pendus : Une Origine Légendaire et Macabre

Du point de vue de la légende, la mandragore pousse au pied des gibets, alimentant l'une des croyances les plus macabres qui lui sont associées : celle de la « semence des pendus ». Selon cette tradition, l'homme condamné à la potence était conduit nu au lieu de son exécution. L'étranglement par la corde de chanvre rompait la nuque du supplicié, qui, dans ses derniers instants, éjaculait, répandant sa semence sur le sol. C'est à cet endroit précis que la mandragore, mâle ou femelle, prenait racine, à la condition, précisent certaines sources, que le pendu ait été vierge. Cette réputation mortelle tient aussi au fait que l'urine ou la semence des pendus apporterait de la vitalité à la mandragore. Ainsi, les plantes poussant près des gibets étaient très prisées, considérées comme plus « puissantes ».
Cette idée de l'origine de la mandragore est ancrée dans le folklore, les auteurs expliquant qu'on la trouvera plus facilement sous les gibets. La pendaison, surtout la pendaison incomplète ou lente du Moyen Âge, était un spectacle public révoltant, où la victime, secouée de spasmes, tentait de trouver un appui. Cette « danse des pendus » et la nudité des suppliciés (parfois tempérée par l'émasculation des hommes ou le port d'une jupe pour les femmes) ont contribué à l'aura sombre de ces lieux et des légendes qui s'y rattachaient.
Outre les gibets, les mandragores pouvaient également pousser sur les places de supplice ou de crémation, des lieux également imprégnés de souffrance et de mort. La question de savoir si cette plante naissait d'une graine ou de la semence d'un pendu a longtemps alimenté les débats et les superstitions.
Les Rituels de Cueillette : Un Défi Mortel pour l'Humain

Se procurer une mandragore était une entreprise périlleuse, enveloppée de rituels complexes et dangereux. La légende la plus célèbre veut que, lorsqu'on l'arrache du sol, la mandragore pousse un cri si terrible que l'on ne peut y survivre, exposant l'arracheur à la folie ou à la mort dans l'année qui suit. La plus grande prudence était donc requise pour s'en procurer, ce qui rendait la mandragore d'autant plus rare et chère.
Plusieurs méthodes ont été décrites pour la cueillir sans succomber à son hurlement. L'historien Flavius Josèphe, au Ier siècle de notre ère, décrivait une astuce : creuser une tranchée autour des racines sans déterrer la plante, puis attacher un chien avec une corde au collet de la plante. Le chien, attiré par de la nourriture placée hors de sa portée, arrachait alors la mandragore, mourant instantanément du cri funeste, épargnant ainsi son maître. Pline le Jeune conseillait également des précautions : ceux qui la cueillent « prennent garde de ne pas avoir le vent en face. Ils décrivent trois cercles autour d’elle avec une épée, puis ils l’enlèvent de terre en se tournant du côté du couchant… ».
Au début du Moyen Âge, le rituel de collecte évolue. Le collecteur de plantes devait attacher la racine à un chien et attirer l'animal au loin. Le manuscrit de Dioscoride de Vienne, datant de l'an 520, est illustré de miniatures montrant une racine de mandragore attachée au cou d'un chien mort, gueule béante, attestant de cette pratique.
Paracelse, quant à lui, conseillait d'opérer à minuit un vendredi, sous le gibet d'un pendu, accompagné d'un chien noir. Il fallait attendre un orage et déterrer la mandragore à la lueur des éclairs. D'autres textes, comme ceux recueillis par Jacob et Wilhelm Grimm, insistent sur le fait de ne jamais cueillir la mandragore soi-même.
Ces rituels alambiqués, souvent sanglants et mystérieux, étaient peut-être un moyen d'éviter un arrachage massif de racines de mandragore, tant ses pouvoirs supposés suscitaient la convoitise. Dès que l'on était en possession d'une racine de mandragore, il était indiqué de la laver au vin rouge, de l'envelopper dans un morceau d'étoffe, puis de la conserver dans une boîte garnie de soie. Par la suite, on la baignait au moins quatre fois l'an, parfois chaque vendredi, et on la parait de neuf à chaque nouvelle Lune.
Les Multiples Vertus Magiques de la Mandragore
La mandragore est dotée d'une myriade de pouvoirs magiques et de superstitions. Son usage est étroitement lié au culte des plantes, à la sorcellerie et à la magie noire.
Invisibilité, Sortilèges et Talismans
On prête à la mandragore la capacité de rendre invisible, de servir de sortilège et, à l’inverse, d’être un talisman contre la sorcellerie. La suspendre à la tête de son lit permettrait de se protéger durant le sommeil, et la porter sur soi attirerait l'amour, éloignerait la maladie et repousserait les démons.
Prospérité et Abondance
On prétend que la mandragore fait se multiplier l'argent. En France, on croyait jadis qu'elle rendait le double de ce qu'elle avait reçu, qu'il s'agisse d'argent ou d'autres biens matériels (deux écus d’or pour un, deux écuelles de grain pour une, etc.). En Provence, la racine était utilisée comme talisman ou porte-bonheur permettant de doubler chaque jour l'argent mis sous sa protection. Ces petites statuettes fabriquées dans des racines de mandragore, choyées et nourries, promettaient richesse et pouvoir à qui saurait en prendre soin.
Chance et Protection
Il est dit aussi que la mandragore porte chance dans les procès et la guerre, et qu'elle peut conjurer la malchance au jeu. La possession d’une mandragore protégerait la maison de son propriétaire contre le vol, l’incendie et les épidémies. Pour qu'elle soit efficace, il faut porter la mandragore rendue magique sur soi, enveloppée dans un morceau de linceul. Tant qu'on la garde en sa possession, la chance augmenterait.
Le Prix de la Magie Maléfique
Hélas, il y a toujours un prix à payer à la magie maléfique. Ainsi, dit-on que là où se trouve la mandragore, elle engendre peine et tourment. Son propriétaire serait poussé à l'avarice, à la luxure et au crime, et la mandragore finirait par le conduire en Enfer. Quant aux autres habitants de la maison du propriétaire d'une mandragore, ils seraient, quant à eux, poursuivis par le malheur. Mais on dit aussi qu'à la mort de son possesseur, la mandragore continue à répandre ses vertus sur son plus jeune fils, à condition, toutefois, qu'on ait enterré le défunt avec du pain et de l'argent à portée de main.
La Main de Gloire : Une Cousinage Macabre

Parfois, la mandragore est également appelée « main du Diable » ou « main de Gloire ». De nombreux points communs existent entre cette dernière et la mandragore, partageant une origine macabre et des pouvoirs surnaturels.
La main de Gloire est un objet magique réputé pour son pouvoir d'immobiliser ceux à qui elle est présentée et de rendre invisible. Sa confection est détaillée dans des ouvrages de parapsychologie : « On choisit la saison d’été parce que le soleil intervient. Il faut avoir un pendu. Les gibets étaient accessibles au temps où l’on pendait les condamnés… On prélève de ce pendu une main ; parfois le condamné en négociait la vente avant l’exécution. Si l’on n’a pas de pendu, on prend la main d’un décapité, en soudoyant le bourreau. Mais il faut que ce soit la main d’un condamné. On l’enveloppe dans une toile et on l’enfouit dans un vase de terre avec du salpêtre, du sel et du poivre, après avoir, quand elle était encore souple, replié les doigts sur la paume. Elle doit séjourner deux semaines dans le mélange, puis on l’en retire et on l’expose au soleil. Elle se dessèche en gardant la forme qu’on lui a donnée. Si le soleil ne se montre pas… on peut sécher la main dans un four doux qui aura été chauffé par de la fougère et de la verveine. Entretemps, on aura fabriqué une chandelle avec de la graisse humaine provenant d’un supplicié… de la cire vierge et de l’huile de sésame. On aura placé une mèche dans le milieu de la chandelle. La main séchée est alors fixée par le poignet debout sur un support et la chandelle plantée entre le médius et l’annulaire, comme dans un chandelier. » (La parapsychologie de A à Z, Michèle Curcio).
Le nom de « main du Diable », qui peut parfois désigner la mandragore, désigne également une main palmée et couverte de poils roux, avec des doigts de longueur égale s'achevant par des ongles recourbés. Le contact de cette main est, dit-on, glacial comme celui d'un cadavre.
Mandragore et Supercherie : L'Art de la Contrefaçon
Faut-il préciser que la légende de la mandragore a servi les desseins de bien des escrocs ? Ceux-ci savaient, par certaines manipulations, donner à la racine de mandragore, voire d'autres plantes, la forme anthropomorphe qu'on lui prêtait traditionnellement. La racine de bryone dioïque (Bryonia dioica), beaucoup plus répandue en France où la mandragore ne pousse pas naturellement, était souvent utilisée pour ces contrefaçons.
Au milieu du XVIIe siècle, les botanistes commencèrent à douter des pouvoirs supposés ou réels de la mandragore, malgré la persistance des croyances populaires. La rareté de la véritable mandragore dans certaines régions, combinée à la forte demande pour cette plante magique, a encouragé ces pratiques de falsification.
Un exemple frappant de cette supercherie est un objet découvert dans une vieille maison à Dortmund vers 1880 : un petit cercueil contenant une poupée de bois aux grands yeux, longues jambes et barbe hérissée, mentionnée comme « Mandragore et petit cercueil » dans les archives du musée d'Art et d'Histoire de la culture de Dortmund, datant probablement du XVIIe siècle. Ce type d'objet est censé favoriser la prospérité et la chance.
La Mandragore dans la Culture Populaire : Un Mythe Vivace

Mi-végétal, mi-humain, à la fois mythe et espèce botanique, promesse de richesse ou d'amour mais aussi mortelle, les multiples facettes de la mandragore sont parvenues à traverser le temps et les frontières. La mandragore a laissé derrière elle une quantité impressionnante de mythes, même dans les régions où elle ne poussait pas. Aujourd'hui encore, la littérature, l'art et le cinéma s'approprient le mythe de cette petite plante d'apparence humaine.
Dès qu'il est question de magie, la mandragore n'est jamais bien loin : les sorcières s'en emparent dans des séries télévisées comme Charmed ou Les Nouvelles Aventures de Sabrina, où l'on a pu la voir hurlant dans Harry Potter. Mais cela n'a pas toujours été le cas : dans La Mandragore, une pièce burlesque de Nicolas Machiavel qui rencontra beaucoup de succès au XVIe siècle dans le théâtre populaire italien, la mandragore désigne non pas un petit être mais bien une potion permettant d'augmenter la fécondité. Cette pièce fut adaptée au cinéma au XXe siècle et inspira aussi un conte de La Fontaine qui porte le même nom.
En 1967, dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, Michel Tournier fait de la mandragore un outil de transition de l'humain au végétal pour son personnage Robinson Crusoé. Dans la bande dessinée Aliénor Mandragore, où le personnage principal a le don de trouver les racines de mandragore, elle est même souvent utilisée comme symbole dans les chansons.
Malgré toute cette fantaisie, la mandragore est une plante bien réelle, bien que toxique. On ne la trouve pas en France dans la nature, mais elle peut y être cultivée. Elle possède une rosette de grandes feuilles ridées et des racines assez grosses, parfois fourchues, qui évoquent la partie inférieure d'un corps humain. Elle contient des alcaloïdes tropaniques très toxiques si mal employés, tels que la scopolamine, l'hyoscyamine et l'atropine, qui ont des effets parasympatholytiques sur le système nerveux.
La mandragore, rare et mystérieuse, a fait et fera encore couler pas mal d’encre, témoignant de sa place indéfectible dans l'imaginaire collectif, entre science, légende et un profond sentiment de mystère.