La question de la souveraineté alimentaire et de la préservation de notre patrimoine végétal ne se joue pas dans les grands centres de décision mondiaux, mais bien au creux de nos terres, là où la main du jardinier rencontre la graine. Maxime Schmitt, ingénieur de formation devenu oléiculteur et militant, incarne ce renouveau. Co-président de la Maison des Semences Paysannes Maralpines, il mène une lutte acharnée pour le goût et la biodiversité dans les Alpes-Maritimes. Ce territoire, trait d’union entre la France et l’Italie, est le théâtre d’une érosion inquiétante : 75 % des variétés cultivées par nos ancêtres y ont disparu.

Une urgence biologique et culturelle
Dans les Alpes-Maritimes, la biodiversité agricole diminue car de moins en moins de personnes cultivent la terre. Cette tendance n'est pas le fruit du hasard mais le résultat d'une standardisation agricole amorcée après la Seconde Guerre mondiale. Ce processus de normalisation a drastiquement réduit la diversité des cultures, privilégiant le rendement et la stabilité génétique au détriment de la résilience et de la saveur.
Maxime Schmitt se définit comme un « militant joyeux » au sein de la Maison des Semences Paysannes. Son engagement est une réponse directe à cet appauvrissement. Le collectif qu'il co-préside agit comme un "SOS semences paysannes en danger". L'objectif est clair : sauver ce qu'il reste de notre patrimoine végétal et permettre de cultiver de nouveau notre terroir. Retrouver des variétés adaptées aux recettes traditionnelles est une priorité. Ils ont ainsi réussi à sauver l'oignon rose de Menton, une victoire symbolique et réelle. Cependant, le combat continue, car on n'a toujours pas retrouvé de culture du « petit carré de Nice », qui était la base des petits farcis de notre cuisine.
L'itinéraire d'un militant : de l'industrie à la terre
Le parcours de Maxime Schmitt est révélateur des contradictions de notre époque. « Toute mon enfance, à Forcalquier, mon village dans les Alpes-de-Haute-Provence, j’ai fait les quatre cents coups. J’aurais pu me tuer mille fois, mais cela m’a aussi permis de construire une relation à la vie où je ne ressens pas le besoin d’être constamment protégé ou sécurisé. Mes parents n’étaient pas irresponsables : ils me faisaient confiance, cela m’a donné de la perspective et un sens des responsabilités. »
Après une enfance libre, il suit un cursus académique classique : prépa maths sup et maths spé à Marseille, puis une école d’ingénieur à Lyon. C'est à cette période qu'il découvre les rouages du marché du travail et du système capitaliste. Il travaille quelque temps chez EDF, dans le nucléaire, une expérience qui confirme ses convictions antinucléaires. « J’y suis entré en sachant que j’étais antinucléaire, j’en suis ressorti en sachant pourquoi je l’étais. »
La rencontre avec sa compagne, Marine, lors d'une « Discosoupe » (fête participative antigaspi), marque un tournant. Le couple décide de s'installer en Italie, dans le petit village de Ceriana, en Ligurie. « Nous sommes partis (à vélo) à la recherche d’alternatives agricoles et nourricières. » Cette immersion dans la culture ligurienne, faite de cueillettes d'olives et de vie au milieu des figuiers et des citronniers, forge son identité d'oléiculteur et de protecteur des semences.
Les semences paysannes, enjeu clé pour l'avenir de l'agriculture bio | AFP
La semence comme socle de l'alimentation
« Une semence, c’est une graine, de la physique, de la génétique. » Pour Maxime Schmitt, tout commence par la semence, un élément auquel on pense rarement. En 2018, il entreprend de sillonner le département des Alpes-Maritimes à la recherche de raretés. Des dizaines de variétés locales sont dénichées et diffusées auprès de maraîchers et de jardiniers.
Cette démarche s'inscrit dans une volonté de réappropriation de l'alimentation par la base. La Maison des Semences Paysannes Maralpines propose d'ailleurs des formations pour diffuser ces savoirs. Pendant 12 heures, réparties sur 4 modules, les participants explorent les aspects politiques, sociétaux, techniques et agronomiques de la réappropriation des semences.
- Module 1 : Compréhension du système semencier actuel, état des lieux de la biodiversité cultivée, enjeux des hybrides F1, des OGM et des NBT, et éclaircissements sur la législation.
- Module 2, 3 et 4 : Approfondissement technique et pratique pour permettre une réelle évolution des compétences.
Ces formations sont ouvertes à tous, sans prérequis, dans une logique de prix libre et conscient, soulignant l'importance de rendre ces connaissances accessibles au plus grand nombre.
Un art de vivre et de transmettre
L'engagement de Maxime Schmitt ne s'arrête pas à la terre. Il s'exprime aussi à travers une esthétique et une sensibilité artistique. L'exposition « Le Temps d’un ciel bleu » de l’artiste Flore Saunois, avec ses huit drapeaux reprenant la nuance n°21 du cyanomètre d'Horace Bénédict de Saussure, résonne avec cette idée de temporalité et de disparition. Comme le souligne l'artiste, chaque situation semble s’intercaler entre un « étant donné » et son devenir potentiel.
Cette approche rejoint la philosophie de Maxime Schmitt : « La recherche permanente de cohérence pousse parfois au manque de tolérance, et il ne faut pas se flageller pour avoir acheté trois produits industriels. » Il prône une approche pragmatique, consciente des contradictions de notre monde : « Nous remettons aujourd’hui en question les pratiques de nos parents, et, demain, les nôtres seront questionnées par nos enfants - nous qui parlons “bio”, “durable”, “semences paysannes” mais qui continuons à nous déplacer en voiture et en avion. »

Son coin favori reste n'importe quel endroit où l'on trouve un olivier centenaire. « Un bel olivier, un olivier centenaire. Et là tu te mets contre cet olivier, t'es appuyé contre un arbre où ça fait parfois 400-500 ans que nos anciens l'ont planté, cultivé pour se nourrir de sa délicieuse huile d'olive. » Ce lien aux anciens, à la terre et à la transmission est le moteur de son action.
Le goût comme vecteur de biodiversité
Les beignets de fleurs de courgette farcis à la brousse sont emblématiques de cette vision. « Les beignets de fleurs de courgette, cela résume, pour moi, les savoir-faire essentiels à la sauvegarde de la biodiversité et de l’humanité : c’est un plat délicieux, forcément local (les fleurs voyagent mal), très saisonnier, antigaspi (car on ne jette rien), qui parle aussi de variétés paysannes, de races locales de brebis (dont on fait la brousse) et de pois chiches, l’alimentation de demain. »
Pour vivre cette expérience, il recommande des chefs passionnés qui n'utilisent que des produits artisanaux, des semences paysannes et des cueillettes sauvages. Les événements, comme le rendez-vous au lycée Horticole d’Antibes, sont des lieux de rencontre essentiels : tables rondes, théâtre, dégustation, troc de semences, activités créatives pour les enfants et concerts permettent de créer une ambiance conviviale autour de ces thématiques parfois arides.
La lutte pour la biodiversité, dans les Alpes-Maritimes comme ailleurs, est un combat pour la vie, contre la standardisation, pour le goût et pour la transmission. C'est une invitation à se reconnecter à ce qui, depuis des millénaires, nous nourrit : la semence.