La Prévalaye : Un Écrin Rennais au Cœur de l'Innovation des Semences Paysannes et de l'Agriculture Durable

Au-delà de son statut d'espace vert prisé par les Rennais, le territoire de la Prévalaye, situé aux portes de la ville de Rennes en Ille-et-Vilaine, se révèle être un véritable laboratoire vivant où se tissent des initiatives pionnières en matière d'agriculture durable et de préservation des semences paysannes. Historiquement reconnu comme l'un des "greniers" de la Ville de Rennes, ayant abrité jusqu'aux années 80 de petites fermes maraîchères et d'élevage, ce site connaît aujourd'hui un renouveau, porté par une dynamique collective d'acteurs engagés. La Prévalaye n'est pas seulement un lieu de promenade ; c'est un espace géographique tangible où se concrétisent des projets, des recherches et des décisions politiques visant à restaurer et renouveler une activité nourricière. Cette effervescence collective s'inscrit dans une démarche globale de développement durable intégré, cherchant à resserrer les liens essentiels entre la ville et la campagne, la science et la société, la culture et l'agriculture, la biodiversité et la production, ainsi que la tradition et l'innovation.

Vue aérienne de la Prévalaye à Rennes, montrant des parcelles agricoles et des espaces naturels

L'ambition est de créer une entité agroécologique productive qui valorise les atouts du terroir local, tout en étant pionnière et expérimentale dans sa dimension citoyenne et sur les plans agronomiques, culturels et sociaux. La diversité des acteurs réunis sur ce territoire public est remarquable : Rennes Métropole, des architectes, des paysagistes, des chercheurs de l'INRA, du CNRS et de l'Université, ainsi que de nombreuses associations, agriculteurs, artisans, consommateurs et citoyens. Tous s'efforcent de mettre en place une organisation collective pour structurer le projet agricole et alimentaire sur cette zone très fréquentée mais qui avait perdu son usage productif. La "Prévalaye paysanne" propose ainsi une démarche d'innovation sociale et environnementale, œuvrant pour une transition vers une nouvelle "culture de l'alimentation" basée sur la qualité des produits locaux.

Les Semences Paysannes : Gardiennes de la Biodiversité et Vectrices de Résilience Face au Changement Climatique

Au cœur des préoccupations et des initiatives de la Prévalaye se trouve un combat fondamental pour la reconnaissance et la valorisation des semences paysannes. Ces semences, par essence, représentent bien plus qu'un simple matériel végétal ; elles incarnent un patrimoine mondial, le fruit de sélections naturelles et humaines sur des milliers d'années. Contrairement aux graines hybrides de type F1, omniprésentes aujourd'hui, même dans l'agriculture biologique - avec la particularité que 90 % des légumes bio sont issus de ces semences hybrides, pouvant provenir de grands groupes semenciers - les semences paysannes sont reproductibles et librement échangeables. Le constat que l'on peut acheter des légumes bio issus de semences Monsanto interroge fortement les acteurs de la filière. Les graines, selon eux, n'appartiennent à personne, soulignant leur rôle crucial dans la souveraineté alimentaire.

Les semences paysannes sont des semences rustiques, adaptées aux terroirs spécifiques et peu exigeantes. Leur capacité d'adaptation est particulièrement mise en lumière face au réchauffement climatique. Elles savent s’adapter à la chaleur, aux sécheresses et s’intègrent harmonieusement dans un environnement qui change, une résilience que les variétés modernes ont souvent perdue. Cette capacité d'adaptation n'est pas un mythe mais une réalité observée et confirmée par des agriculteurs expérimentés. Jean-Martial Morel, un maraîcher en agriculture biologique installé à Chavagne, près de Rennes, en témoigne depuis des années. Il récolte ses propres graines et a constaté que, parmi sept ou huit variétés de carottes semées, celles qui avaient le mieux réussi étaient celles qui poussaient sur sa terre depuis cinq ans. Ces variétés locales sont adaptées à la terre et à l'ensoleillement, les rendant beaucoup moins fragiles et sujettes aux maladies.

Webinaire "Le rôle clé des semences paysannes dans la transition agroécologique"

Ce "vrai pouvoir" des semences paysannes, loin d'être un simple "truc de vieux paysan", représente une autonomie précieuse pour les agriculteurs. Économiquement, le fait de ne plus avoir à racheter chaque année des graines non reproductibles permet un équilibre, malgré le temps nécessaire pour les récolter et les stocker. Mais au-delà de l'aspect économique, il y a un plaisir profond à semer les graines que l'on a produites soi-même. Ce combat pour les semences paysannes est également un combat pour faire avancer la biodiversité et se servir de la nature pour s'adapter au changement climatique, des enjeux cruciaux pour l'avenir de l'agriculture et de notre alimentation. Préserver ces semences libres de droit est essentiel pour la souveraineté alimentaire, même si cela implique de surmonter des obstacles juridiques et réglementaires.

Kaol Kozh et la Maison des Semences Paysannes : Un Laboratoire à Ciel Ouvert pour l'Autonomie Grainière

Dans cette optique de valorisation et de préservation, l'association bretonne Kaol Kozh joue un rôle prépondérant. Née dans le Finistère en 2007 à l’initiative de plusieurs agriculteurs, ce collectif se bat depuis longtemps pour faire reconnaître les vertus des semences paysannes. Leur combat s'inscrit directement contre la dépendance vis-à-vis des graines hybrides imposées aux maraîchers, qui sont impossibles à reproduire ou à replanter, créant une dépendance économique et agronomique vis-à-vis d'une poignée de grands groupes semenciers mondiaux.

Après avoir ouvert une première "maison de la graine" à Roscoff, Kaol Kozh a franchi une étape significative en implantant son "jardin à la Prévalaye", un écrin de biodiversité. Ce lieu, désormais appelé la "maison de semences paysannes", ouvrira prochainement ses portes aux maraîchers et jardiniers de la région de Rennes. Ce potager expérimental servira de support de formation et surtout de lieu de test pour mesurer l’adaptation des plantes à leur environnement, en particulier dans un contexte de réchauffement climatique. L'objectif n'est pas de vendre la production de graines, mais plutôt de les offrir aux jardiniers professionnels ou amateurs désireux de changer leurs méthodes et de s'engager dans cette démarche d'autonomie.

Logo de l'association Kaol Kozh

La grainothèque de Kaol Kozh est déjà impressionnante, avec plus de 600 variétés recensées, dont au moins 150 uniquement de tomates. Ces variétés de fruits et légumes, de toutes tailles et de toutes couleurs, sont le résultat d'une sélection naturelle et humaine ayant permis leur adaptation aux contraintes spécifiques de la Bretagne. Elles produisent ainsi des graines robustes, en perpétuelle adaptation, véritables témoignages d'une biodiversité vivante et dynamique. L'association, à travers ses actions et notamment l'animation de cette maison de la semence par des militants comme Jean-Martial Morel, espère en faire une arme de persuasion pour convaincre les professionnels d'abandonner les graines hybrides au profit du "naturel". Kaol Kozh a déjà contribué à faire renaître de vieilles variétés portées disparues comme le chou de Lorient, la carotte rouge-sang ou bon nombre de courges, illustrant concrètement l'impact positif de leur travail sur la sauvegarde du patrimoine végétal.

Perma G’Rennes : La Permaculture Urbaine et le Partage de Savoirs-Faire Paysans

L'écosystème de la Prévalaye est également enrichi par des initiatives telles que Perma G’Rennes. Lancée en juin 2016 par Mickaël Hardy, sur un demi-hectare de terrain loué à la Ville de Rennes, Perma G’Rennes est une micro-ferme en permaculture. Ce projet est le fruit d'une volonté citoyenne, portée par l'Association « Les Ami(e)s de la Prévalaye » en concertation avec la Ville de Rennes. Il s'agit d'un projet expérimental visant à étudier le potentiel de l'agriculture urbaine et de la permaculture, et à redonner un pouvoir vivrier à la Prévalaye.

Pour Mika, le fondateur, c'est presque un acte politique. Après plus de 15 ans passés dans le domaine de la protection de l'environnement, il a développé Perma G’Rennes en compilant 20 années d'expérimentation de la permaculture et de vie naturaliste pour créer une micro-ferme urbaine intensive en permaculture. Perma G’Rennes, bien que formellement une Entreprise d’Exploitation Agricole Individuelle à vocation maraîchère, est avant tout un lieu de production de légumes, de reproduction de semences paysannes, de développement d'une pépinière de plants pour les jardins amateurs, et de partage de savoirs-faire paysans. L'objectif est de reconnecter l'Humain à la Nature et d'impulser chez le plus grand nombre le désir de se réapproprier cette connexion, voire de franchir le pas pour s'installer sur un projet d'agriculture naturelle.

Jardin en permaculture riche en biodiversité à Perma G'Rennes

La Ville de Rennes, conquise par cette initiative, a même lancé un appel à projets en 2019 pour installer de nouveaux projets agricoles sur la Prévalaye, témoignant de l'impact et du succès de Perma G’Rennes. Au sein de cette dynamique, des bénévoles passionnés comme Anthony Morand, un chirurgien-dentiste de profession et membre de l’association des amis de Perma G’Rennes, s'impliquent activement comme semenciers. Ayant développé cette compétence après une formation à Perma G’Rennes en 2020, il a, avec sa compagne Julie, collecté plus de 400 espèces de graines maraîchères, tinctoriales, officinales ou auxiliaires dans leur jardin. Anthony Morand s'insurge contre la dépendance des agriculteurs aux grandes entreprises semencières, qui "ont tous les pouvoirs pour fixer le prix qu’ils désirent et, de fait, créer une pénurie. Car pas de semences, pas de nourriture." Son engagement est également une réponse à une forme de "solastalgie", cette douleur de perdre son habitat ou son lieu de réconfort, née d'une prise de conscience des questions écologiques.

La Ferme Collaborative : Un Modèle Participatif pour une Alimentation Locale et Éthique

Le dynamisme de la Prévalaye se manifeste également à travers des projets novateurs comme la ferme collaborative, présentée par Matteo, Maïwenn, Victor et Julia lors de la neuvième Fête du Champ à l’Assiette. Ce modèle, qui se veut unique en France à leur connaissance, s'inspire du fonctionnement des supermarchés collaboratifs, mais appliqué au maraîchage. Son principe repose sur la fédération d'une communauté de 120 à 150 "coopérateurs et coopératrices" qui s'engagent à donner un peu de leur temps, notamment en travaillant aux champs. En échange de leur contribution, ils reçoivent chaque semaine un panier de légumes bio produits sur place. Mais leur rôle ne se limite pas au travail et à la consommation ; ils sont également associés aux décisions, incarnant une véritable démocratie alimentaire.

Victor Lipovac, le seul maraîcher professionnel de cette troupe, résume l'essence de ce modèle : une approche coopérative et participative qui, en permettant de réduire les coûts, ouvre la voie au développement d'une agriculture plus juste et accessible. Si un tel modèle existe pour les supermarchés, son application à l'agriculture, et plus spécifiquement au maraîchage, représente une innovation significative. Ces agriculteurs disposeront de huit hectares à la Prévalaye, à proximité immédiate de Rennes. Ces terres, par ailleurs très convoitées, leur ont été attribuées par la Ville de Rennes à la suite d’un appel à projets, témoignant de la volonté des autorités locales de soutenir de telles initiatives. Ce projet illustre parfaitement la capacité de la Prévalaye à être une pépinière d'idées, où chacun peut puiser pour faire avancer des modèles agricoles alternatifs.

Webinaire "Le rôle clé des semences paysannes dans la transition agroécologique"

La Fête du Champ à l’Assiette : Un Carrefour des Initiatives et de la Sensibilisation Citoyenne

Chaque année, la Fête du Champ à l’Assiette, qui s'est tenue à la Basse-Cour le 9 septembre, incarne l'esprit fédérateur de la Prévalaye. Cet événement a pour ambition de proposer une grande fête et, par ce moyen, d’inviter les gens à se questionner sur l’alimentation durable et l’agriculture paysanne, comme l'explique Roxane Auliard de la Basse-Cour. Organisée par une coalition d'acteurs clés - le Jardin des Mille Pas, l’Inrae - UMR Bagap, la Maison des semences de Kaol Kozh, les Ami(e)s de PermaG’Rennes et la Basse-Cour - cette fête propose un éventail d'animations, de visites et de conférences.

L'édition la plus récente s'est déroulée dans une atmosphère intimiste, malgré un record de chaleur inquiétant enregistré à Rennes (35,1 °C), soulignant la pertinence des discussions sur l'adaptation climatique. Au cœur de l'événement, non loin d'une quinzaine de producteurs locaux, se trouvait un "village des initiatives". Ce village offre un espace privilégié pour découvrir et échanger autour de modèles agricoles alternatifs et de projets innovants. La présence d'un four solaire, qui avait de quoi chauffer les conserves avec une telle chaleur, illustre également l'ingéniosité et la diversité des solutions présentées. La Fête du Champ à l’Assiette est un moment fort pour la communauté de la Prévalaye, permettant de valoriser les modèles agricoles alternatifs et de sensibiliser un large public aux enjeux de l'alimentation durable.

Scène de la Fête du Champ à l'Assiette à la Prévalaye avec des stands d'exposants et des visiteurs

Défis et Approches Multi-Acteurs : La Recherche et l'Innovation au Service de l'Agroécologie

Bien que la dynamique de la Prévalaye soit exemplaire, elle n'est pas exempte de défis. L'un des obstacles notables rencontrés a été le manque de matériel adapté à une petite surface pour travailler la parcelle de biodiversité cultivée sur place. Le matériel devait souvent venir de loin et être conduit par des personnes de l'INRA, ce qui limitait l’autonomie et les possibilités d’ajustement. Cependant, la résolution est en cours grâce au projet global de la Prévalaye, qui utilise une autre action, initialement dédiée au financement de matériel de transformation pour des essais de produits alimentaires, pour financer le matériel manquant, en l'adaptant au contexte. Un autre défi identifié est le manque de communication in situ (panneaux, etc.) sur le site, un point qui sera amélioré.

La réussite de ce projet repose principalement sur le partenariat et les relations solides entre les nombreux acteurs impliqués. Ce projet vise la co-construction et la mise en place d’un système alimentaire expérimental, local et pédagogique. La diversité des acteurs et la multiplicité des intérêts (Rennes Métropole, chercheurs de l'INRA, CNRS, Université, associations, agriculteurs, artisans, consommateurs, citoyens) nécessitaient une organisation collective pour mettre en place le projet agricole et alimentaire sur ce territoire aux usages multiples, mais ayant gardé les traces de ses usages traditionnels.

Infographie illustrant les défis et opportunités de l'agriculture durable en milieu urbain

La Prévalaye est également un terrain fertile pour la recherche multi-acteurs et transdisciplinaire. Des travaux académiques, comme ceux de Klaedtke en 2017 sur l'adaptation locale à court terme de variétés historiques de haricot commun et leurs implications pour la gestion in situ de la diversité des haricots, ou ceux d'Ortolani et al. en 2017 sur l'évolution des stratégies de gestion des connaissances pour soutenir les acteurs innovants en agriculture biologique, notamment le cas de l'amélioration participative des plantes en Europe, illustrent la profondeur scientifique de l'approche.

Des publications comme le chapitre d'ouvrage de Chable et al. en 2012 sur la sélection végétale, la libération des variétés et la commercialisation des semences en relation avec le secteur biologique, ou celui de Chable et al. en 2014 sur les semences pour l'agriculture biologique et le développement de l'amélioration participative des plantes et des réseaux de fermiers en France, soulignent l'importance de ce domaine. Des thèses de doctorat, telles que celle de Camille Vindras-Fouillet (2014) sur l'évaluation de la qualité sensorielle des produits pour la sélection participative en agriculture biologique (cas du blé et du brocoli), et celle de Stephanie Klaedtke (2017) sur la gouvernance de la santé des plantes et la gestion de la diversité des cultures, avec l'exemple de la gestion de la santé des haricots chez les membres de l'association Croqueurs de Carottes, apportent des éclairages scientifiques précieux. Ces recherches renforcent la crédibilité des initiatives locales et contribuent à l'élaboration de politiques agricoles plus résilientes et durables, en faisant le lien entre la pratique de terrain et l'avancement des connaissances.

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