L'Essor des Semences Paysannes : Un Retour aux Racines de la Biodiversité Cultivée

Champ de légumes diversifiés avec des variétés anciennes

Voyageant depuis le Néolithique jusqu'à nous, la graine a été le principal vecteur de diffusion et d'adaptation de l'ensemble des plantes nourricières actuelles. Pourtant, cette coévolution multimillénaire a subi une rupture brutale à partir du XXe siècle avec l'industrialisation de l'agriculture. Aujourd'hui, un mouvement de fond, porté par des structures comme le Réseau Semences Paysannes (RSP) et des initiatives locales, cherche à réhabiliter ces semences, véritables piliers de la résilience alimentaire et de la biodiversité.

La genèse et la définition des semences paysannes

Les semences paysannes sont un commun inscrit dans une co-évolution entre les plantes cultivées, les communautés et les territoires, notions développées dans la charte du Réseau Semences Paysannes. Elles sont issues de populations dynamiques reproduites par le cultivateur, au sein d'un collectif ayant un objectif d'autonomie semencière. Elles sont et ont toujours été sélectionnées et multipliées avec des méthodes non transgressives de la cellule végétale et à la portée du cultivateur final, dans les champs, les jardins, les vergers conduits en agriculture paysanne, biologique ou biodynamique.

Ces semences sont renouvelées par multiplications successives en pollinisation libre et/ou en sélection massale, sans auto-fécondation forcée sur plusieurs générations. Les semences paysannes peuvent appartenir à des variétés populations : ces variétés sont composées d'individus exprimant des caractères phénotypiques proches mais présentant encore une grande variabilité leur permettant d'évoluer selon les conditions de cultures et les pressions environnementales. Elles sont définies par l'expression de caractères issus de combinaisons variables de plusieurs génotypes ou groupes de génotypes.

L'impact de l'industrialisation : une rupture historique

A partir du XXième siècle, l'industrialisation de l'agriculture provoque une rupture dans cette coévolution multimillénaire. La semence, comme la fertilisation, la défense des cultures, les savoir-faire et les normes techniques, doit être produite en dehors des fermes, dans un objectif de standardisation, pour une industrialisation générale et massive. Elle devient un moyen de faire entrer le progrès dans les fermes en étant associée, dans un même paquet technologique, aux engrais et pesticides chimiques, à une mécanisation exponentielle, et au recours à l'irrigation.

Cette agriculture ne dépend plus de la coévolution mais de la standardisation des milieux, des fermes et des plantes. Une réussite commerciale pour l’agroindustrie mais une catastrophe pour la diversité des plantes cultivées. Par exemple, en France, seules quelques variétés de blé, très proches génétiquement les unes des autres, couvrent 80% de l’assolement annuel en blé tendre. De plus, ces variétés sont toutes des lignées pures (diversité intra-variétale nulle). L'industrie, en ne sélectionnant qu’une infime part de traits génétiques en laboratoire pour les généraliser dans de vaste monocultures de variétés industrielles, épuise par là-même cette diversité nourricière.

Schéma comparatif entre une monoculture industrielle et un champ de diversité paysanne

Le rôle du Réseau Semences Paysannes (RSP)

Le RSP regroupe principalement les organisations bio et paysannes nationales, des associations de préservation et de renouvellement de la biodiversité cultivée, des associations de producteurs, des artisans-semenciers et des ONG. Pour découvrir le monde foisonnant des semences depuis les champs jusqu’en cuisine, ou encore approfondir certains sujets, le réseau propose l'ensemble de ses publications (livre, brochure, exposition, cahier technique, DVD…).

L'organisation travaille activement pour que les paysans ne soient plus seuls. Pour pouvoir échanger, pour assurer une conservation collective des semences paysannes, les acteurs s’organisent entre eux, mais aussi avec des jardiniers, des artisans, des cuisiniers, afin de conserver et sélectionner collectivement les semences des variétés dont ils ont besoin. Il est très difficile aujourd'hui de conserver, sélectionner et produire seul toutes ses semences, et de faire face au risque de pertes dues aux intempéries, aux maladies ou aux mauvaises récoltes.

Maisons des Semences Paysannes : des îlots de biodiversité

Suite à un voyage d’échange au Brésil où les paysans produisent et conservent en commun des semences dans des « Casas de Sementes Criolas » (Maisons des Semences Créoles), l’idée s’est répandue en France et des Maisons des Semences Paysannes germent un peu partout. Ces structures permettent de mutualiser les différentes étapes, de sécuriser les collections vivantes et de renouveler la biodiversité cultivée. Elles sont aussi un levier pour protéger les semences paysannes de possibles accaparements, tels que la biopiraterie ou la confiscation par des gènes et/ou des caractères brevetés.

À titre d'exemple, l'association Kaol Kozh a pris le parti de développer la biodiversité en Bretagne. Près de Rennes, un maraîcher bio crée ses propres semences, une pratique longtemps abandonnée à l'industrie, mais qui gagne du terrain chez les producteurs bio. Sur la soixantaine de légumes qu'il cultive, 90% sont issus de semences qu'il a lui-même produites. Comme l'explique ce maraîcher : « J'ai décidé de produire mes propres semences parce qu'elles permettent d'avoir des variétés qui s'adaptent à mon milieu et ont de meilleures qualités gustatives, tout en étant complètement indépendant ».

Les semences paysannes, enfin autorisées - L’Édito carré de Mathieu Vidard

Les enjeux agronomiques et climatiques

L'agriculture intensive des pays occidentaux, basée sur un modèle d'exportation, ne produit que 30 % de l'alimentation consommée dans le monde. Les petites fermes, quant à elles, produisent plus de 70% de la nourriture disponible sans dégrader les sols, l'environnement ou le climat. 90% des paysans dans le monde utilisent leurs propres semences. Ces paysans échangent leurs semences et leurs plants et ressèment chaque année une partie de leur récolte qu'ils ont soigneusement sélectionnée.

Dans les pays peu industrialisés, les systèmes semenciers autonomes font partie intégrante des sociétés paysannes. Ils forment des réseaux horizontaux d'échanges, souvent informels, qui enrichissent sans cesse la biodiversité domestique. Comme le souligne Ricardo Bocci, directeur du réseau italien de semences paysannes : « Les semences, c'est le cœur du bio qui est une agriculture basée sur les terroirs. On a besoin d'une diversité des semences parce que chaque terroir est différent ».

Le développement de la diversité dans les champs est également l'une des clés pour lutter contre le changement climatique. Des plantes homogènes seront moins résistantes aux maladies ou aux événements climatiques. À l'opposé des hybrides F1, des clones et autres OGM industriels, les semences paysannes sont libres de droits de propriété et sélectionnées de façon naturelle. Rustiques et peu exigeantes en intrants, elles possèdent une grande diversité génétique qui les rend adaptables aux terroirs, aux pratiques paysannes ainsi qu'aux changements climatiques.

Vers de nouveaux modèles : l'exemple de Graines de Liberté

Afin de défendre ces principes et pour éviter les dérives biotechnologiques, l’association « Graines de liberté » s‘est constituée en janvier 2022 en coopérative (SCIC). Elle rassemble des groupes de producteur·ices, l’association Minga, l’alliance des cuisinier·e·s Slow Food et Terra Libra afin de promouvoir des semences libres de droits, reproductibles et à pollinisation libre sur le territoire de la Bretagne. C’est un métier d’observation qui demande une adaptation constante de ses connaissances. La compréhension du sol et du climat, le travail avec le « Vivant » sont les éléments qui traduisent ce métier en savoir-faire.

Graines de Liberté est le fruit d’un travail collectif, réalisé par des maraîcher·ères, des céréalier·ères, des pépiniéristes et des jardinier·ères situées en Bretagne. À ce jour, ce sont plus d’une vingtaine de graines de fruits, légumes, fleurs et herbes aromatiques qui sont proposées. Certaines études ont d’ailleurs démontré que les légumes issus de ce type de semences ont des valeurs nutritives plus importantes que les semences industrielles. Actuellement, la réglementation exige des variétés composées d’individus strictement homogènes et stables, tandis que les cultures de « variétés de populations » développent des individus tous différents les uns des autres, ayant une pollinisation libre et susceptibles de continuer à varier dans le temps et dans l’espace. C’est là tout leur intérêt.

Visuel montrant la diversité des formes et couleurs des légumes issus de semences paysannes

Cadre administratif et transparence des structures

Le respect de la légalité est primordial pour les acteurs du secteur. Toutes les structures référencées sur les sites spécialisés sont inscrites à un ou plusieurs référentiels publics (base Sirene, RNE, RNA). Pour une structure comme celles accompagnant le développement des semences paysannes, l'immatriculation au Registre National des Entreprises (RNE) est une étape clé. Ce registre, tenu par l’INPI, liste les entreprises de France et assure la transparence des activités.

Chaque entité doit veiller à la mise à jour de ses données (SIREN, SIRET, code NAF/APE). Par exemple, pour une structure créée en février 2020, les mises à jour régulières (comme celles effectuées en 2024 ou 2025) permettent de refléter l'évolution de l'effectif salarié et des activités. La convention collective nationale du commerce de détail alimentaire non spécialisé (IDCC 1505) est souvent le cadre de référence pour ces structures professionnelles. L'utilisation de ces données administratives, croisées avec les sources de l'INSEE, de l'Agence Bio et des Douanes, garantit que les acteurs des semences paysannes évoluent dans un cadre formel, tout en défendant des pratiques ancestrales.

Menaces et perspectives : les biotechnologies

Les progrès récents des biotechnologies avec le développement de la mutagenèse, « nouvelle technique de sélection » qui permet de modifier le génome des plantes sans insertion de gène étranger, inquiètent les producteurs bio, certains y voyant des « OGM cachés ». Les biotechnologies sont souvent basées sur des stress majeurs pour dévier les plantes de leur processus naturel, comme des décharges électriques, des rayonnements Gamma pour faire de la mutation ou des produits chimiques pour multiplier le nombre de chromosomes.

Les semences constituent la base des filières alimentaires et sont l’une des clés de l’agriculture paysanne aujourd’hui. Elles sont un bien commun, leurs préservations et leurs non manipulations doivent être garanties. La diffusion de végétaux par les biotechnologies (nouveaux OGM) et l’effondrement de la biodiversité cultivée et sauvage sont de graves menaces pesant sur notre système alimentaire. Face à ces défis, la mobilisation collective autour des semences paysannes demeure le rempart le plus efficace pour maintenir la souveraineté alimentaire et la richesse du vivant, garantissant ainsi que la graine reste, demain comme hier, le vecteur premier de notre alimentation.

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